Que pouvait-elle découvrir dans cet univers toujours pareil à lui-même et conservant ses secrets enfouis dans ses eaux croupies et ses sables gourmands? Un chien hurla dans le lointain. Mais était-ce bien un chien? Loin de la faire frissonner, cet appel la revigora. Elle se dirigea, tant que faire se pouvait, dans sa direction. Elle pressa le pas au milieu des brandes qui s'enchevêtraient sur les monticules qu'elle gravissait, alerte. Elle n'avait pas la moindre idée du temps qui s'était écoulé depuis qu'elle cheminait de la sorte, mais elle n'aurait jamais cru pouvoir marcher aussi longtemps sans parvenir à quelque route ou village isolé. A moins qu'elle ait tourné en rond... Son coeur se serra à cette idée, puis elle tenta de se rasséréner, décidant réellement pour la première fois de ne plus essayer de guider ses pas à force de réflexions stériles.
Et en effet elle décrivait une spirale régulière qui l'amènerait immanquablement à un endroit qu'elle avait déjà visité mais qu'elle n'avait jamais abordé de cette façon. Son rythme devint moins précipité, ses pas moins saccadés et Sagria eut peu à peu le sentiment de ne même plus toucher le sol accidenté. Son souffle devint plus régulier et son haleine se mêlait intimement aux relents vaporeux. Le cri retentissait à présent plus proche mais moins pressant: celui qui le lançait savait qu'elle arrivait.
Sagria percevait de moins en moins les points de repère qu'elle avait réussi à maintenir jusque là. Plus l'environnement devenait flou, plus ses perceptions s'aiguisaient, la confortant dans le sentiment que, cette fois, elle atteindrait le but insondable tant convoité.
Voyageant dans ses pensées, elle revécut une enfance solitaire, trop rapidement estompée par l'image d'elle-même perçue dans les yeux de ceux qui auraient dû être ses semblables. Elle avait eu beau faire pour se mêler à leurs jeux, et plus tard pour tenter de comprendre leurs préoccupations, jamais elle n'était parvenue à éprouver une vague curiosité pour ces gens qui étaient à la fois tous différents et tous coulés dans le même moule. Son intérêt se dissipait alors rapidement et ceux qui se sentaient abandonnés par elle lui vouaient une éternelle rancoeur qui l'éloigna de plus en plus du commerce avec ces êtres opaques. Combien de fois n'avait-elle pas été la victime de cabales, de complots ordinaires, destinés à rabattre le caquet de cette fille prétentieuse dont on prétendait qu'elle désirait se placer au-dessus du commun des mortels. En fait, Sagria souffrait de ces médiocrités qu'elle était simplement incapable de comprendre. Parfois, il est vrai, elle avait dû se résoudre à employer les armes mêmes de ses bourreaux, mais elles étaient tellement plus affûtées que certains en gardèrent des blessures qui ne cicatrisèrent jamais. Lorsqu'elle eut compris le mal qu'elle pouvait faire, à son corps défendant, en réponse à ces agressions dues à de banals malentendus, elle évita le plus possible de fréquenter les humains. Ce ne fut pas chose aisée durant ses années de scolarité, et ce fut avec un réel soulagement qu'elle aborda le monde indifférent et grouillant des facultés. Là, elle pouvait à loisir se fondre dans la foule des auditoires, louvoyer à travers les masses estudiantines toujours pressées de se rendre aux cours ou de s'entasser dans les bistrots. Même en agissant de la sorte, elle attira immanquablement quelques intérêts qu'elle refroidit rapidement, feignant la sottise mêlée de pruderie dont les filles de la campagne avaient la réputation.
Depuis lors, Sagria avait pris l'habitude de faire d'interminables promenades dans les landes qui entouraient la demeure paternelle. Et lorsqu'elle s'y retrouva seule, ce fut tout naturellement qu'elle choisit de continuer à vivre dans ces parages où l'on ne rencontrait jamais que quelques touristes égarés, et où l'on ne voyait guère passer, sur la route à l'horizon, que les voitures des livreurs ou du médecin se rendant à quelque ferme ou hameau isolé. Au début, elle n'avait pas cette prédilection pour les moments nocturnes et ouateux. Progressivement pourtant, elle préféra consacrer ses journées à approfondir ses connaissances à propos de l'histoire de sa chère région, de ses légendes trop souvent disparues des mémoires, des mythes depuis longtemps oubliés par les mortels. Elle trouvait une matière quasiment inépuisable, bien que souvent rébarbative, dans le nombre impressionnant de manuscrits et de grimoires accumulés par son père et qu'elle enrichit encore par des achats dans d'obscures bouquineries. C'est ainsi que, la nuit venue, elle partait délibérément à la rencontre de l'esprit oublié des mornes étendues pourtant si riches en réminiscences. Sillonnant en tous sens sa terre, elle tentait de capter les éléments qui composaient son âme unique, cette âme dont elle avait été imprégnée dès ses premiers jours. Ce territoire, en apparence sauvage et désolé, lui dévoilait alors les chuchotements de ses ombres, les gargouillis de ses sources taries, les murmures de ses vents, les langages de ses pluies.
Et c'était avec un regard neuf qu'elle replongeait le lendemain dans des textes qui jusque là lui étaient apparu totalement hermétiques. Si beaucoup de points s'étaient éclaircis d'eux-mêmes durant ses randonnées nocturnes, elle butait à présent depuis plusieurs mois sur un ouvrage qu'aucune de ses pérégrinations n'avait pu élucider.
Revenant au présent, elle s'arrêta au seuil d'un vallon relativement profond et noyé de vapeurs qui, de temps à autres, se déchiraient par pans entiers, ne révélant que de nouveaux voiles opaques. Elle sentait pourtant la présence qui l'avait incitée à venir et en tendant l'oreille, elle pouvait même percevoir sa respiration. Elle descendit patiemment et perçut le murmure d'une source. Jamais elle n'avait rien remarqué de tel dans l'endroit où elle supposait être. Elle entendit aussi d'innombrables pas qui se dirigeaient, comme elle, vers le ru et leur hôte.
Le fond du val rayonnait doucement, auréolant les silhouettes bleutées déjà assises en cercle. En leur centre se trouvait un vieux tronc d'arbre sur lequel elle s'était attendue à voir trôner celui qui l'avait appelée. Désorientée, elle sursauta lorsqu'une louve, d'un coup de museau humide, poussa sa main en direction de la souche. Sagria avança, scrutant les yeux sombres qui ne brillaient d'aucune malice. Elle n'osait y croire. Elle savait pourtant que d'autres âges avaient connu une symbiose entre loups et humains, mais elle ne comprenait guère comment des rêves enfouis pouvaient ainsi refaire surface. Elle tremblait d'impatience, prenant de plus en plus de plaisir à contempler les faces de ses frères et soeurs. Elle s'assit alors sur le tronc et tous vinrent à elle, lui rendant un hommage muet, la regardant intensément, lui posant la patte sur la jambe ou le bras, la gratifiant d'un coup de langue, jusqu'au petit dernier qui lui mordilla affectueusement le bout du nez.
Sagria en avait les larmes aux yeux. Après que tous l'eurent reconnue, ils se levèrent sans cérémonie et elle les suivit dans leur course au bout de la nuit.
L'aube pointa et la vieille louve qui s'était tenue en permanence à ses côtés lui indiqua du museau qu'il était temps de rentrer chez elle. Sagria fit la grimace et la louve bailla, l'air indifférent, puis trottina pour rejoindre la meute qui s'éloignait.
Le brouillard se levait et elle retrouva sans peine la sente qui menait à sa demeure dont elle était moins éloignée qu'elle l'eût cru. Épuisée, elle plongea dans son lit et dormit d'un sommeil plein des souvenirs de sa nuit. Au réveil, elle se demanda si elle avait rêvé ou si elle avait vraiment entendu des pas humains qui les avaient suivis à quelque distance.
Les nuits suivantes, Sagria répondit sans hésiter à l'appel. Parfois même, avant que le soleil se couche, elle se surprenait à attendre le moment où elle se sentirait libérée et où elle galopait à travers les friches en compagnie de ses amis sauvages.
Pourtant, elle se félicitait du calme régnant dans les parages depuis peu. Jamais plus elle n'avait entendu d'avion déchirer le ciel, pas plus qu'elle n'avait vu passer de voiture. Néanmoins, comme il était déjà arrivé que le fracas du monde épargne la maison de Sagria, elle ne se posa pas davantage de questions, se contentant de savourer cette quiétude bienvenue.
Cela lui permettait de récupérer l'énergie dispersée à tout vent. Mais outre le souvenir de folles courses et de jeux avec ses compagnons à quatre patte, Sagria était incapable d'affirmer si certaines autres de ses sensations étaient le fruit des rêves qui suivaient ces randonnées sauvages, ou issues de cette réalité qui ressemblait trop à ses plus chers désirs.
Il en allait en particulier ainsi de cette impression de ne pas être la seule humaine à partager ces nuits fauves. Et lorsqu'elle courrait, traversait les ruisseaux ou se roulait dans l'herbe, elle prit de plus en plus souvent l'habitude de s'arrêter quelques secondes et de humer l'air épais de remugles, tous sens en alerte. Seulement, le lendemain après-midi, rien ne lui permettait jamais de dire si elle avait réellement perçu cette présence à la fois étrangère et troublante.
Un jour, pourtant, elle eut la certitude de ne pas avoir inventé de toute pièce ce souvenir qui lui rosit les joues lorsqu'elle l'évoqua, se redressant à grand peine dans son lit, le corps complètement meurtri. Il lui était déjà arrivé de se trouver couverte d'égratignures dues à ses luttes avec les louveteaux ou à des sauts mal contrôlés. Mais jamais aucune de ses aventures ne l'avait laissée dans un tel état, pleine de bleus à l'âme et d'émoi douloureux dans la chair. Elle se cala tant bien que mal dans les coussins et essaya d'évoquer plus précisément les émotions de la nuit précédente. Tout était si sombre, aux confins de cette obscurité sans lune, où le brouillard était tellement dense qu'il plaquait ses cheveux, qu'elle ne put se fier qu'aux sensations imprimées dans toutes les fibres de son être. Silencieuse et satisfaite, Sagria referma ses bras sur ses genoux repliés et se berça doucement jusqu'au coucher du jour.
Elle eut grand peine à s'extraire de son lit, mais elle était encore bien plus incapable d'y rester. Pourtant, de toutes les nuits qui suivirent, plus aucune ne lui apporta ce qu'elle recherchait à présent, même si parfois elle avait ressenti sur son épaule nue un souffle moins rauque que celui des loups...
Si ses équipées nocturnes laissaient Sagria un peu sur sa faim, c'est la vie au manoir qui lui réserva quelques surprises. Au début, elle était tellement absorbée par sa nouvelle famille qu'elle n'avait guère prêté attention aux modifications progressives de son environnement. Elle avait déjà remarqué qu'un calme plus profond qu'à l'ordinaire s'était installé dans les parages, mais il lui fallut pas moins d'un mois pour admettre qu'elle ne voyait plus jamais personne, de près ou de loin. Sa maison elle-même présentait des changements qui auraient sauté aux yeux de n'importe qui d'autre plus préoccupé qu'elle par les contingences matérielles. Tout ce qui représentait le confort moderne, tels l'électricité ou le chauffage central, avait disparu, remplacé par des installations qui auraient pu passer pour archaïques mais qui ne faisaient en rien regretter l'état précédent. Le congélateur avait laissé la place à une vaste glacière naturelle où Sagria déposait ses chasses de la nuit; le chauffage était assuré grâce à un système de tuyauteries de grès qui faisaient circuler l'eau d'un grand réservoir chauffé par l'immense foyer de la cuisine sous les dallages et les parquets et de nombreux feux égayaient ses quartiers; enfin, elle s'éclairait depuis tellement longtemps à la bougie que l'absence d'électricité fut une des dernières choses qu'elle remarqua.
Elle était tellement plongée dans ses livres, ses pensées et ses rêves qu'elle n'avait même pas conscience que certaines corvées s'accomplissaient seules. Le bois ne manquait jamais et les foyers qu'elle oubliait parfois d'alimenter pouvaient brûler des jours entiers sans son intervention. Par contre, elle aimait accomplir certaines tâches simples, comme travailler dans son jardin, ou parcourir les environs à la recherche de simples, de fruits sauvages ou de champignons.
Sa solitude était à présent totale, mais elle n'en souffrait pas vraiment, trop occupée pour trouver le temps de se morfondre. Un jour, pourtant, quelqu'un vint donner quelques légers coups de heurtoir à sa porte. Elle sursauta, tirée de sa lecture, et alla d'un pas décidé vers la porte, prête à signifier à l'intrus d'aller se faire pendre ailleurs. Lorsqu'elle ouvrit la porte, elle resta un moment stupéfaite et sans voix: elle connaissait son visiteur, ou du moins, il ressemblait trait pour trait à quelqu'un qu'elle avait connu. Et c'était bien là la dernière personne au monde qu'elle aurait espéré voir arriver! L'homme se présenta comme un voyageur fatigué, demandant simplement si elle pouvait lui offrir l'hospitalité ainsi qu'à son cheval fourbu qui, la tête basse, fumait après une course trop longue. Sagria savait pertinemment que, même avant la transformation de son domaine, il aurait fallu parcourir encore de nombreux kilomètres avant de trouver âme qui vive et, de plus, elle n'avait pas la moindre idée de l'étendue géographique des changements qui avaient affecté sa propre vie. Ce fut donc de mauvais gré que le sentiment d'hospitalité prit le dessus. Elle signifia néanmoins fermement à l'intrus de quitter les lieux dès le lendemain matin. Il accepta d'un signe de tête, avec au coin des lèvres un sourire fugitif qui ne lui dit rien qui vaille. S'il croyait qu'il allait pouvoir s'installer chez elle, il se faisait des illusions...
Après avoir montré les écuries et aidé à panser le cheval, Sagria conduit l'homme à sa chambre et lui expliqua comment prendre un bain chaud. Elle le retrouverait peu avant le crépuscule pour prendre ensemble un repas; au-delà de ce moment, il serait vain de la chercher.
Sagria voulut alors retourner à sa lecture, mais elle partit dans les souvenirs qu'avait évoqué, à dessein ou non, l'arrivée du visiteur. Comment était-il possible qu'il ressemble à ce point à cet homme à qui elle avait cru jadis pouvoir faire confiance et avec qui elle avait même partagé son modeste appartement durant ses études? C'était certes un très gentil garçon, mais, à l'époque, il s'était montré tellement hermétique aux mondes dans lesquels elle avait l'habitude de se réfugier qu'une incommensurable distance s'était creusée entre eux, laissant trop rapidement place à la lassitude quotidienne, après le bref émerveillement de leur rencontre. Malgré cet aspect décevant, Sagria avait très mal vécu leur rupture et avait été plus que soulagée de rentrer, peu de temps après, à la demeure familiale. Ce fut donc avec quelque appréhension qu'elle se rendit à la cuisine pour préparer de repas. Lorsqu'elle arriva dans la salle à manger, son hôte, qui avait revêtu les vêtements de chasse qu'elle avait mis à sa disposition, était assis devant l'âtre et semblait plongé dans ses pensées. Son regard s'illumina pourtant lorsqu'elle entra. Jamais elle n'avait vu pareille lumière passer dans les yeux d'un mortel. Elle en fut troublée, mais refusa de laisser paraître son émotion. Au cours du repas, elle remarqua pourtant que sa courtoisie était de moins en moins feinte et qu'elle en venait même à porter un intérêt qu'elle jugea inquiétant pour cet homme surgi de son passé. Ce fut donc à la fois avec soulagement et avec une pointe de regret qu'elle le quitta lorsque retentit le premier appel.
Elle dépensa cette nuit-là plus d'énergie encore qu'à l'accoutumée, bien décidée à noyer ses sentiments contradictoires dans l'action. La meute était affamée et chassa un grand cerf qui mit longtemps à capituler. Ce fut à Sagria que revint l'honneur de la mise à mort. En d'autres temps, elle aurait été totalement incapable de tuer quelque animal que ce fût, mais dans sa peau de louve, le bien et le mal n'avaient plus la même signification. Ce fut avec délectation qu'elle mordit l'immense animal à la gorge, le soulageant rapidement de la douleur que lui occasionnaient les multiples blessures infligées par ses frères. Ce fut avec un beau morceau de sa carcasse qu'elle rentra, aussi fourbue que le cheval de son visiteur. L'aube allait pointer, et elle préféra aller se coucher sans essayer de savoir si, comme elle le lui avait demandé, il était prêt à partir.
Il était tard, cet après-midi-là, lorsqu'elle sortit d'un sommeil plus réparateur qu'à l'accoutumée. Soupirant d'aise dans son lit, elle s'étira pour se donner le courage d'affronter éventuellement cet hôte dont elle commençait à se demander s'il lui était réellement indésirable. Elle se rendit immédiatement à la chambre qu'elle lui avait assignée elle la trouva parfaitement en ordre et, posé, sur un guéridon, elle vit un pli qui lui était adressé.
"Je vous remercie de votre hospitalité. J'espère qu'un jour vous manifesterez le désir de me revoir."
L'homme n'avait pas pris la peine de signer. Sagria plia le papier et l'enfouit dans la poche de son pantalon de cuir, se demandant bien comment elle pourrait contacter un inconnu venu d'un monde qui n'existait plus pour elle.
Ce fut presque avec rage qu'elle se remit à l'étude, ayant toutes les peines du monde à se concentrer sur les textes hermétique. Elle revenait sans cesse aux deux rencontres qu'elle avait faites, se demandant où ces deux êtres si différents et si obsédants avaient bien pu disparaître. Contrairement à ce qui lui était toujours arrivé par le passé, cette fois, c'était elle qui regrettait de ne pas pouvoir savoir comment renouer avec eux.
Plusieurs jours se passèrent sans que rien vienne la distraire ni de ses pensées ni de ses fauves escapades.
Sagria se demandait pourtant souvent comment mettre fin à cette attente. Au fur et à mesure que le temps passait, le poids de la solitude commençait à lui peser. Les deux inconnus, rencontrés dans des circonstances différentes et pourtant similaires, puisqu'ils avaient eu accès, à un moment donné, à son monde, n'avaient plus réapparu et elle se demandait quelle invocation entonner pour les appeler. Il lui semblait qu'il serait plus aisé de revoir le visiteur du soir, tant le démon qui avait hanté ses nuits devenait flou et presque abstrait.
Une nuit, une idée germa en elle. Elle arrêta un moment sa course, laissant la meute s'éloigner, s'assit sur son séant et se mit à hurler avec toute la conviction qu'elle put. La vieille louve, alertée par le cri de sa cadette, revint à ses côtés et entonna avec elle la mélopée, à l'unisson. Elles restèrent ensuite seules sous la lune bleue, à deviser en silence. Sagria appréciait par-dessus tout le calme serein et résolu de sa vieille compagne. Lorsque le jour se leva, elle rentra chez elle le coeur plus léger et fit des rêves aussi fougueux que tendres. Celui qui avait lancé autrefois l'appel y intervenait comme compagnon de jeu, sous la forme d'un jeune loup à la fois espiègle et plein de sagesse. L'inconnu, par contre, prenait une place qu'elle n'aurait pas voulu lui accorder, il ressemblait trop à son passé. L'après-midi, elle ne put se résoudre à ouvrir ses livres et préféra aller collecter des fruits secs.
En revenant, ses paniers pleins de noisettes, de faines et de châtaignes, elle fut à peine étonnée d'entendre un hennissement provenant de l'écurie. Elle poussa un soupir, réfutant l'idée que ce soit de soulagement, et entra dans la grande salle. Elle y trouva l'homme assis devant le feu. Il regardait les flammes danser comme s'il essayait d'y trouver une réponse à ses questions. Sagria ne savait trop quelle attitude adopter. Devait-elle une fois pour toute signifier à cet envahisseur qu'il n'était, finalement, pas le bienvenu? Elle hésita et prit le parti de le laisser se réchauffer encore un peu avant de lui parler. Elle s'engouffra discrètement par la porte des cuisines, y déposa sa moisson à sécher et gagna la bibliothèque par les escaliers de service. Ce qui la perturbait le plus, c'était de savoir comment elle pourrait lui faire comprendre sa double vie, et surtout, comment un mortel pourrait admettre cela. S'il pouvait respecter son secret, ne serait-ce qu'un temps, peut-être redouterait-elle moins sa présence. Sagria ne voulait pas perdre sa nouvelle famille au profit du commerce avec les humains. Mais était-il vraiment possible de concilier les deux ou devait-elle désormais se résoudre à son état d'ermite? Elle se dit que plutôt elle saurait, mieux ce serait. Il était inutile de laisser cet homme pénétrer peu ou prou dans son univers sans être sûre qu'il pourrait l'accepter et le partager avec elle. Sa gorge se sera au souvenir de l'autre homme qu'elle avait connu et qui avait autrefois refusé ses refuges qu'il jugeait trop insensés.
Il fallait qu'elle sache, qu'elle rompe le maléfice d'antan au plus vite, au risque de perdre à tout jamais ses ultimes illusions sur la gent humaine. Elle pénétra avec humeur dans la grande salle. L'homme s'était endormi et elle le secoua sans aucune aménité. Il sursauta et fut debout avant d'avoir réalisé ce qui lui arrivait. Les mots manquèrent à Sagria et elle éclata en sanglots. Il la prit dans ses bras, l'attirant doucement vers le fauteuil près de l'âtre et la berça longtemps, caressant inlassablement ses cheveux et essuyant ses larmes. Lorsqu'elle retrouva l'usage des mots, elle ne posa qu'une question. Il réfléchit un moment en silence et acquiesça.
Plus tard, lorsque le crépuscule nappa le ciel des derniers feux d'or pourpre, elle se leva doucement, posa un baiser sur le front de celui qui ne serait plus jamais un étranger et s'en alla sans se retourner.
Ce fut la louve qui l'accueillit, la gratifiant pour la première fois d'un affectueux coup de langue et l'entraînant un peu à l'écart du groupe. Qu'est-ce que sa vieille compagne pouvait bien vouloir lui montrer avec autant empressement? Elles se rendirent à l'endroit où avait eu lieu leur première rencontre. Assis sur le tronc d'arbre se trouvait un jeune loup. Sagria n'en crut pas ses yeux. En une détente irrépressible, elle sauta sur lui et ils roulèrent ensemble dans la bruyère humide. Ils s'ébrouèrent un moment, dans la fougue de leur retrouvailles, puis la louve les rappela à l'ordre et ils filèrent rejoindre les autres.
Lorsque Sagria regagna sa demeure et qu'elle se glissa dans son lit, elle fut ravie d'y trouver la chaleur d'un autre corps. Il murmura:
- Je pourrais t'accompagner, une nuit?
Elle ne répondit rien mais s'endormit le sourire aux lèvres, rêvant de leurs futures randonnées.
Octobre 1994
