Les pigeons


Je regardais les pigeons tournoyer dans le ciel avant de se poser sur l'esplanade où, comme tous les matins, des hommes en uniformes orange et blanc leur jetaient des graines. Le spectacle était chaque jour le même et pourtant chaque fois différent. Les pigeons, multipliant leurs croisements sans plus être entravés par les décisions humaines qui avaient longtemps présidé à leur devenir génétique, avaient prouvé que l'imagination de la nature, une fois débridée, n'avait plus de limites. Plus personne ne se souciait désormais d'élever ces volatiles, devenus depuis des siècles sans utilité aucune mais que certains avaient néanmoins continué à entretenir pour flatter leur goût du jeu. Ensuite, l'homme avait trouvé d'autres dérivatifs à ses pulsions agressives. On s'était pourtant encore intéressé à eux dans des buts purement décoratifs, jusqu'à ce que les hybridations les plus improbables aient pu être réalisées et que personne ne se soucie encore de manipuler aléatoirement ces bestioles pour en faire de vraies boules de plumes aux ramages presque indécents à force de déclinaisons de couleurs. Pourtant, les pigeons rendus à une précaire liberté concurrençaient les arcs-en-ciel et, lorsqu'ils piquaient sur la place, je ne pouvais qu'évoquer une myriade de divinités miniatures planant sur la ville avant de daigner venir s'y poser, parfois à tout jamais. Hélas, une fois qu'ils avaient atterri, les pigeons perdaient tout leur attrait et me rappelaient qu'il était temps de me mettre au travail. Le poids de mes responsabilités retombait alors sur mes épaules telle une chape de solitude dont je n'émergeais plus avant d'avoir mené à bien toutes mes tâches administratives. Et encore... La singularité de ma position me permettait-elle d'échapper ne fût-ce qu'un instant à ma condition? Ma vie privée n'était régie que par des galas et des réceptions futiles où femmes et hommes rivalisaient tant bien que mal avec la gent ailée par ses vains atours et ses roucoulements admiratifs à mon égard... J'avais depuis longtemps renoncé à toute idée de relations sincères avec mes "pairs" et la seule personne que je supportais, parce qu'il ne lui serait jamais venu à l'idée de sortir de son rôle, était mon majordome, le dernier digne de ce nom dans ce monde trop civilisé.

Même si mon éducation m'y avait préparé depuis ma plus tendre enfance, en ces temps lointains où certains êtres humains rêvaient encore de faire le bonheur de tous leurs semblables, je fus pris de vertige lorsque j'appris que j'étais l'élu. Je vivais déjà depuis des années dans un monde que d'aucuns, ignorant à quel point ils peuvent avoir tort, nomment privilégié. N'échappant pas au déterminisme mystique qui gouvernait en tout cette époque où je fus choisi, ce furent tant la position des astres, mon prestigieux lignage que la sévère sélection embryonnaire qui présida à ma naissance qui firent de moi ce que je suis: l'Unique à présider aux destinées de l'humanité sans plus jamais pouvoir goûter à son repos mortel. Quoi donc, me diraient ceux a qui il m'est impossible de parler, vous seul réalisez le plus cher des voeux de l'humanité: atteindre la vie éternelle, à l'instar des dieux eux-mêmes, et vous osez vous en plaindre? M'en plaindre point, m'en lasser certes, répondrais-je. Mais le contrat est terriblement clair a ce sujet: jamais je n'ai de conversation privée avec quiconque. Et la programmation est impitoyable: tout le monde "ignore" quelle est ma condition. Je suis, c'est une évidence pour chacun, je serai toujours, mais cela n'en sera jamais une pour personne! J'envie parfois cette inconscience à laquelle mon majordome a échappé, puisqu'il partage à jamais mon sort. J'eus droit à cette insigne faveur, comme naguère le condamné à mort à une dernière cigarette... Les hommes ont créé par ma personne interposée le concept même de solution définitive. Ils ont réglé une fois pour toute leur problème majeur: trouver quelqu'un qui les gouverne sans commettre toutes les erreurs de ses prédécesseurs: n'être point capable de voir et de prévoir au-delà de leur propre existence et être tenté de l'améliorer à leur seul profit durant leur brève expérience terrestre.

Je ne devrais pas regarder les pigeons qui tournoient dans le ciel à l'aube, ils me ramènent trop à l'impasse de mon propre sort alors que celui de l'humanité entière repose entre mes mains...

Les préoccupations majeures de mes trop nombreux prédécesseurs avaient été de juguler la démographie galopante, touchant principalement la partie sud du globe, de rééquilibrer celle du nord qui s'effondrait et de maîtriser les ressources d'énergie de plus en plus rares et aléatoires afin que chacun puisse en bénéficier. Mais les démographes de la fin du millénaire avaient été trop optimistes en prévoyant que la courbe ascendante stagnerait aux alentours de onze milliards et demi d'êtres humains. Malgré les pandémies de plus en plus difficiles à maîtriser pour des raisons évidentes de promiscuité, ou peut-être à cause de leurs ravages qui poussaient toutes les catégories de population confondues à s'assurer une descendance qui survivrait, comme aux époques les plus barbares, la multitude humaine est aujourd'hui de près de quinze milliards d'individus. Quinze milliards de fourmis pensantes et éphémères à l'égard desquelles je me dois de réaliser une impossible mission: veiller à leur bien-être... Lors de mon avènement, j'étais jeune encore et plein d'illusions et d'espoirs quant au devenir de l'humanité. Aujourd'hui je suis définitivement sans âge et aucune usure physique ni mentale ne peut m'atteindre. Je mesure à quel point les hommes, en choisissant cette solution de gouvernement, voulaient avant tout se débarrasser d'un problème qui leur semblait majeur, certes, mais surtout du poids de leurs responsabilités. Comment ont-ils pu croire qu'elles pèseraient moins lourd sur des épaules immortelles? Quelque soit la brèche que l'on colmate dans la misère humaine, une autre a tôt fait de s'ouvrir, et des millions de vies de s'y engouffrer, perdues à jamais. Les différents ethnologues et écologistes ont toujours été d'avis qu'il était nécessaire, dans l'équilibre naturel des choses, que les plus faibles disparaissent au profit des plus forts. Mais quand il s'agit de l'homme, toutes ces belles théories s'effondrent dans une sensiblerie qui m'est à présent étrangère. Il n'empêche que je me dois de faire pour un mieux dans un monde qui, s'il n'est pas le pire, ne sera jamais meilleur...

Tandis que je me laissais aller à mes rêveries, Gaspard attendait, plus fidèle que jamais, pour me soumettre les dossiers du jour.

- Oui, Gaspard?

- Voulez-vous tout d'abord jeter un coup d'oeil sur notre rapport de régénérescence, Monsieur?

- Y a-t-il quelque chose de nouveau ou de différent par rapport aux précédents?

- Non, Monsieur, les techniques appliquées ont été les mêmes que d'habitude. Néanmoins, je me permettrai d'attirer l'attention de Monsieur sur ce paragraphe.

Gaspard me tendit une feuille qu'il avait soigneusement mise en évidence.

"Suite à nos constatations sur 295 années de traitement, nous pouvons établir que les sujets semblent à présent définitivement stabilisés. En conséquence, nous ne préconisons plus qu'une surveillance minutieuse, puisqu'il apparaît que les traitements de régénérescence à proprement parler sont désormais devenus inutiles."

- Vous y croyez, Gaspard?

- Monsieur sait que j'ai eu tout le temps de parfaire mes connaissances bio-régénératives. Je me permettrai donc d'abonder dans le sens du rapport, Monsieur.

- Très bien! Voilà au moins un problème réglé et des énergies à orienter ailleurs. Quel est le point suivant, Gaspard?

- Comme à l'ordinaire, Monsieur. La famine frappe une frange de population de plus en plus considérable, y compris dans le Nord où, malgré vos sages décisions, rien ne semble devoir faire régresser la pauvreté. Pas plus que dans le reste du monde...

- He bien "cent fois sur le métier remettons notre ouvrage"! Et cette fois, tâchons de trouver une solution qui, à défaut d'être définitive, nous laissera à tout le moins quelques décennies de répit.

Plus aucun pigeon ne striait le ciel de ses couleurs d'arc-en-ciel. Je parviendrai à présent à me concentrer...

Considérant soigneusement les derniers chiffres de la population pauvre de la planète, affichés sur mon écran, je constatai qu'il y avait encore au moins cinq milliards d'humains qui souffraient quotidiennement de la faim. Hélas, malgré les mesures que j'avais prises, notamment par l'instauration de lois visant à obliger les entreprises agro-alimentaires à redistribuer les stocks de nourriture excédentaire, rien n'avait pu être réglé. Les gros consortiums arguèrent que ces obligations engloutissaient tous leurs bénéfices, leur demandant à la fois d'engager du personnel supplémentaire et de perdre un temps précieux. Ils me le prouvèrent en multipliant les faillites plus ou moins frauduleuses et en rejetant sur le "marché du travail" plus de gens qu'ils n'en avaient embauché, afin de me faire la démonstration de leur bonne foi et de leur bonne volonté... Il y avait longtemps aussi que toute forme de charité avait disparu. Les gens, trop longtemps et trop souvent sollicités en étaient venus à regarder périr sous leurs propres yeux tellement de miséreux qu'ils se contentaient d'enjamber les agonisants ou les cadavres, veillant à ne pas tâcher le bord de leur manteau. Ne parlons pas des congrégations religieuses qui avaient disparu depuis longtemps, suite à une retentissante série de scandales tant financiers que moraux... Bref, ayant fait le triste tour d'un horizon bouché, je savais que je ne pouvais trouver d'autres ressources que les miennes propres, et encore, pour autant que cela n'affecte nullement les gens qui étaient à mon service. Mais l'éternité avait au moins cela de bon: pendant que le temps s'égrenait sans en avoir l'air, mes avoirs s'étaient multipliés comme des petits pains. En effet, ma famille était très loin d'être démunie et, ne pouvant pratiquement plus disposer de temps pour des loisirs d'ailleurs insignifiants, les intérêts rapportés par mon salaire plus que substantiel devaient représenter une somme colossale. J'appelai donc ma ligne privée afin de consulter mes comptes et constatai avec satisfaction que les sommes accumulées étaient largement suffisantes pour mettre mon projet à exécution. Lorsque je fis part de ma décision à Gaspard, ce fut la première fois que je le vis hausser un sourcil, ce qui ne manqua pas de me satisfaire...

Les quelques mois suivants furent d'une telle fébrilité que je ne regrettai nullement ma décision. A tout le moins, elle me permit d'oublier ce temps qui, désormais, ne passait plus pour moi. Ayant dégagé les fonds, je recrutai à travers tous les continents le personnel nécessaire à la réalisation de ce que je considérais être l'apogée de ma si longue carrière. Cet acte ferait de moi autre chose qu'une légende immuable qu'on ne pouvait même pas mentionner dans les livres d'histoire... La seule chose qui m'inquiétait, c'était l'humeur de plus en plus maussade de Gaspard. Généralement enthousiaste à tous mes projets, néanmoins avec toute la réserve imposée par le cadre très strict de sa fonction, il faisait à présent montre de sa tacite désapprobation... Cela m'était tellement pénible que je m'interrogeai un moment sur le bien-fondé de mon option lorsque je l'avais choisi comme compagnon d'éternité. Mais, dans l'immédiat, j'étais trop préoccupé par mon projet pour me soucier hors proportion de ce détail!

En quelques mois, donc, furent récoltées et stockées d'immenses quantités de nourriture qui me permettraient d'offrir à tous les pauvres et les sous-alimentés de la planète un festin digne, sinon des rois disparus, tout au moins des princes qui ne portaient plus ce titre que de façon honorifique. La publicité de cet événement sans précédent, abondamment relayée par les médias qui m'étaient totalement inféodés, avait fait merveille et c'étaient plus de six milliards et demi d'êtres humains qui s'avéraient être dans une réelle détresse et allaient profiter de mes largesses. Malgré l'envergure démente de cette opération, j'avais prié mes collaborateurs à tous les échelons de sélectionner sévèrement les candidats afin d'éviter au maximum les resquilleurs. Néanmoins, je jugeai bon d'inviter les dirigeants de chaque district, quel que soit leur niveau dans la hiérarchie, afin que mon festin ait plus de lustre et soit vraiment inoubliable pour tous les miséreux. Naturellement, avec les décalages horaires, les festivités s'étendraient sur vingt-quatre heures.

Le grand jour, Gaspard, dont le silence n'était plus simplement de mise, ouvrit sans cérémonie les lourdes tentures qui masquaient le mur de mon bureau couvert de vidéos. Je m'installai confortablement, afin d'assister aux réjouissances que j'avais organisées avec tant de soin et à si grands frais.

Les tables, merveilleusement dressées, proposaient des mets que la plupart des pauvres bougres qui se précipitaient vers elles n'avaient jamais eu l'occasion de déguster. Certains se jetaient sur ces riches nourritures à la façon de bêtes sauvages affamées, sous le regard réprobateur des édiles locaux qui se contentaient de grappiller quelques bouchées, tandis que d'autres semblaient avoir saisi toute la solennité du moment et dégustaient les plats avec une ferveur quasi-religieuse. Lorsque Gaspard m'amena mon propre repas, je le congédiai d'un geste brusque. J'étais déjà repu par la contemplation des agapes des autres. Quoiqu'il en fût, tout se déroula sans contrarier mes plans...

Le lendemain matin, je regardai avec une certaine nostalgie le ciel décoré, tel un antique arbre de Noël, par le vol des pigeons qui venaient, chaque jour moins nombreux, attirés par les graines que leur jetaient presque négligemment les hommes vêtus de blanc et d'orange. D'ordinaire, j'arrêtais ma contemplation dès qu'ils s'étaient posés au sol. Cette fois, je les regardai picorer avec avidité, bien que je sus déjà à quel spectacle j'allais assister. Au bout de quelques minutes, les premiers pigeons commencèrent à se dissoudre dans l'air, telles des bulles de savon irisées, leurs restes retombant ensuite sur le sol en une terne poussière que les hommes de service s'empressaient de balayer. Je me tournai alors vers les écrans vidéos que je n'avais pas éteints depuis la veille et je regardai les vents des quatre coins du monde emporter les tourbillons de poussière...

Jamais plus je ne revis Gaspard...

©Mathieu Vermeren


Octobre-Novembre 1996
©Illustration: Pascal Dekoninck
Texte de : Annie Pilloy


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