Puisse Victor me pardonner
de l'avoir fait naître...
et mourir...


Sale affaire que l'on m'a confiée. A se demander pourquoi le commissaire s'entête à vouloir creuser un banal suicide. Enfin, une mort n'est banale que pour nous, nous en faisons en quelque sorte notre gagne-pain: plus de mort suspecte, plus d'inspecteur de police, logique!

Pourtant, en voyant ce corps-là sur la table de la morgue, je ne pus m'empêcher de frissonner. Et c'était bien la première fois de ma vie que je préférais voir un corps refroidi. C'était innommable. Pas à cause de la blessure qui a causé la mort: un petit trou bien net dans la poitrine. Non, à cause du corps lui-même: mis à part sa couleur d'un blanc laiteux de ceux qui ignorent le soleil, rien ne permettait de dire que cet être était humain. Le photographe qui m'accompagnait et qui en avait vu d'autres, s'évanouit et je fus bon pour fixer moi-même sur la pellicule ce que ma mémoire ne parviendra jamais à effacer.

Consultant au préalable le dossier, j'avais appris qu'il s'agissait d'un enfant de dix ans. Ca m'avait déjà surpris: c'est précoce pour un suicide.

La forme qui reposait sur le marbre froid était incroyablement longue et fine. Le médecin légiste m'expliqua que Victor devait porter en permanence un corset rigide pour soutenir sa colonne vertébrale démesurée. Il ajouta que, lorsqu'il était allongé, il lui était impossible de se relever seul. Jamais il n'avait pu marcher, comme en témoignaient ses jambes atrophiées en position quasi foetale. Par contre, ses mains devaient être d'une agilité raisonnable, si l'on exceptait l'inconvénient que représentaient les membranes unissant les doigts jusqu'aux premières phalanges. Ses bras frêles ne pouvaient pas porter de charge. Il était attaché tout le jour au dossier de sa chaise roulante électrique qui lui permettait d'aller et venir dans les pièces de plain-pied qui lui étaient réservées.

Pour moi, l'affaire était claire: Victor s'était suicidé, ne pouvant plus supporter son handicap et sa monstruosité. Le boss en avait décidé autrement et, parfois, je me demandais si ce n'était pas à cause d'un procès que le grand-père de la victime lui avait fait perdre.

Me tirant de mes réflexions, le médecin légiste me pria de me pencher sur le faciès de l'enfant. Il me fit remarquer l'hypertrophie frontale dénotant non une hydrocéphalie classique, mais bel et bien un cerveau remarquablement développé dont il se réjouissait d'estimer les capacités. Une autre chose m'attira et se grava au fond de mon âme: ses yeux immensément noirs qu'on n'avait pas réussi à clore.

Je m'encourus au moment où le toubib mettait en marche une petite scie électrique et retrouvai le photographe dans le toilettes. Nous étions tous les deux d'une verdeur peu esthétique. Nous sortîmes sans dire un mot.

Mercredi 13 décembre 1972.

Triste journée, la neige qui tombe ne tient même pas et salit inutilement les vitres, m'empêchant de regarder les enfants qui jouent dans la cour de récréation. Privé de ce loisir, j'ai repris mon jeu de ces mauvais jours: tenter de découvrir la combinaison du coffre de papa. S'il l'apprenait, je ne sais pas du tout ce qui m'arriverait. Papa est toujours si gentil avec moi, mais je n'ai guère l'occasion de faire de bêtises. Et puis, je l'impressionne vite d'une sentence philosophique dès qu'il tente de prendre son air sévère qui doit sans doute faire son effet au bureau!

Aujourd'hui est un jour spécial: j'ai enfin découvert le code. Mais j'entends le lourd pas de Léontine dans l'escalier, je reprendrai plus tard.

Samedi 16 décembre 1972.

Je suis impardonnable de n'avoir pas écrit plus vite, mais j'ai été si absorbé! Il m'a fallu étudier le contenu du coffre (plus vaste que je ne pensais) au moment où je savais que personne ne viendrait: pendant mes longues heures consacrées à l'étude. Bien que ni papa, ni maman n'y accordent plus qu'une attention feinte, ils tiennent toujours à faire semblant de me contrôler. Alors, parfois, je m'amuse à leur raconter n'importe quoi. Et, quoi que je dise, ils m'écoutent d'une oreille distraite tout en fixant tour à tour mon livre ou le portrait de grand-père qui les surveille du haut de la cheminée. Et, toujours, ils ponctuent mon long monologue d'un: "Parfait, Victor." avec une intonation de lassitude qui ne trompe pas. Pas moi, en tout cas. Et ces derniers jours, j'ai inventé plus que de raison tellement mon esprit était occupé par mes découvertes. Et surtout par le manque cruel de temps pour dépouiller tous ces précieux documents sans être surpris. En voici la liste: le journal de Gabriel Cavelli qui, de son cadre, surveille d'un air approbateur ma démarche. (Je l'appelle toujours grand-père, bien qu'en fait il soit mon arrière-grand-père, parce que c'est ainsi que papa l'appelle quand il le regarde en soupirant.) Des coupures de presse commentant le procès de Martine Brassin, la femme de mon vrai grand-père qu'elle assassina en 1951, me semble-t-il. Et puis, le journal de mon père, semblable à celui que je tiens aujourd'hui. J'ai été très étonné que ce coffre blindé ne contienne que ces paperasses et le vieux révolver de grand-père Gabriel gravé à ses initiales.

J'ai appris parfaitement dans quel ordre et quel agencement étaient disposés tous ces documents (environ deux mille pages au total) afin que papa ne se rende pas compte de mes découvertes. Et ces maudites fêtes de fin d'année qui vont monopoliser presque tout mon temps... Il va falloir m'armer de beaucoup de patience et de ruse pour pouvoir assouvir ma curiosité.

Vendredi 5 janvier 1973.

Quel cauchemar, ces fêtes! Il paraît que chez les autres, c'est toujours synonyme de liesse, de grandes réunions familiales ou parfois amicales. Mais ici, d'aussi loin que je me souvienne, c'est un souper à trois, servi par une Léontine en larmes... Je ne sais pas pourquoi mes parents s'obstinent à vouloir jouer ce simulacre de fête de famille. D'abord, on n'est que trois, ensuite, l'ambiance est tellement mortelle et fanée que je préférerais de loin savoir papa et maman chez des amis à boire et à rire, comme cela se fait, j'imagine. Par un obscur et absurde respect des traditions, ils s'obstinent à me refuser la solitude à laquelle je suis habitué et qui me sied davantage. Mais que peut-on faire contre les bonnes intentions? J'avoue être totalement désarmé face à cela...

Ces réflexions sur la famille m'auront au moins permis de penser à ceci: si Martine Brassin a occis grand-papa, qu'est-elle devenue? C'est ma grand-mère, après tout. Un crime rend-il forcément les gens coupables aux yeux de ceux qui les aiment? C'est idiot, comme supposition. Je ne peux pas aimer grand-maman puisque je n'ai connu son existence que par ces coupures de journaux survolées à la hâte. C'est quand même étrange que je n'aie jamais réalisé qu'il fallait que papa ait une mère et qu'elle est peut-être toujours en vie, quelque part, au ban de la famille.

J'ai essayé d'interroger Léontine à son sujet. le résultat obtenu a été classique: elle a fondu en larmes en me suppliant de ne plus jamais lui parler de la maudite... Je n'en désespère pas pour autant d'obtenir des renseignements, une fois que Léontine se sera faite à cette idée. Elle sait que je suis obstiné et qu'elle n'aura de repos que lorsque je saurai ce que je veux.

Dimanche 7 janvier 1973.

Deux heures de l'après-midi, heure rêvée pour retourner enfin à mes investigations dans le coffre de papa: tout le monde fait la sieste dominicale jusqu'à quatre heures. De plus, les pas légers que j'entends depuis quelques jours dans le corridor de sont fait sévèrement sermonner dès qu'ils se sont approchés des pièces que j'occupe. Je sais ainsi, par les propos bourrus de Léontine, qu'ils s'appellent Annette, ces pas retenant mal leur joie insouciante. Elle doit être bien jeune, Annette, pas autant que moi ou que les enfants de l'école (qui vont y retourner demain), mais bien plus que Léontine et même que papa et maman.

Je relaterai au fur et à mesure ce qui me semble important. Je vais commencer de manière chronologique, ce sera plus simple pour rétablir l'histoire de ma famille.

J'éprouve beaucoup d'émotion à ouvrir le journal de grand-père Gabriel qui me surveille toujours de son cadre, même s'il ne m'a jamais vraiment impressionné. Par contre, papa le contemple bien souvent avec un je ne sais quoi d'inquiet dans les yeux.

Alors, voilà les brillantes études de Gabriel Cavelli... Il fit le droit parce que son père, inspecteur de police, voulait que son fils s'élève dans la société. Ce fut déjà une promotion quand la famille vint à Paris, de son Marseille natal: la porte ouverte à toutes ambitions grâce à une simple mutation administrative! Le style quelque peu emphatique de grand-père sent vraiment la naphtaline. Surtout sur ce vieux papier qui se brise presque entre les doigts, couvert de cette écriture fine tracée à la plume sans la moindre rature. Un homme décidé, désireux d'accéder à la place qu'il s'estime due. Pas très scrupuleux, pour un futur avocat... Enfin, il semble que défendre les hommes face aux lois consiste souvent à leur permettre d'échapper à leur emprise, à leur belle rigueur scrupuleuse.

Et le voilà installé dans l'appartement encore modeste du Boulevard Saint-Michel. Quelle sévérité chez lui, comme dans sa vie. Il faudrait vraiment une âme féminine pour rendre tout cela humain. Mais où donc grand-père Gabriel a-t-il trouvé le temps de rencontrer grand-mère Berthe?

J'entends le pas de Léontine... Vite, ranger tout ceci!

Mardi 9 janvier 1973.

Je suis absolument absorbé par ce que je découvre sur ma famille. Que me sont pénibles ces longues heures où je dois non seulement m'abstenir de consulter tous ces précieux documents et où il faut aussi que je joue la comédie du quotidien... Et je dois m'efforcer de ne rien laisser transparaître de cette nouvelle connaissance que je fais avec mes ancêtres!

Au fur et à mesure que se révèle la personnalité de grand-père Gabriel, j'ai l'impression de voir son portrait se ternir tandis que ses yeux s'allument d'une flamme amusée. C'est fou ce qu'on peut encenser les morts. Il faut dire que sa carrière spécialement précoce et brillante y fut pour beaucoup. Ce Legrain, par exemple, cet ignoble et médiocre successeur de Landru, ne dut qu'à sa fortune et à l'art de mon aïeul d'échapper à l'échafaud... Gabriel serait parvenu à blanchir d'ailes angéliques le pire des démons déchus.

Mercredi 10 janvier 1973.

Je regardais les enfants dans la cour de l'école, tout à l'heure, quand, soudainement, me revint en mémoire cette phrase de Gabriel: "A force d'observer Berthe penchée sur ses écritures dans le reflet des vitres baignées de soleil, je finis pas conclure qu'elle ne ferait pas une plus mauvaise femme qu'elle n'était une mauvaise secrétaire." Bien sûr, la façon dont il a choisi celle qui, dans les romans, est l'élue du coeur entre toutes les femmes est loin d'être louable. Mais venant ce cet être calculateur, quoi de plus normal?

Ce sont les mots "reflets dans les vitres" qui m'ont laissé perplexe. j'ai fait le tour des vitres de ces deux pièces du sixième étage dans lesquelles je suis confiné. Nulle part la moindre surface ne me renvoie un reflet net. On dirait que les images sont filtrées à travers les eaux d'un marais que l'on aurait troublées d'un pas trop rapide. Et c'est ainsi que je me suis rendu compte que le mot miroir est complètement abstrait pour moi. Je sais que je ne suis pas comme les enfants qui jouent dans la cour et que papa, maman et Léontine sont les seuls à m'approcher (pour éviter, paraît-il, les risques de contamination). Habitué à tout cela et aux problèmes que me causent ma taille, mon corset et mes déplacements dans mon fauteuil roulant, j'ai rarement pensé à ma différence. Mon handicap me semble d'autant plus troublant quand je considère la haute stature de papa et de grand-père dans le cadre... Mes cours de génétique m'auront au moins appris que je suis le genre de "problème" qui arrive aux meilleures familles.

Dimanche 14 janvier 1973.

Je n'ai plus pu écrire... Si j'avais su ce que j'allais découvrir en continuant à compulser le journal de Gabriel... Mais j'ai engagé mon esprit dans un engrenage dont la progression est irréversible. Et j'en suis réduit à craindre ce que recèlent les pages suivantes.

Trois ans après leur mariage, Berthe allait mourir en couche. C'est cette nuit-là que naquit grand-papa... et sa soeur jumelle dont tout le monde semble ignorer l'existence. Il m'est très pénible de retranscrire ce qui se passa, moins parce que grand-père était très ivre quand il l'a relaté dans son journal et que son écriture et son style en étaient plus obscurs, qu'à cause de l'impression que ce récit a laissé en moi. L'image de grand-père est à jamais ternie au plus profond de mon âme et son sourire est devenu sardonique et méprisant. Quant à la lueur qui s'inscrit dans ses yeux, je ne sais plus comment la qualifier.

Berthe était donc, sans le savoir, enceinte de jumeaux. Au bout du huitième mois, Gabriel dut aller, un soir, toutes affaires cessantes, quérir un médecin, parce que l'accouchement était imminent. Il pleuvait en cette fin de septembre et le médecin mit beaucoup de mauvaise grâce à sortir de son intérieur douillet. Quand ils arrivèrent, Berthe avait déjà mis grand-papa au monde, seule, et elle avait même trouvé la force de le baigner. Elle gisait pourtant, évanouie et baignant dans son sang et le bébé hurlait, abandonné dans la cuvette. Grand-père lâcha un juron en l'apercevant: décidément, elle lui causerait toujours des ennuis! L'odeur fade du sang lui donnait la nausée. Devant la situation et la pâleur de Gabriel, le médecin prit enfin les choses en main. En vain. Lorsqu'il rappela le papa, Berthe avait rendu son dernier soupir sans être revenue à elle et un second enfant était né. Il ne voulut pas le montrer de suite à grand-père et proféra d'abord quelques inepties de circonstance à propos du destin cruel qui l'avait doublement frappé. N'y tenant plus, "l'heureux papa" souleva le drap qui recouvrait le second bébé silencieux. Et voici à peu près la description qu'il en fit: l'enfant était atrocement longiligne, comme étiré; sa tête immense en paraissait encore plus disproportionnée. C'était une fille, mais peu lui importait. Il ne parvenait pas à détacher son regard des yeux entièrement noirs du bébé. Et quand elle tendit vers lui sa main aux doigts légèrement palmés, Gabriel avait déjà tout décidé: il ne pourrait pas supporter cette malédiction vivante. Cet aveu d'une tare et le fait qu'on aurait pu la lui attribuer, d'autant plus que Berthe était morte, risquait de ruiner toute sa carrière. Ah, quel beau cadeau sa femme lui avait laissé! Sa médiocrité qui avait fait tellement plaisanter et jaser à propos de leur couple mal assorti le poursuivait au delà de toutes limites. Même morte, elle restait ce fardeau gauche et mal fagoté qu'il avait de plus en plus de mal à supporter. Alors que sa mort serve au moins à quelque chose: elle lui avait donné un garçon. Point final. Il soudoya largement le médecin pour qu'il en soit ainsi et que nulle part il ne soit fait mention de ce gâchis. Le médecin signa le permis d'inhumation de Berthe et emporta le cadavre du bébé qu'ils avaient étouffé.

Lundi 15 janvier 1973.

Les larmes m'ont empêché de poursuivre, hier. Et je ne sais pas si c'est sur cet enfant, sur la misère morale de Gabriel et du médecin ou sur mon propre sort que je les versais... Ces maudites recherches que je poursuis m'éclairent sur la bassesse de mes ancêtres si bien dissimulée jusqu'ici, mais elles m'éclairent aussi sur moi-même. par exemple, hier en écrivant, en suivant mon tracé nerveux des lettres sur le papier, j'ai redécouvert sous un autre angle le fait que mes doigts sont palmés jusqu'à la première phalange...

Je viens enfin de terminer la lecture du journal du brillant avocat Gabriel Cavelli. Décidément, son arrivisme était sans limite. Il semble qu'aux yeux de Raymond, enfant taiseux et fréquemment traité de retors par son père, il se révéla sous son vrai jour. Ce fut sans doute à cause de l'éducation sévère qu'il reçut et de l'ombre menaçante de la glorieuse carrière paternelle qu'il préféra garder le silence. Tout ce que je pourrai apprendre de grand-papa viendra toujours des autres!

L'épisode le plus sinistre du reste du journal est sans conteste la découverte par Gabriel du cadavre de sa fille difforme conservée dans le formol par le médecin qui tentait de le faire chanter. Lorsque le praticien décéda, peu de temps après, il brisa le bocal, de rage impuissante à faire disparaître le corps. Plus jamais il n'oublierait le regard noir de la fillette...

Tout le reste paraît bien falot à côté de cela. C'est essentiellement un recueil de ses déboires et déceptions lors de sa carrière, face à la médiocrité de Raymond, malgré que celui-ci ait parfaitement réussi ses études de droit (comme papa le voulait...). Ce que grand-père semble le moins bien avoir supporté, c'est la mésalliance de son fils avec Martine Brassin, issue d'une famille au blason terni et désargentée. Quelle patience devait avoir eue Raymond face à ses reproches quotidiens pour continuer à se charger des menues affaires que son père daignait lui accorder.

Un an après l'installation du jeune couple (Raymond avait quand même près de trente ans) à la rue François 1er, Gabriel mourait. J'ai presque envie de dire enfin. C'est de la main de son fils que je l'ai appris, dans une toute petite note tracée de son écriture tremblante sous la dernière ligne écrite par grand-père: "Décédé le 15 décembre"

Samedi 10 février 1973.

Je n'ai pas encore repris le cours de mes investigations. Je n'en ai pas eu le courage. Simplement. J'éprouve une sorte de sentiment d'indécence à me plonger dans les coupures de papier jauni. Encore remuer la fange familiale m'écoeure d'avance. Mais je ne pourrais pourtant y renoncer. Je ne peux détacher mon esprit de cette histoire qui est aussi la mienne. Et pour m'en débarrasser, il faudra bien conclure...

Même ma bonne Léontine s'est aperçue que rien ne va. J'ai mauvaise mine, paraît-il. Elle a beau jeu de dire ça, avec son teint rougeaud, à moi qui n'ai aucune idée de ce qu'est ma mine, même "normale". Enfin, cela aussi, je crois pouvoir en parler au passé. Je sais, je sens que je dois ressembler à la petite soeur de Raymond... qui aurait grandi.

Et grand-père me nargue toujours de son cadre. S'il avait été mon père, je n'aurais sans doute jamais vécu... Et... Oh, il vaut mieux que je m'arrête, tout cela me monte à la tête.

J'entends les pas légers dans le couloir. Il doivent avoir servi le thé à maman qui va bientôt venir me faire réciter les leçons que je n'ai pas apprises depuis des semaines.

Dimanche 11 février 1973.

Deux heures et la paix sacrée du jour du seigneur. Je serais pourtant fort étonné que ce soient des préoccupations métaphysiques qui fassent ronfler Léontine au point que je l'entende d'ici, toutes portes fermées. "Elle vieillit, ma pauvre Léontine", comme dirait papa...

Je viens d'étaler sur mon bureau toutes les coupures de journaux afin de les classer. Il y en a vraiment de tous les genres. Du sérieux Monde au criard Ici Paris. Grand-père devait se retourner dans sa tombe à cause de (j'avais envie de dire "grâce à") cette scandaleuse affaire qui touchait sa famille et qu'il aurait tant aimé plaider, si elle lui avait été étrangère. Je me demande, en dehors des considérations pécuniaires, quel parti il aurait choisi? Je n'ose lever les yeux par crainte de lire une réponse sur son visage. Ah, si je pouvais le dépendre de la cheminée où il trône! Mais même si j'en étais capable, ça me serait impossible: papa ne comprendrait pas la raison de mon geste. Bien que... Si tous ses documents sont dans son coffre, il doit en avoir aussi connaissance. Pourquoi les conserver? Par souci macabre? L'image de mon père vient soudain de se noircir de l'ombre qui plane sur toute la famille Cavelli. Il est le petit-fils de Gabriel, après tout. Grand-papa est mort lorsqu'il avait treize ans et je le vois mal avoir pris des initiatives en matière d'éducation. Comment donc se fait-il que papa ne soit pas tout à fait conforme à la norme? Il faut sans doute les chercher ailleurs: Martine, sa mère et ensuite Léontine qui se chargea de son éducation après le drame. Le conseil de famille ne fit aucune objection à ce que sa gouvernante continue d'assumer la responsabilité qui avait été la sienne jusque là. Il semble d'ailleurs qu'elle ne juge pas sa tâche terminée, à entendre le ton qu'elle prend parfois avec lui! Souvent, je ne comprends pas le sens des mots prononcés dans la pièce voisine, mais les intonations en disent parfois plus...

Vendredi 16 février 1973.

Je suis vraiment imprudent lorsque je suis plongé dans mes réflexions. Je n'avais même pas remarqué que Léontine avait cessé de ronfler et que tout le monde s'éveillait. j'ai tout rangé précipitamment et je viens de passer une demi-heure à tout reclasser.

Bon, allons-y enfin! Il va être bien malaisé de démêler la réalité de la guimauve ou du sordide racoleur de certains de ces articles. Il suffit d'en lire quelques titres: "Ivre de sang, elle lacère son mari à coup de tessons", "Meurtre d'une extrême violence sur la personne de Maître R. Cavelli", "Encore un drame de l'alcoolisme", "Que se passait-il donc derrière la façade bourgeoise de la rue François 1er?", "L'illustre famille de Gabriel Cavelli déshonorée par sa bru", "Quels supplices avait dû endurer Martine Cavelli pour en arriver à de telles extrémités?".

Bref, dans tous les articles consécutifs au meurtre, il n'y a rien de bien concret à glaner. J'ai juste pu en déduire les faits: après seize ans d'une "union sans histoire", Martine Brassin tua son mari dans une crise de délire alcoolique. Elle buvait déjà depuis longtemps et avait subi sans succès deux cures de désintoxication. Raymond avait toujours tenté de dissimuler son infortune conjugale par souci des apparences et pour ne pas ternir sa pâle réputation. Tout le reste n'était qu'un ramassis de jugements moraux, propension à des digressions sanglantes et propos de concierge...

Oh là là, tout ça me tourne le coeur. je vais laisser la suite à plus tard!

Lundi 19 février 1973.

J'ai été plus prudent, hier. J'ai tout compulsé, tout rangé et tout gardé en mémoire pour le noter aujourd'hui. Ca m'a permis de remettre un peu d'ordre chronologique dans les récits parallèles.

Inutile de m'étendre sur le déroulement du procès. L'important est que Martine ait été reconnue coupable et condamnée à dix ans de prison ferme.

Par contre, j'ai pu en déduire ce qui avait été la vie de ce couple de bourgeois qui aurait dû être banal. Papa allait naître, trois ans après leur mariage. Raymond était très fier de ce fils qu'il gâtait beaucoup. Quelques mois après sa naissance, Martine lui annonça qu'elle était à nouveau enceinte. Une querelle débuta alors entre les époux: Raymond ne voulait absolument pas d'autre enfant et accusait sa femme de le lui imposer. La période de la grossesse fut assez tendue, d'autant plus que Martine, vu son état de faiblesse, avait dû rester alitée cinq mois. L'accouchement, comme le précédent, se passa à la maison, comme le voulait la tradition. La petite fille qui naquit devait vraisemblablement présenter les mêmes malformations que la soeur de Raymond, à en croire le témoignage du médecin. Celui-ci se montra beaucoup moins "compréhensif" que celui qui avait assisté Gabriel. Néanmoins, il ne fit aucune difficulté pour délivrer le permis d'inhumer l'enfant mort étouffé. Il n'avait simplement pas voulu se salir directement les mains. Le reste n'était pas son problème... Martine, trop affaiblie, n'avait pas vu l'enfant. Pour la protéger du choc qu'aurait à coup sûr produit sa hideur, Raymond ne lui laissa pas voir le corps qu'il fit incinérer au plus vite. Martine refusa de croire à l'anormalité de son enfant, tout autant qu'à une mort naturelle. Elle se persuada non seulement que l'enfant était normal, mais aussi que son mari l'avait supprimé faute d'avoir pu empêcher sa conception. Elle sombra dans une profonde dépression nerveuse, passant d'un état de totale prostration à des crises d'une violence inouïe. On fit alors appel à Léontine pour s'occuper de Léonard et des tâches ménagères. Martine n'accepta pas avec soulagement cette aide bon-enfant: elle crut qu'on voulait l'exclure davantage et soustraire son fils à son influence jugée néfaste. Elle bascula alors irrémédiablement dans l'alcoolisme et sa vie fut partagée entre un simulacre de vie sociale et un désespoir impossible à noyer. Il devenait de plus en plus difficile de dissimuler sa "maladie". Et, malgré son caractère autrefois effacé, il arrivait fréquemment à Raymond d'entrer en conflit avec Martine qui, invariablement, lui reprochait la mort de sa fille. Un jour, une de leurs altercations fut plus violente et, dans un accès de fureur incontrôlable, elle frappa son mari avec une bouteille brisée.

Je voudrais, aujourd'hui plus que jamais, savoir où est ma grand-mère. Mais je n'ai pas osé à nouveau interroger Léontine depuis l'autre jour. Il le faudra pourtant bien!

Jeudi 1er mars 1973.

C'est le premier jour où j'ai enfin la force d'écrire. Je suis victime d'une bonne grosse grippe qui prend des allures d'augure mortel. Je ne pourrai pas être très long moins à cause de la maladie et de la fatigue que de la scrupuleuse surveillance exercée alternativement par Léontine et maman.

J'ai profité de mon état et des alarmes qu'il provoquait pour interroger Léontine à propos de grand-maman. Je lui ai carrément dit que je ne voulais pas mourir sans savoir si elle était encore en vie et où elle se trouvait. Après un flot de larmes au milieu desquelles elle me suppliait de ne pas parler ainsi, elle m'avoua enfin que Martine Brassin avait refait sa vie au Vénézuela après avoir purgé "seulement" sept ans de prison.

Mais j'entends arriver maman qui m'apporte ma tisane...

Dimanche 4 mars 1973.

Mon état de santé ne s'améliore pas vraiment, même s'il est vrai que, pour ma part, j'ai l'habitude de m'accommoder de ce genre de situation. Mais je devine dans les yeux de maman et de Léontine combien ma vie leur semble précaire. Pour leur redonner confiance, j'essaie de reprendre mes activités. Pour l'instant, elles ne sont que scolaires, je suis trop entouré. Il n'y a que papa qui comprenne mon besoin de lire et d'apprendre. Je crois que si Léontine pouvait me mettre sous une cloche de verre (comme un de ces fromages qu'elle me sert), elle le ferait. Tout ceci me ramène à moi... et à ce que je suppose être. A ce sujet, je n'ose questionner personne, à cause du luxe de précautions dont tous s'entourent pour me dissimuler à moi-même. Cela va jusqu'au réflexe de papa d'enlever ses lunettes dès qu'il pénètre ici, même s'il doit faire d'incroyables grimaces pour arriver à lire mes livres de classe. C'est en fait grâce à cela que j'arrive à le duper. Maman, par contre, je ne sais pas pourquoi... Elle garde presque toujours les yeux rivés sur la même page et ne semble plus m'entendre. A quoi peut donc rêver maman? A sa proche jeunesse? A ce qu'elle aurait fait comme carrière si... je n'avais pas existé?

Ma maladie me donne d'étranges pensées et des sentiments que j'ignorais jusqu'à présent. Tout ce que j'ai appris en quelques mois m'a subitement privé du confort du cocon familial. Jusqu'à cet accès irrépressible de curiosité, je vivais des heures studieuses ou rêveuses, des doléances de Léontine qui craignait l'ascenseur et n'en pouvait plus de gravir nos six étages, de ses tartes aux fraises, des enfants jouant et criant dans la cour, des siestes du dimanche et de l'incessante surveillance inquiète dont je fais l'objet. C'est papa que je voyais le moins (et d'ailleurs, rien n'a changé à cet égard), partagé qu'il est entre sa carrière -tradition oblige- et sa passion pour la peinture. Il peut passer des heures dans son atelier vitré que j'imagine si bien: au dernier étage, juste au dessus de ces pièces, tout en armatures de métal et en verre, empli d'une lumière crue et pure. On ne voit jamais rien de ce qu'il peint: il enferme tout dans le grenier qui se trouve à côté. Il soutient à maman qu'il n'est pas encore prêt, ou qu'il ne veut pas qu'on se moque de lui. Maman lui en tient beaucoup rancune, prétendant qu'il l'oublie quand il est là-haut, et qu'elle voudrait au moins voir ce qui occupe tant de place dans sa vie...

Vendredi 9 mars 1973.

Je vais mieux. Le médecin, dans le couloir, a dit à maman que tout risque de complications était écarté. Elle s'est mise à pleurer. Un moment, je me suis demandé si c'était de soulagement ou... Mais non, je ne peux pas croire cela. Rationnellement. Même si, dans la famille de mon père des abominations ont été commises, c'était toujours des hommes, des Cavelli qu'elles provenaient. les femmes sont toujours restées en dehors de cela. Quel paradoxe quand l'on considère que les bébés mal formés étaient toujours des filles et que le descendant mâle des Cavelli en a, jusqu'à moi, toujours été préservé, comme pour perpétuer la malédiction. Comment se fait-il que je sois en vie? Non que j'admette comme une chose normale l'eugénisme pratiqué par mes aïeux, mais comment expliquer que je sois un garçon, un descendant mâle de la lignée des Cavelli, et que je sois difforme...

Samedi 17 mars 1973.

J'ai franchi le dernier pas dans la découverte de ma famille: le journal de papa. Et tout ce que je sais de lui, jusqu'ici, me le rend plus proche. Je ne veux pas qu'il sente que j'ai franchi cette marge subtile qui fait du père un ami. Car sa finesse d'esprit est grande, bien plus que celle de grand-papa. C'est un peu comme s'il avait hérité à la fois de l'intelligence de grand-père Gabriel

et de la sensibilité de Raymond, en échappant à la dureté implacable du premier et à la méprisable lâcheté du second. Aïe, voilà que je fais de mon père un chevalier sans peur et sans reproche. Mais après tant d'horreurs, il est bien difficile de ne pas sombrer dans la mièvrerie du bonheur retrouvé.

Le journal de papa commence à son entrée à l'université. Son univers était peuplé par l'étude, certes, mais aussi par une intense passion pour l'art. Il passait des jours entiers au Louvre où ses goûts opposés l'attiraient tantôt vers le fadeur sage de Greuze dans La Cruche cassée qui exaltait son côté fleur bleue ou dans la pureté pétrifiée de La Source d'Ingres, tantôt vers la surcharge abominable des Pestiférés de Jaffa ou le prosaïsme des Mendiants de Bruegel quand il ne restait pas comme hypnotisé par le sang de la décapitation d'un saint... Peu enclin aux beuveries estudiantines, il était un peu tenu à l'écart par ces étudiants fêtards, mais également par les étudiants réputés sérieux: ne se préoccupant pas exclusivement de ses études ni de conquêtes féminines, il était catalogué comme le farfelu de la classe, "l'artiste", comme on l'appelait. Pourtant, il n'en souffrait nullement. Les pages du début de son journal sont couvertes de réflexions à propos de l'art et de son désir de parvenir à une grande synthèse dans la représentation du beau et du laid, du bien et du mal. Comme Géricault quand il magnifiait des membres coupés si près de la décomposition. Ou, mieux encore, en démystifiant la beauté pure qui lui inspirait beaucoup de dégoût dès qu'il lui avait ôté son vernis. Il passait ainsi par de grandes périodes de découragement, soit qu'il ait dû s'abstenir de peindre, faute de temps, soit lorsqu'il constatait l'insupportable contraste entre ses ambitions démesurées et les résultats médiocres qu'il estimait obtenir.

Et c'est tout cet enthousiasme, toute cette fougue de sa jeunesse qui me rendent papa plus attachant encore.

Vendredi 23 mars 1973.

Décidément, les deux tendances qui tiraillent papa sont bien nettes. Et elles le devinrent plus encore lorsqu'il découvrit le journal de grand-père et qu'il compulsa ensuite les articles de journaux soigneusement découpés par Léontine. Dans un premier temps, il refusa d'y croire. Ensuite, il apprit que le médecin qui l'avait mis au monde vivait encore. S'il refusa de lui parler, sous couvert du secret médical, la façon dont il opina de la tête, quand il lui parla de l'antécédent familial, ne lui laissa aucun doute quant à sa signification. Papa devint plus renfermé. Il portait sur lui le poids de la tare familiale. Il regretta de ne pas avoir mieux connu sa mère, comprenant soudainement les motifs de son comportement et de ses cris. Néanmoins, l'atavique souci des apparences reprit vite le dessus: ce qui avait toujours été préservé devait continuer à l'être. C'est sans doute pour cette raison que grand-père trône dans son cadre, juste au-dessus de moi. Je lui tourne dorénavant le dos pour ne plus être attiré par ce visage à la fois figé dans la peinture craquelée et si souvent allumé d'étranges lueurs intentionnelles. Mais mon imagination s'emballe. Et comme je ne peux le dépendre, je préfère l'ignorer. C'est un peu lâche.

Papa venait donc de terminer ses études sans grand brio et trouva assez rapidement un emploi dans une compagnie d'assurances. Il ne tenait pas à assumer une carrière plus mouvementée que ses études et il était très satisfait de ce travail quelque peu routinier. Après deux ans durant lesquels il lui avait été impossible de toucher à un pinceau, il se remit à l'oeuvre. Et ce fut à peu près à cette période là qu'il prit conscience des charmes de maman qui travaillait pourtant depuis plus d'un an avec lui...

Mardi 27 mars 1973.

Tous les après-midi, j'entendais les pas légers qui se dirigeaient vers ma porte, s'arrêtaient juste devant, hésitaient, longuement, et puis repartaient, comme à regret. Annette brûlerait-elle donc du feu de la curiosité? J'ai questionné Léontine à son sujet, sans rien lui dire de ses "visites". C'est une jeune fille qui vient l'aider trois fois par semaine, au moins. Elle fait surtout les courses et le marché. Si cela soulage Léontine, elle se sent malgré tout dépossédée de son rôle de toujours et peut-être pense-t-elle plus souvent au fardeau des ans...

Le second jour où les pas légers sont venus me rendre visite, j'ai poussé l'audace jusqu'à amener ma chaise derrière la porte. Tout près. J'ai entendu sa respiration retenue, comme en attente. Sans doute m'avait-elle entendu. J'ai gratté doucement à la porte et elle s'est enfuie dans l'escalier. Depuis lors, je n'ose plus m'approcher. J'ai même eu envie de verrouiller la porte. Mais le bruit aurait attiré maman et Annette se serait fait gronder.

Quand j'ai demandé à papa pourquoi Annette ne rentrait jamais ici, il m'a répondu: "La contagion, mon petit Victor, ce terrible danger qui menace ta vie si fragile et à laquelle nous tenons tant!". Cette explication ne tient pourtant pas debout: Léontine faisait aussi des courses à l'extérieur et venait me voir ensuite. Et papa ne passe pas à la décontamination avant de venir me saluer en rentrant du bureau, que je sache!

Jeudi 29 mars 1973.

J'ai repris le cahier de papa. Il a très vécu comme aujourd'hui, partagé entre le travail et la peinture. Jeune marié, il s'était installé ici, séduit par l'atelier vitré, malgré l'aspect un peu austère du reste de l'appartement. Et grand-père Gabriel prit tout de suite sa place au dessus de la cheminée (d'où j'espère qu'il va tomber tout seul. Parfois, j'en ai mal à la tête à force de me concentrer sur cette idée!). Maman était déjà enceinte (et il m'est bien difficile de dire si j'ai été conçu avant ou après le mariage). Tout allait très bien, mis à part qu'elle avait pris plus de poids que prévu. Papa la taquinait souvent à ce sujet.

J'entends à nouveau les pas légers. Ils anesthésient toujours ma faculté de concentration. Ils sont une ouverture vers cet extérieur inconnu. Alors, je vais laisser papa et maman pour aller regarder jouer les enfants. je les entends hurler de joie en sortant des classes. A chacun ses prisons...

Mardi 3 avril 1973.

Et voilà, ce que je redoutais d'apprendre est là, sous mes yeux. Je vais pourtant d'abord faire l'effort de revenir aux faits antérieurs. Vers le sixième mois de sa grossesse, maman revint rayonnante de chez le gynécologue. Quand papa apprit qu'elle était enceinte de jumeaux, son teint pâlit et prit cette couleur grise qu'il a toujours. Elle ne comprit pas sa réaction et Léontine, avec son simple bon coeur, créa une diversion en fondant en larmes... de joie. Moins d'un mois plus tard, maman commença à ressentir d'atroces douleurs, comme si on la frappait violemment. Elle eut plusieurs syncopes et dut se soumettre à des examens médicaux approfondis. A leur issue, le médecin lui dit avec un sourire forcé de se reposer si elle voulait que tout aille bien. A papa, il avoua ne plus entendre battre qu'un seul petit coeur. L'enfant qui vivait encore lui semblait bien grand et bien agité... comme s'il avait eu conscience de ce qui s'était produit.

L'accouchement eut lieu à moins de huit mois. Il se fit par césarienne, à cause de l'enfant mort. C'était une petite fille, morte depuis un mois environ et déjà momifiée. Elle ne présentait pourtant aucune anomalie. L'autre enfant, c'était moi. Il paraît que je ne poussai pas un cri, que je ne me débattis nullement et que je me contentai de fixer le médecin et les infirmières de mes yeux noirs emplis de stupeur.

Samedi 7 avril 1973.

Je sais qu'il est inutile de dire combien ce récit m'a plongé dans la même stupeur que semblait l'avoir fait ma naissance. je dors à peine et je fais des cauchemars indescriptibles que j'oublie aussitôt. Je me force à manger, mais, souvent, je reste là, cuillère à la main, bouche ouverte, sans plus savoir quel geste je dois faire. Léontine me trouve plus mauvaise mine que jamais et je suis incapable de lire une ligne de quoi que ce soit. Je sens qu'ils vont finir par appeler le médecin... Quel diagnostic pourra-t-il faire?

La conclusion à laquelle je suis arrivé est celle-ci: je suis responsable de la mort de ma soeur jumelle. Peut-être avais-je hérité de la peur de mourir de mes tante et grand-tante, assassinées à leur naissance. De plus, comment ne pas voir l'intervention de quelque force obscure dans le fait de mon existence? Génétiquement parlant, il y a un point troublant: une tare signalée par deux fois, en deux générations, sur deux filles et qui se transmet à un enfant mâle...

Je n'ose vraiment plus regarder grand-père Gabriel. Il se révèle à moi comme le responsable. Et je ne peux vraiment pas donner d'autre signification à son regard qui changeait au fur et à mesure de mes découvertes, pour prendre cette teinte à la fois sardonique et satisfaite.

Samedi 11 avril 1973.

Je reviens à peine à la réalité. Et encore me semble-t-elle abstraite et distante. Je suis tombé malade, m'enfonçant peu à peu dans mon délire. J'ai été victime de violents accès de fièvre, suivis d'une sorte de coma. Je crains que papa n'ait compris, car il ne me regarde plus de la même façon. Il a dans les yeux une grande tristesse et une profonde lassitude. Son teint s'est encore imprégné davantage de cette couleur grise.

Lundi 23 avril 1973.

Elles sont curieuses, les vitamines que je dois prendre. Au lieu de me redonner des forces, elles m'empêchent d'aligner mes idées. Mais elles estompent aussi le souvenir de mes rêves de ce dernier mois. Je me sens si vide sans eux. Si soulagé aussi.

Vendredi 27 avril 1973.

Tout se dissout et se reconstruit peu à peu en moi. J'arrive enfin à prendre mes distances vis-à-vis de tout ce que j'ai lu en secret. Aujourd'hui, j'ai même osé lever les yeux sur grand-père Gabriel. Mais une toute petite fraction de seconde. Je n'ai pas eu le temps de détailler sa physionomie. Je préfère pas.

Les pas légers n'osent plus s'arrêter devant ma porte. Ils sont pourtant ma distraction préférée en ce moment. Je suis si las que lire m'est très pénible. J'écoute distraitement un peu de musique, mais au bout de quelques minutes, mon esprit s'égare sur des chemins qui me sont inconnus.

Mardi 1er mai 1973.

Pas de cris dans la cour de l'école aujourd'hui. Par contre, les pas légers sont revenus. Ils se sont même arrêtés. Je n'osais plus respirer. Et puis, la porte de la cuisine a claqué et ils se sont encourus dans l'escalier.

Vendredi 4 mai 1973.

Maman m'a enfin avoué que ce sont des neuroleptiques que l'on me donne depuis un mois. C'est pour cela que je me sens si vide... et que j'écris si peu. Le médecin craignait pour ma santé mentale et n'a pas trouvé d'autre solution. Mon état actuel ne me permet pas d'en juger. J'ai juste envie que cela cesse, que toutes ces hantises disparaissent et que je redevienne le Victor d'avant, plongé dans son étude et la contemplation des enfants qui jouent, libres, insouciants et joyeux.

Voilà que je dis des platitudes, à présent... Mieux vaut me taire jusqu'au moment où l'on me rendra mon esprit en me libérant de celle camisole chimique.

Mardi 29 mai 1973.

Me voilà rendu à moi-même. Et pourtant, tant de choses ont changé. Est-ce à cause des révélations à propos de ma famille ou suis-je encore sous l'emprise sournoise de médicaments? Je suis plus calme, certes, plus posé, mais j'ai perdu mon entrain, je ne connais plus d'enthousiasme pour aucune matière d'étude. Je fais tout par automatisme, pour faire plaisir.

La seule chose qui me sorte de ma torpeur, ce sont les pas légers. J'ai même osé leur dire "bonjour" et "au revoir", il y a deux jours. A chacune de ses visites, Annette me dit bonjour à sa façon, en grattant à la porte comme un petit chat. C'est bien ainsi que je l'imagine: féline, avec de longs cheveux sombres et bouclés, des yeux verts un peu sauvages et la peau très pâle.

Jeudi 31 mai 1973.

C'est le monde à l'envers: avec Annette, je me fais l'effet d'être la gente demoiselle enfermée dans le donjon. Elle est le preux chevalier qui désire me délivrer...

Nous venons d'échanger quelques mots. Elle m'a demandé si je n'étais pas malheureux et m'appelait "Monsieur Victor". Je lui ai répondu: "Non. Pourquoi?" et elle s'est enfuie. Pourtant Léontine n'arrivait pas...

Je ne sais vraiment pas quelle idée elle se fait de moi, ni ce qu'on lui a dit à propos de ma réclusion. Sans doute la même chose qu'à moi: la contagion, toujours la contagion.

Lundi 4 juin 1973.

Je ne veux pas que quiconque ajoute la moindre ligne à tout ce que j'ai écrit. C'est pourquoi j'ai quelque peu différé ce que j'ai l'intention de faire.

Tout ce que j'ai appris tant sur ma famille que sur moi-même, ces derniers mois, m'a certes beaucoup affecté. J'ai été très rapidement projeté dans le monde des adultes auquel je n'aurai jamais réellement accès. Quel paradoxe.

Mais voici ce qui détermine ma décision de mettre un point final à ce journal: ce matin, Annette, bravant toutes les interdictions et toutes ses appréhensions, a franchi le seuil de cette pièce. Je ne m'y attendais nullement, elle n'avait pas gratté à la porte, comme d'habitude. Je lui tournais le dos (ou plutôt, je tournais le dos à la cheminée et au portrait de grand-père), assis au bureau. Je me suis lentement retourné pour voir qui entrait. J'ai vu une jeune-fille un peu maigre, couronnée de courts cheveux roux, un peu hirsutes, qui se tenait dans l'encadrement de la porte, comme pétrifiée. Je mis quelques seconde à admettre que j'avais devant moi les pas légers, Annette. Elle ressemblait si peu au portrait idyllique que je m'en étais fait... Seuls correspondaient les immenses yeux verts. Mais ils reflétaient une indicible horreur. Et tandis que son corps s'affaissait comme au ralenti dans un décor devenu flou, m'apparaissaient en une ronde incessante les visages de mes aïeux: Gabriel, Berthe, leur fille, Raymond, Martine, leur fille, papa, Léontine, maman et enfin le visage d'Annette exprimant toutes les atrocités contenues dans mon passé, mon existence et mon apparence. Tout se dissipa et ma petite soeur apparut: un petit corps blanc, maigre et momifié qui susurrait: "Pourquoi m'avoir tuée? Tu as usurpé mon droit à la vie. Retourne là où tu aurais dû rester: à ma place!". Puis, ce fut le noir total.

Quand je revins à moi, Léontine et maman étaient là, blêmes et les yeux rouges. On avait emmené Annette. Je m'efforçai de sourire, espérant qu'elles n'appelleraient pas le médecin. Elles ne me questionnèrent pas et nous jouâmes, tacitement, la comédie du "il ne s'est rien passé". Je dînai en compagnie de maman, très silencieuse et je fis l'effort d'entretenir une conversation quelconque.

Et me voilà, seul dans la pièce ensoleillée. J'ai ouvert une ultime fois le coffre de papa et j'en ai sorti le vieux révolver de grand-père. Je lai longuement contemplé: il est chargé et semble en ordre, pour peu que je puisse en juger. Il est posé là, face à moi, tandis que je termine d'écrire ceci. Il me reste plus d'une heure avant que papa rentre du bureau. C'est plus qu'il n'en faut pour écouter longuement le lent battement de mon coeur, soulever l'arme, l'ajuster et... aller rejoindre le monde que je n'aurais jamais dû quitter.

Au moment où j'écris ceci, je fais face à grand-père Gabriel et il me considère à présent avec un sourire approbateur. Tout va rentrer dans l'ordre.Je vais refermer ce cahier, incrusté de mon illisible écriture, le déposer dans le coffre dont j'ai modifié la combinaison et clore à jamais sa porte sur le secret des Cavelli.



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