Opération sans danger...

Il avait mal partout, sa bouche était pâteuse, ses yeux collaient et la chambre, pourtant baignée d'un froid soleil hivernal lui paraissait emplie d'un dense brouillard: il avait mal dormi. Des cauchemars avaient hanté une nuit sans fin entrecoupée de veilles moites aux relents de cendrier froid. Il tenta en vain d'étirer ses muscles endoloris, prit la résolution de prendre une douche froide et ne s'en souvint qu'au moment où ses orteils en éventail émergeaient de la mousse fumante. La vapeur qui semblait suinter du miroir se fit l'alliée de sa maladresse et il lui fallut tellement de temps pour retrouver le produit hémostatique que le sang avait cessé de couler de lui-même lorsqu'il mit la main dessus. Rejetant le tube dans le tiroir, il se demanda si le motif qui avait engendré son état en valait bien la peine. Après tout, il ne s'agissait que d'un animal. Et puis, s'il faisait ça, c'était pour son bien. Pourtant, ses idées confuses n'arrivaient pas à le persuader du bien-fondé de ses résolutions et il préféra se réfugier dans des considérations d'ordre plus général. Les occidentaux, se disait-il, étaient devenus bien trop sensibles au bien-être qu'ils jugeaient dû à leurs compagnons favoris: les chats. Il n'en allait d'ailleurs pas différemment des propriétaires de chiens. Mais, en ce moment, son chat lui suffisait amplement, surtout si l'on considérait l'embarras dans lequel il le mettait aujourd'hui... Après tout, il n'y avait pas de quoi culpabiliser à ce point: cette opération était bénigne et ne nécessitait qu'une anesthésie très brève. Méphisto serait groggy pendant quelques heures, voire une journée, mais deux jours plus tard, il n'y paraîtrait plus. Et cesseraient enfin ses appels déchirants, la nuit, au moment précis où les rêves érotiques de son maître célibataire allaient atteindre leur paroxysme.

Où diable était passé cet animal? Aurait-il flairé ses intentions? Il le retrouva à la cuisine, opérant d'incessants va-et-vient autour de son assiette vide, se coulant le long des portes et des armoires, affûtant ses moustaches aux poignées chromées. Il n'aurait pourtant pas sa pâtée ce matin: le vétérinaire avait dit: "A jeun". Avec toutes les peines du monde -l'insouciante bestiole s'imaginait que c'était là une proposition de jeu- il parvint à le faire entrer dans la cage grillagée.

Il s'étonna que sa voiture démarre au quart de tour et voulut y voir le symbole d'un renversement de tendance de cette maudite journée. Finalement, tout allait bien se passer. Là! Une place pour se garer. Il avait eu tort de s'inquiéter...

Les vitres de la salle d'attente étaient opaques de crasse et de buée. Il y flottait des relents fauves et humains mêlés aux miasmes des produits désinfectants. Beaucoup de gens étaient venus, comme lui, immoler la sexualité de leur animal familier au sanctuaire de leur tranquillité. Les magazines défraîchis qui traînaient ne lui inspirant guère qu'une vague répulsion, il prit le parti de détailler les animaux et leurs propriétaires. Il y avait là un assez bel échantillonnage des facéties de dame nature. Coincée entre la porte et une armoire métallique, une vieille fille dont le chapeau aux fleurs fanées était posé de guingois, fixait anxieusement le sol tout en pétrissant d'une main sèche l'échine d'un matou balafré. Sans doute faisait-elle partie de ces dames désoeuvrées qui, à défaut d'avoir une vocation de grenouille de bénitier, comblent leur solitude en défendant la noble cause des déshérités, surtout s'ils ont quatre pattes. De l'autre côté de l'armoire se serraient une mère et sa fillette qui suçait son pouce avec autant d'insistance que d'ennui. A leurs pieds, une brave bête de bouledogue attendait son heure en bavant. Continuant son inspection circulaire, il remarqua encore un vieillard tout tremblant. Il pensa que l'opération de la délicate chatte grise pelotonnée contre lui devait le faire pleurer car un peu de morve sortait puis rentrait dans son nez au gré de ses reniflements. S'il y pensa, il n'eut même pas le courage de lui tendre un mouchoir en papier.

La pièce était moite. L'air rare était dense et sa nuit agitée faisait peser sur lui le fardeau de ses visions nocturnes. Il lui était impossible de sortir sans perdre sa place dans l'ordre d'attente. Il lança un regard désespéré vers les fenêtres pour s'apercevoir qu'elles étaient soigneusement condamnées. Et cette vieille femme au visage hérissé de poisson-chat qui l'hypnotisait de son regard absent. Et le cinglement de la main de la mère sur la joue de la fillette qui se mit à brailler. Tout dansait autour de lui et basculait dans une ronde chaotique où se mêlaient les visages des gens et ceux de leurs animaux pour se muer en de grotesques masques d'un effroyable carnaval grimaçant.

Il s'évanouit.

Un rayon de soleil clignotait sur son visage. Il eut peine à ouvrir les yeux, à la fois ébloui et encore englué dans ses cauchemars. Et tout ça à cause de ce stupide animal!

Méphisto qui dormait blotti contre lui devina sans doute ses pensées. Il s'étira et sauta souplement sur le rebord de la fenêtre. Il passa la patte derrière son oreille d'un air détaché.

Il allait voir, s'il le narguerait encore de la sorte après son opération. Sans doute alors perdrait-il un peu de sa superbe pour devenir un matou grassouillet hantant les coussins plutôt que les murs autour des jardins.

Mais, au fait, il lui semblait se souvenir d'être déjà allé le faire opérer, ou tout au moins... Ah s'il avait les idées claires. Il n'avait pourtant ni bu, ni pris de somnifères...Etreint d'un doute croissant, il voulut se lever. Dans un suprême effort, il s'arracha à l'attraction de son lit. Il y retomba lourdement, foudroyé par la violente douleur qui irradiait entre ses jambes.



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