Dessin: ©Marco Radicchi
Self service

L'adjoint du shérif en avait assez. Ce n'était pas son rôle, après tout. Etre sollicité ainsi à toute heure du jour et de la nuit et pour une tâche aussi ingrate que désagréable, ce n'était plus possible! Surtout qu'il ne touchait pas un malheureux cent de plus. Mais le boss avait dit qu'il devait s'en charger jusqu'à ce que le maire se décide à remplacer le vieux Lace qui était mort depuis près d'un mois. Et cela traînait, tant à cause du maigre salaire que du caractère particulier du travail. Qui pourrait avoir envie de ranger dans des tiroirs frigorifiques rouillés les rebuts de notre société, les cadavres dont personne ne veut ou dont on se débarrasse au plus vite pour que l'odeur de la mort n'imprègne pas les vastes villas?

Trois semaines plus tard, l'adjoint du shérif cherchait l'oubli au bar du Country Club. Après la quinzième bière, Crow devint loquace et raconta à qui voulait l'entendre, et même à qui ne désirait pas l'écouter, sa dernière mésaventure avec le cadavre de ce vieux Jack qu'on avait retrouvé noyé après quinze jours et qu'il avait eu toutes les peines du monde à faire entrer dans un tiroir... Tout le monde s'esclaffa sauf Rosy qui prit une mine dégoûtée. Tout le monde sauf un petit étranger au teint ocre dont le regard venait de s'allumer. -On n'aimait pas les étrangers dans ce pays. Et personne ne voulait faire attention à un étranger, espérant ainsi qu'il disparaîtrait sans qu'on s'en aperçoive.- Le bar allait fermer et Crow restait seul, affalé sur le comptoir. Enfin, presque seul. Un autre client était resté: l'étranger. Le patron ne dut pourtant pas insister pour qu'il s'en aille: il se leva et alla simplement s'asseoir juste en face du Country Club. Lorsque l'adjoint du shérif fut assez déssoûlé pour rentrer chez lui, l'étranger le suivit respectueusement, à environ trois mètres de distance. Crow eut beau lui dire de se barrer, de lui foutre la paix, d'arrêter de le suivre, tel un oiseau de malheur, et faire mine de dégainer, rien n'y fit. Et comme l'autre restait placide à ses trois mètres de déférence, il continua son chemin titubant en maugréant qu'il n'était plus possible d'avoir de l'autorité dans ce patelin.

Le lendemain matin, Crow trouva l'homme couleur ocre couché sur le pas de sa porte, roulé en boule dans son vieux trench un rien plus verdâtre que son teint. Il l'enjamba prudemment et se rendit au bureau pour prendre les ordres d'une journée de dur labeur. Mais avant d'accomplir son devoir quotidien, il avait besoin d'un café comme seule Rosy savait en faire. Il se brûla en l'avalant et conclut qu'il aurait mieux fait de ne pas se lever. Tout à coup, il lui revint à l'esprit l'image du petit homme couché devant chez lui: pourquoi diable ne l'avait-il pas arrêté pour vagabondage? Et il se promit, une fois de plus, qu'il ne boirait plus... au-delà de dix bières.

Sa vieille Ford cahota et son moteur cala juste devant le bureau. Il en sortit et claqua la porte d'un pied rageur quand il aperçut, assis sur le trottoir d'en face, l'étranger qui lui souriait de ses dents trop blanches pour être celles d'un mangeur de hamburgers. Crow poussa un immense soupir et entra dans le local où le shérif sommeillait déjà, les pieds sur son bureau. En adjoint zélé, il préféra prendre la précaution de réveiller le boss en douceur par le fumet d'un café bien serré.

Le nabot était toujours assis en face, son imperturbable sourire figé dans un rayon de soleil. Quand Crow repartit, vers onze heures, ayant enfin réussi à extorquer les instructions à son chef vaseux, l'étranger se leva et le prit par la manche. Ebahi, l'adjoint du shérif ne pensa pas un instant à se délivrer de cette faible emprise, mais il regarda autour de lui si personne ne pouvait les voir. La rue rue était déserte et son autorité resterait intacte si la vieille Miss Fergusson n'était pas tapie derrière ses rideaux. Et l'autre le tirait délicatement vers une destination qui ne lui fut pas longtemps inconnue: celle de la morgue. Un trait d'inquiétude s'immisça dans l'esprit de Crow à qui l'endroit parut plus sinistre que jamais. Mais le petit homme le fit simplement asseoir sur l'unique chaise (celle où, d'ordinaire, on asseyait les femmes évanouies à la vue de leur cher défunt métamorphosé par cette maquilleuse de talent qu'est la mort). Alors, l'étranger sautilla de tiroir en tiroir, fit mine d'épousseter, d'arranger les vêtements d'un cadavre indécent, de nettoyer, de faire entrer un visiteur avec une mine affligée... Crow n'en croyait pas ses yeux et décida tout à coup de mettre la venue de l'homme ocre sur le compte de la Providence.

Moins d'une semaine plus tard, l'affaire était réglée. Le maire avait accepté de débloquer les crédits et l'on avait installé le volontaire croque-mort dans la petite loge du vieux Lace. Il avait même adopté son chat et ses tabliers blancs maculés de taches innommables. Et depuis, Daw (qui avait cessé d'être un étranger anonyme) ne perdait plus jamais son sourire à faire pâlir d'envie les publicités de dentifrice. "En voilà un qui s'épanouit dans le travail, se disait Crow. Il faut vraiment de tout pour faire un monde!"

La première cliente de ce curieux fonctionnaire mortuaire fut Miss Fergusson. Cela soulagea définitivement Crow, car la vieille n'avait de cesse de téléphoner au shérif ou à sa femme pour leur signaler ses manquements au règlement ou au devoir conjugal. Daw, par contre, eut l'air un peu contrarié. Et il la rangea avec un léger soupir dans un tiroir repeint de frais, en attendant que d'hypothétiques héritiers se manifestent. Par la suite, il mit le plus grand enthousiasme à classer, étiquette attachée au gros orteil, les morts connus et inconnus, dans les casiers impeccablement entretenus. Sa mine était plus radieuse que jamais et on pouvait le voir assis, tous les après-midi, sur le pas de sa loge, le chat ronronnant à ses pieds. Ils avaient l'air de bien s'entendre, ces deux-là, et le chat engraissait à vue d'oeil sous son poil lustré.

Tout était donc parfaitement rentré dans l'ordre. Les seuls à qui l'étranger n'avait pas l'air de plaire étaient les commerçants: sa frugalité et son désintérêt pour les biens de ce monde en faisaient un très mauvais client. Et puis aussi, son seul voisin immédiat s'était plaint que, certains soirs, son chien se mettait à hurler à la mort lorsque s'élevaient de la maison des chants lancinants et incantatoires.

Mais chacun sait que l'ordre est fait pour être perturbé...

En cette fin d'été torride, le sénateur Johnson allait revenir dans sa ville natale pour une tournée pré-électorale. Et le shérif suait de grosses gouttes rien qu'à l'idée du moindre problème ou contretemps qui lui coûterait sa place, pour sûr! Mais il ne faisait que suer et préférait laisser l'application pratique des solutions à ses angoisses à son adjoint dévoué qui avait déjà perdu quatre kilos en moins d'une semaine. C'est qu'il fallait tout prévoir: de la protection contre un éventuel tireur fou au défilé de majorettes. "Personne d'autre que moi ne semble apte à organiser quoique ce soit dans ce bled. C'est toujours la même chose! Que feraient-ils sans moi?", grognait-il à longueur de journée.

Et le grand jour arriva. Tout avait été orchestré à la perfection: le service d'ordre, les lampions, le buffet, la petite fille blonde endimanchée qui remettrait les fleurs au sénateur (en espérant qu'elles ne soient pas fanées, avec cette chaleur)... Crow était fier de lui. Et tout se déroula si bien, tout fut si parfait que le shérif sentait les larmes lui monter aux yeux lorsque le sénateur Johnson lui porta un toast. Mais pourquoi le sénateur devint-il soudain plus pourpre que le vin? Pourquoi lâcha-t-il son verre et fit-il de larges moulinets avec ses petits bras dodus? Pourquoi s'effondra-t-il sur l'estrade dressée en son honneur devant la foule bigarrée et muette d'horreur?

Et voilà, la jolie fête tournait mal, on ne pouvait plus mal. Un médecin diagnostiqua immédiatement l'arrêt cardiaque. Le sénateur Johnson était mort, irrémédiablement mort. En une seconde, Crow imagina la foule d'ennuis que cela allait représenter et tomba évanoui. Personne ne prit garde à son malaise, la foule était attroupée autour de son illustre mort. Décidément, Crow n'avait pas de chance!

A peine se fut-il relevé -seul- que Crow dut tout prendre en main. Le sénateur était né dans la région, il y serait certes enterré. Mais il ne résidait plus ici depuis bien longtemps et sa femme (la quantième déjà?) devait être prévenue avant que la moindre décision soit prise. Avec la chaleur qui régnait et les obsèques grandioses (et donc fort longues) que l'on devait à un personnage de son rang, il fallait prévoir la préparation du cadavre par l'embaumeur avant de le déposer chez Crow, aux côtés des clochards refroidis et autre décédés anonymes. Puis, il reprendrait la place qui était la sienne dans un mausolée élevé à ses cendres et à sa mémoire.

Le soir même, on remettait le corps du sénateur entre les mains de cet inestimable fonctionnaire qu'était devenu le petit étranger. Il l'accueillit avec son éternel sourire béat. Il faut dire que c'était un joli macchabée: maquillé, parfumé et vêtu d'un smoking couleur crème. Daw semblait vraiment satisfait d'avoir un hôte de marque. Deux jours plus tard, tout était prêt pour l'enterrement et c'est avec un soulagement certain que Crow vint prévenir l'ancien étranger que l'on passerait prendre le corps du sénateur dès six heures le lendemain matin. "Bizarre...", se dit l'adjoint du shérif. Daw n'était pas dans sa loge. "Encore en train d'astiquer les tiroirs, sans doute..." Mais qu'est-ce que c'était que cette masse noire? Le chat. La chat mort et raide... Crow le ramassa, se demandant comment il allait annoncer cela à Daw. L'éclairage fonctionnait dans l'antichambre de la morgue que le soleil éclairait pourtant à cette heure. Et tout était ouvert. Encombré par la dépouille du chat, Crow le déposa sur la table. Un tiroir était ouvert... Celui du sénateur! Et, oh... quelle impudeur! On lui avait enlevé son pantalon. En s'approchant, il vit qu'un morceau du postérieur sénatorial avait été méticuleusement découpé. Qui donc avait pu commettre pareil sacrilège? Et où donc était passé Daw? Au bord du malaise, Crow se détourna brusquement et voulut sortir lorsqu'il aperçut, tassé dans un coin, le corps recroquevillé du petit homme ocre dont le visage était figé en un immonde rictus. Il tenait encore dans une main un grand couteau de pierre polie et, dans l'autre, serré dans son poing crispé, un lambeau de chair pâle à moitié dévoré...



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