Dans la série des chroniques sexuelles d'outre espace:

Moeurs sexuelles de l'ex-Terre

par un professeur dont la modestie l'enjoint de rester anonyme.

Faisant partie du vaste projet d'étude des moeurs sexuelles universelles dans laquelle un de nos excellents confrères a déjà retracé celles des Alpha-Centauriens, notre équipe s'est attachée à une non moins périlleuse mission: l'observation des moeurs sexuelles sur notre ex-Terre.

Pour les jeunes générations qui auraient oublié ce détail insignifiant de l'histoire humaine, nous rappellerons que notre espèce est originaire d'une petite planète que nous avons, à raison, désertée depuis longtemps. Non seulement, son exiguïté rejaillissait sur les pratiques sexuelles de ses habitants, mais, surtout, elle a donne lieu à des guerres absurdes pendant lesquelles les humains utilisèrent, entre autres, ce qu'ils appelaient l'arme atomique.

Les plus avisés (les mauvaises langues prétendent également que c'étaient les mieux nantis!) d'entre les humains avaient déjà depuis longtemps opté pour une vie orbitale dans les stations établies autour de la Terre, de la Lune et de Mars. Comme chacun devrait le savoir, cette audace morale tant que technique fut le fer de lance de la recherche du voyage supra-luminique, et donc de notre merveilleuse expansion jusqu'aux confins de l'univers. Néanmoins, forts de l'expérience arrivée à l'ex-Terre, nous eûmes l'extrême sagesse de ne plus jamais nous risquer à vivre sur une quelconque planète, préférant la liberté dont seules jouissaient les comètes libres...

En effet, en l'an - 1348 de notre ère, les habitants des stations orbitales eurent droit à un spectacle d'une rare splendeur, offert gracieusement par les Terriens (et qu'il fut d'ailleurs en d'autres temps loisible d'admirer sur d'autres planètes dont parfois même la population entière n'avait pas eu la même sagesse que nous: les quitter dès qu'ils avaient atteint un certain degré de technologie!). En l'an -1348 de notre ère, donc, furent observés à la surface de la Terre une multitude de feux d'artifices, suivis de peu par d'immenses champignons luminescents qui s'évaporèrent dans l'espace en douces volutes scintillantes. Les humains battirent des mains, tandis que les membres de la mission diplomatique Jmuniks clignotèrent et applaudirent de tous leurs tentacules en croyant qu'il s'agissait d'une des festivités organisées en leur honneur.

Ces explosions atomiques eurent de multiples conséquences que les nôtres purent constater avec toute la distance nécessaire, tant physiquement que moralement. La Terre subit une série de déformations qui lui donnèrent sa forme actuelle de tubercule autrefois connu sous le vocable ì pomme de terre î (fallait-il voir dans cette dénomination une prescience prophétique?) et, basculant sur son axe, elle stoppa également sa rotation. Désormais, une de ses faces grumeleuses était exposée en permanence aux rayons du Soleil, tandis que l'autre croupissait désormais dans l'ombre.

Quelque chercheur nostalgique envoya des sondes sur la planète ravagée. Si elles eurent le temps de capter des signes de vie évidents, elles n'en eurent pas suffisamment avant d'être détruites pour enregistrer des images. Le jeu devint vite lassant et, désormais, on abandonna toute velléité de contact avec le Tubercule de l'espace, ayant de bien plus grandes et nobles tâches en perspective.

Nous avions donc dédaigné depuis des millénaires le Patatoïde spatial qui n'étonnait plus guère que quelques Scorbutiens ou Paralinéens transitant par notre galaxie d'origine. Ce ne fut que lorsque le Grand Conseil des Aviseurs Ethno-sexologues nous proposa l'ambitieux projet de recenser toutes les moeurs sexuelles des "planétaires" que le Grand Maître Shinka s'exclama avec son emphase coutumière: "Et dans ce cadre, nous devrions également envoyer une équipe sur la défunte Terre!". Le silence s'abattit sur le Grand Conseil des Aviseurs Ethno-sexologues. Pour certains, ce fut un silence gêné, car peu de scientifiques de notre génération et de notre branche savaient encore ce qu'avait été la Terre. Pour les autres, ce fut un silence de consternation prudent: le sentiment grandiose que suscitait l'idée de partir à la découverte de planètes et de moeurs exotiques ne leur donnait nulle envie de ridiculiser leur renommée en étant catalogués comme les laissés pour compte, ceux qui devraient se contenter de voir leur nom accolé à celui d'un tubercule grotesque.

Las, le Grand Maître Shinka, aussi distrait que se doit de l'être un scientifique de son importance, ne daigna rien remarquer et leva l'Assemblée comme si tout était entendu!

Les différents membres ne notre corporation s'empressèrent alors de submerger son réseau neuronal de projets tous plus pertinents, pointus, affriolants même, les uns que les autres. Il ne fallut pas moins d'un quart de cycle luminique pour que le Grand Maître Shinka et ses acolytes aient trié la masse des informations et s'aperçoivent qu'aucun des programmes ne concernait la Terre.

Dans de telles conditions, vous comprendrez aisément que je préfère passer sous silence comment je fus propulsé à la tête de cette mission impossible, de même que les calembours ridicules dont je fus l'objet durant toute la préparation d'une exploration qui s'annonçait pourtant plus que périlleuse!

En effet, toutes les sondes que nous envoyâmes connurent le même sort que celles ne nos prédécesseurs quelque trois millénaires plus tôt! Elles détectaient bien un invraisemblable grouillement de vie, mais, malgré tous les progrès technologiques que nous avions faits entre temps, aucune image ne nous parvenait. De plus, à peine les sondes avaient-elles atteint ce que nous supposions être le sol qu'elles disparaissaient instantanément de nos écrans radars.

Pendant la période où nous restâmes en orbite autour de l'ex-Terre, nous ne pûmes rien constater de pertinent. La face cachée absorbait instantanément tout rayon lumineux que nous tentions d'y envoyer pour en percer les sombres secrets, tandis que la face exposée au soleil était couverte d'une couche de nuages tellement denses que nous ne pûmes pas entrevoir la moindre parcelle de son sol!

Ce n'est donc point sans quelque appréhension que nous nous embarquâmes à bord du vaisseau d'exploration en route vers le tubercule mystérieux.

Ne voulant point subir le même sort que nos infortunées sondes, nous survolâmes tout d'abord fort prudemment le Patatoïde à grande altitude. Hélas, pas plus que de notre vaisseau, nous ne pouvions percer les mystères de la nuit permanente de la face cachée ni les brumes méphitiques de la face éclairée. Si j'étais d'avis de ne point retarder davantage les investigations rapprochées, une partie de l'équipe, il est vrai commise d'office à cette mission, refusa catégoriquement d'y risquer sa vie. Nous fûmes donc contraints de raccompagner ces veules personnages à la base orbitale. Néanmoins, cela nous permit de faire analyser les échantillons de la haute atmosphère que nous avions prélevés.

A grande altitude, les radiations atomiques avaient disparu, et l'atmosphère contenait une quantité étonnante de molécules d'eau du côté éclairé, tandis que la face sombre de la Terre en était pratiquement dépourvue, résultante on ne peut plus logique du froid intense qui devait y régner. Mais sa composition globale ne différait guère des archaïques données que nous possédions. Néanmoins, nous prîmes soins de revêtir nos combinaisons armurielles qui nous protégeraient de l'environnement néfaste et des éventuelles embûches et agressions que nous pourrions subir. Bien nous en prit!

Nous fûmes seulement sept à reprendre l'espace en direction du Tubercule qui, décidément, ne voulait livrer aucun de ses secrets à ses vaillants explorateurs avant que ceux-ci n'aient eut l'audace d'y poser la semelle.

Ce n'est pas sans appréhension que nous pénétrâmes dans la masse nuageuse qui ne se dissipa qu'à 500 mètres d'altitude. Survolant la face recevant chichement la lumière du soleil, nous fumes très déçus de l'immensité dessolée qui se déroulait sous nos yeux. La Terre n'avait conserve, sur cette face, que de très légères irrégularités de terrain là où naguère s'élevaient sans doute d'inaccessibles montagnes. Peu de choses brisaient la monotonie du paysage et nous en étions à nous demander si nos sondes, en décelant une vie grouillante, n'avaient pas été victimes de quelque perturbation magnétique.

Un des nombreux sites vierges nous sembla favorable à l'atterrissage. Notre appareil s'y posa en effet sans encombre. Mais lorsque je sortis le premier, comme il se doit à tout chef d'expédition, je fis une chute vertigineuse de plusieurs centaines de mètres. Intact, grâce à l'excellence de ma combinaison armurielle, j'équarquillai alors les yeux devant un spectacle qui me coupa le souffle. Une exubérante flore s'épanouissait autour de moi, rivalisant à qui mieux mieux de couleurs à l'éclat quasi insoutenable et de formes aux excroissances invraisemblables. J'étais tellement perplexe, suite à ma chute et à ma découverte que je ne pris conscience qu'à retardement que mes coéquipiers m'avaient suivi dans mon embardée. Un de mes infortunés compagnons chut dans le coeur rutilant d'une gigantesque fleur à côté de laquelle j'étais tombé et y disparut. Il n'en ressortit que sa combinaison armurielle...

Nous n'eûmes pas le temps de nous remettre de notre incrédulité que nous vîmes une sorte de grosse boule de poils, se déplaçant à une vitesse extraordinaire, suivre sans la moindre hésitation notre infortune collègue en plongeant au coeur de l'innommable inflorescence.

Rien n'en ressortit.

Nous nous lançâmes des regards horrifiés, ne sachant trop ce qu'il pouvait advenir de nous si nous bougions seulement le petit doigt. Me devant de montrer l'exemple, je me relevai avec mille précautions, évitant avec soin de m'approcher d'un végétal quelconque, ce qui n'était pas une mince affaire, étant donné leur prolifération. Scrutant les alentours, je reculai prudemment vers une zone de toute évidence vierge de toute vie. Mal m'en prit, je me heurtai avec une telle violence à une masse indiscernable que, malgré ma combinaison armurielle, j'en fus sonne. Fort heureusement, les plantes sur lesquelles j'atterris étaient, sinon sans danger, tout au moins incapables d'attaquer ma combinaison.

Une de mes collègues s'approcha en tâtonnant de l'espace que je croyais vierge. Nous la vîmes toucher une masse qui était invisible à nos yeux et qui, de toute évidence était considérable. En proie à intense mal de crâne, j'eus néanmoins de réflexe de fouiller dans les poches de ma combinaison et d'en sortir mes "masse-mateurs". Cette invention de mon cru m'avait valu d'être la risée de mes condisciples lorsque je la présentai comme travail de fin d'année lors de ma première session à l'Académie des Ethno-sexologues. Sous des dehors peu élégants, ces lunettes très spéciales permettaient de voir tout ce qui échappait à nos appareils les plus sophistiques de détection. En effet, en ajustant de simples petites vis sur le côté des montures, les "verres" (dont je me refuse à diffuser le secret de fabrication, le brevet m'en ayant été honteusement refuse sous prétexte de non utilité générale) vibraient selon différentes fréquences. Si, effectivement, cet appareil innovateur n'avait eu jusque-là d'autre intérêt que de pouvoir décomposer, par exemple, les mouvements des ailes des papillons de Zheta, chose que l'on ne pouvait faire d'ordinaire qu'en passant au ralentit l'hologramme de leurs évolutions acrobatiques, elles trouvèrent ici une application au-delà de mes espérances!

Selon la façon dont je réglai mes masse-mateurs, toute une partie du décor, de sa flore et de sa faune, apparaissait et disparaissait tour à tour.

Je poussai un cri de stupéfaction tellement strident que mes collègues "aveugles" au monde qui les environnait réellement furent un instant persuadés que le choc que j'avais subi m'avait rendu fou! En accélérant ou en ralentissant alternativement la cadence de mes masse-mateurs, je découvris non seulement des êtres vivants (qui se côtoyaient parfois sans paraître en avoir la moindre conscience, mais cela restait à vérifier), mais surtout la cause de notre chute vertigineuse et de l'aspect uniforme de la surface du Patatoïde lorsque nous le survolions. En effet, des arbres immenses, tels celui auquel je m'étais heurté, couvraient une grande partie du sol et couvraient de leurs épaisses ramures tout le petit monde qui s'affolait sous mes yeux ébahis. Sans les masse-mateurs, ils étaient totalement indécelables, mais, paradoxalement, lorsque nous les avions "vus" d'en haut, ils nous masquaient la vie au sol. Néanmoins, comme ils étaient les seuls à occuper un certain spectre, ils ne gênaient nullement la diffusion de la lumière qu'ils semblaient même accentuer pour les êtres et les plantes accordés à des résonances lentes. C'est ainsi que la vie avait pu se multiplier sans encombre à leurs pieds. Je suggérai plus tard à nos collègues exo-biologistes de se pencher sur ce curieux phénomène, mais, à ce jour, aucun d'entre eux ne s'est encore penche sur ce mystère.

La vie, ou plutôt faudrait-il dire les vies, sur le tubercule terrestre semblaient donc se passer en une myriade de temps parallèles dont il nous faudrait déterminer, tout au moins en ce qui concernait notre propre sujet d'étude, s'ils se recoupaient parfois ou non, et s'ils avaient une interaction quelconque entre eux. Plus encore, ces conditions uniques avaient-elles une incidence sur les modes de reproduction des différentes formes de vie?

Tandis que je scrutais tout ce petit monde, non sans émerveillement, et que je narrais mes visions à mes collaborateurs ébahis qui me faisaient part de leurs propres observations en temps "réel", un impressionnant borborygme nous fit sursauter. Oh horreur, il venait de la plante carnivore qui, non contente d'avoir avale un être humain et un être autochtone, se permettait à présent de manifester on ne pouvait plus vulgairement sa satisfaction digestive!

De concert, nous tournâmes vers cet immonde appendice végétal des regards réprobateurs. J'ôtais un instant mes masse-matteurs, dont l'emploi prolongé n'était pas sans perturber quelque peu mon équilibre, et fixai avec attention la fleur. Au départ, sa corolle était d'un rouge sang dentelé de pourpre. Elle passait littéralement par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, tout en continuant à émettre des sons que le savoir-vivre m'empêche de vous décrire mais qui sont soigneusement consignés dans nos précieuses archives. Tout à coup, pressentant un changement imminent, je réenfourchai mes masse-matteurs. Prise de spasmes, la plante régurgita une masse gélatineuse verdâtre. Nous nous en approchâmes, ayant bien soin de ne pas nous nous mettre à portée de feuille de la dévoreuse, bien que, de toute évidence, cet exercice l'ait définitivement flétrie. Quelque chose s'agitait dans la gangue gluante...

Déchirant de ses ongles déjà acérés la poche dans laquelle elle avait été éjectée, une petite créature poilue finit par émerger. Nous n'avions pas eu le temps de voir à quoi ressemblait l'être velu qui s'était précipité à la suite de notre compagnon dans la plante carnivore, mais il était évident qu'il y avait un rapport direct de cause à effet entre les deux aborigènes patatoïdiens. Le ì bébé î paraissait avoir atteint sa maturité dès sa sortie de ì l'oeuf î et, sans chercher aucunement à nous fuir, il effectua quelques très rapides révolutions autour de nous, sans doute histoire de se dégourdir les pattes, ce qui nous empêcha de le visionner. Je rechaussai mes masse-mateurs et je m'empressai de les enlever pour me frotter les yeux. Sans doute avais-je trop abusé de ma géniale invention, car je crus distinguer dans les traits de la boule de poils quelques signes de ressemblance avec notre défunt collègue. Je n'eus pas le temps de transmettre le motif de mon malaise à mes camarades: le petit monstre s'arrêta net, bien campé sur ses quatre pattes postérieures et posant les deux antérieures, munies de sept doigts préhensiles, sur ce qui devait être sa taille.

- Et alors, on ne dit plus bonjour à ses potes? lâcha-t-il, mi-vexé, mi-goguenard.

Trois de mes collaborateurs s'évanouirent tandis que nous considérions, bouche bée le résultat de l'hybridation instantanée... Visiblement satisfait de l'effet produit, le Patatoïdien continua: - Ce n'est pas que je m'ennuie en votre compagnie, mais vous êtes si lents! Et j'ai à faire, vous comprenez... Mais peut-être nous reverrons nous.

Sur ce, il disparut à une vitesse foudroyante parmi la végétation qui me sembla encore plus dense et plus menaçante...

Le ciel ne s'obscurcissant jamais, nous ne pouvions nous référer qu'à nos horodateurs pour évaluer depuis combien de temps nous étions arrivés. Seulement trois heures! (Anciennes heures terrestres que nous avons conservées par nostalgie, je suppose, n'ayant jamais réussi à obtenir d'autre explication sur cette manière archaïque, irrationnelle et non décimale de compter le temps qui s'était arrête sur notre désormais statique planète d'origine). Mais nous étions épuisés et, comme notre navette nous semblait hors d'atteinte, nous nous résignâmes à bivouaquer sur place, pour reprendre quelque force, de nous sustenter et de faire le point sur les multiples atrocités et aberrations dont nous avions este les témoins.

Grâce à nos désintegrateurs miniaturisés, nous dégageâmes donc une surface suffisante pour installer notre campement étanche et nous nous y retranchâmes, non sans avoir place de nombreux capteurs et répulsifs afin de nous prévenir, tant que faire se pouvait, de toute nouvelle et désagréable surprise.

Tandis que nos compagnons dormaient d'un sommeil agité, Bertham et moi entreprîmes la rédaction méticuleuse de notre rapport, nous lançant en vaines conjectures à propos du mode de fécondation auquel nous avions assisté. Il ne nous semblait pas plausible que, pour se reproduire, une espèce dut sacrifier à chaque fois deux de ses éléments pour n'en fabriquer qu'un seul. Dans ses conditions, elle aurait du disparaître depuis des lustres. Creusant vainement nos méninges, Bertham et moi décidâmes qu'il serait plus raisonnable de tenter également de prendre quelque repos. Las, si nous nous étions bel et bien physiquement reposés, nos mésaventures sur le tubercule terrestre nous avaient occasionné de multiples cauchemars. Ils furent si éprouvants qu'au réveil nous fumes tout étonnés que nulle catastrophe ne se soit produite. Profitant de l'efficacité de notre tente étanche, nous tentâmes de nous mettre d'accord sur la poursuite de notre exploration. Il était tout d'abord crucial puissions retrouver l'endroit d'où nous étions tombés de notre vaisseau d'exploration, même si nous ne savions guère comment nous parviendrions à le regagner. Mis à part muni des masse-mateurs, que j'étais forcement le seul à posséder, les immenses arbres que nous allions devoir escalader étaient invisibles. Mais, possédant des réserves de nourriture déshydratée qui nous auraient permis de tenir l'équivalent de six anciens mois terrestres, nous n'avions pas à nous préoccuper de cela dans l'immédiat: il était grand temps que nous réunissions la matière nécessaire à justifier notre exploration. Et qui pourrait justifier un départ que chacun espérait le plus rapide possible!

Nous decidâmes, dans un premier temps, d'explorer les alentours immédiats de notre campement en nous répartissant en groupe de deux personnes. Evidemment, j'allais être le seul à voir dans son intégralité le grouillement des vies à vitesse multiples. Et mes compagnons durent se résoudre à se munir de bâtons tactiles, tels des aveugles, pour éviter de se heurter à tout ce qu'ils ne verraient pas. Afin de ne pas nous perdre, nous poserions des balises reliées entre elles par des filins noirs (couleur qui trancherait le mieux sur les gammes infinies de couleurs de l'environnement. Chacun avait pour mission de noter scrupuleusement tout ce qui pourrait se rapporter à notre étude...

Douze heures plus tard, nous nous retrouvâmes au campement, fourbus et dépités. Si la flore et la faune nous avaient tous étonnés jusqu'à l'écoeurement (j'étais d'ailleurs victime d'un tournis persistant à cause de l'usage intensif des masse-mateurs), notre déception était grande: nous n'avions pas aperçu le moindre signe de vie sexuelle...

Avant de prendre un repos bien mérite, nous nous résolûmes à regret de nous déplacer davantage au prochain cycle, espérant confusément revoir l'hybride de notre collègue ou tout au moins un de ses demi-congénères qui étaient, de loin, l'espèce qui nous paraissait la plus "intelligente" de toutes celles que nous avions rencontre sur le Patatoïde. Nous n'étions décidément pas au bout de nos peines...

N'ayant pas trouve trace de masse liquide aux alentours de notre campement, nous supputâmes qu'il pouvait s'agir la d'un facteur déterminant dans la présence d'animaux d'une certaine taille, tandis que les différents insectes pouvaient très bien se contenter de recueillir l'eau condensée sur les plantes.

Afin de prendre le moins de risques possible durant nos déplacements je pris la tête de notre troupe, muni de mes masse-mateurs, et les autres me suivirent en file indienne. Nous n'osions pas imaginer le tableau que nous représentions à nous déplacer ainsi, tels d'antiques aveugles menés par un seul voyant!

Néanmoins, notre progression était pénible, car outre les obstacles des arbres, tous fort heureusement cadencés au même rythme, il me fallait fréquemment modifier l'acuité de mes masse-mateurs afin de parer à toute autre éventualité. Nous n'avions déjà eu que trop de surprises. Nous vîmes à plusieurs reprises d'autres gigantesques fleurs carnivores, mais nul être ne s'y précipita tandis que nous les contournions. J'avais cru que la vitesse des différentes formes de vie avaient des limites plutôt élevées, en général, et rarement très lentes. Mal m'en prit. Je buttai tout à coup sur un objet visqueux sur lequel je me trouvai englue. Mes collègues s'arrêtèrent net, ne comprenant pas ce qui m'arrivait. Je me sentais aspire, heureusement fort lentement, et lorsque je réglai ma vision, je poussai un hurlement de dément: j'étais englue sur un immense escargot qui faisait le double de ma taille et une dizaine de fois mon volume! J'essayai de reprendre mon sang froid tandis que je bredouillais ce qui m'arrivait et que mes compagnons tentaient de me dégager. Hélas, ils ne voyaient pas ce qu'ils faisaient et leur empressement tourna à la catastrophe, totalement imprévisible. Sans doute agacé par les bestioles qui s'agitaient à son pied, escargot, duquel je venais de parvenir à me décoller, fut pris de frénésie, et repassant un instant dans le spectre du visible, avala d'un seul coup la tête de l'infortunée Bertham... Pris de panique, nous nous égayâmes en tous sens. Mais l'animal, une fois son forfait accompli, se contenta d'avaler le reste de notre compagne, recrachant sa combinaison armurielle dont l'efficacité était une fois de plus prise en défaut! Puis, il disparut à notre vue, reprenant simplement paisiblement sa course lente...

Nous nous regroupâmes assez loin derrière lui. Les autres en furent quittes avec quelques contusions dues à leur choc avec les arbres lors de leur fuite précipitée... Comme nous n'avions pas vu d'être velu se précipiter à la suite de notre coéquipière et que l'esprit scientifique commençait à montrer ses limites face à l'adversité, nous en conclûmes que escargot n'était pas un facteur de reproduction et reprîmes notre route avec encore plus de circonspection.

Apres l'équivalent de 5 anciens jours terrestres, notre sensophobe détecta enfin une importante masse liquide. Lorsque nous arrivâmes à proximité, quel fut notre soulagement de voir ce que notre appareil avait détecte, même si la couleur verdâtre et bourbeuse n'en était guère appétissante. Nous eûmes à peine le temps de pousser un "ouf" de soulagement, certes fort peu académique, que l'hybride de notre premier compagnon arriva près de nous, me donna une grande claque dans le dos et me dit tout de go:

- Vous en avez mis du temps à arriver, patron! Je vous croyais plus futé que ça!

Et il plongea dans le liquide dont il nous éclaboussa abondamment. Fort heureusement, il n'était pas corrosif...

Je contemplai les remous de l'onde, muet de stupéfaction. Je fus tiré de ma torpeur par les sanglots d'Eva, une de mes coéquipières.

- Qu'est-ce qu'il y a encore... dis-je malgré moi d'un ton agacé, alors que je me voulais réconfortant.

Les pleurs de la jeune femme redoublèrent et Greta me lança une oeillade assassine tandis qu'elle emmenait sa compagne à l'écart et la faisait asseoir sur une pierre. Je faillis leur hurler de faire attention, mais elles étaient déjà assises et rien ne semblait se passer.

- Qu'est-ce qu'on fait, maintenant, chef? Me lança Gabriel d'un ton acerbe.

- Comment voulez-vous que je le sache? Si vous avez une suggestion...

L'ambiance était plus qu'électrique. Nous étions épuisés et désemparés et chacun régissait à présent non plus en explorateur et scientifique aguerri, mais selon son tempérament. De telles choses ne se seraient jamais produites dans une station orbitale et je comprenais mieux, des lors, le choix de nos ancêtres de ne plus essayer de coloniser la moindre planète ou trop de surprises de dangers risquaient de mettre à mal équilibre primordial de chacun et de toute société. Il faut dire que cette planète avait particulièrement de quoi déstabiliser et rendre paranoïaque! - Bon, personne n'a rien à dire? Alors, on installe le camp et on attend que l'hybride revienne! Nous avons tous besoin de repos!

Lorsque nous nous fûmes restaurés et que nous eûmes pris quelque repos à l'abri de notre tente, les visages étaient certes toujours tirés, mais il fut à nouveau possible de dialoguer presque normalement. Seule Eva était encore secouée de temps à autres par un sanglot, et, cette fois, je me gardai bien de lui en demander la raison.

Nous arrivâmes finalement à la conclusion que la meilleure des choses à faire était effectivement d'espérer le retour de l'hybride. Et nous ne dûmes guère attendre...

Quelques minutes seulement après avoir pris cette décision, notre tente fut agitée comme par une tempête. Nous hésitâmes à en ouvrir l'auvent pour jeter un regard à l'extérieur, et ce fut naturellement moi qui dus m'y résoudre. Le poids du commandement de cette expédition commençait réellement à me peser...

Au-dehors, point de tempête... Mais une horde de boules de poils avait pris notre tente d'assaut et s'en servait comme d'un toboggan! Je me mis à hurler, et toutes les petites créatures se rangèrent craintivement derrière celui qui était leur chef et les dominait de deux bonnes têtes: notre hybride.

- Et alors, patron? Toujours pas plus le sens de la plaisanterie, dirait-on?

J'étais près d'exploser de colère à l'intérieur de ma combinaison armurielle et je fis un effort surhumain pour me contenir.

- Vous savez bien que je n'ai JAMAIS eu le sens de l'humour, Adamsky! Ce n'est pas aujourd'hui que je vais l'acquérir! Dites-moi ce que vous nous voulez à la fin!

- Mais enfin, patron, on était venu ici pour une raison précise, non?

- Ne vous foutez pas de ma gueule en prime! Oui, nous étions venu ici dans le but d'observer les moeurs des êtres qui hantent ce Patatoïde débile. Mais nom de dieu, on dirait bien que personne ne baise sur cette foutue planète. Sidéré par une grossièreté qui m'était peu coutumière, Adamsky me considéra de ses yeux ronds:

- Vous ne croyez pas si bien dire patron...

Adamsky ne voulut pas nous dire un mot de plus.

- Non, non, ce n'est pas possible ici, il faut que vous nous suiviez!

- Mais enfin?!?

- Un peu de patience, patron, venez avec nous!

- Ou ça?

De son index velu, il m'indiqua la masse liquide glauque.

- Vous voulez que nous vous suivions là-dedans? Vous êtes fou Adamsky!

- Pas autant que vous d'avoir débarqué ici, patron! Nous vivons dans des grottes qui sont seulement accessibles au fond de ce lac. Vous devez nous y suivre... Et je vous jure que la, plus rien de fâcheux ne vous arrivera...

Au point d'épuisement nerveux ou nous en étions, un répit serait effectivement le bienvenu. De plus, anime d'une curiosité évidemment toute scientifique, il me tardait d'entendre les révélations que l'hybride de notre ancien collègue avait à nous faire...

- Et comment pourrons-nous survivre à cette plongée? Tentais-je en une ultime et peu convaincue objection.

- Mais patron vos combinaisons armurielles permettent de recycler votre air, non?

- Oui, naturellement! dis-je, un peu vexe que cet animal juge nécessaire de me rappeler des choses aussi élémentaires. Mais ici, nous ne sommes plus surs de rien!

- Vous inquiétez pas, patron, tout ira bien!!! Conclut-il d'un air joyeux en m'envoyant encore une bourrade!

Tout près d'exploser et d'étrangler cet animal dont la familiarité m'agaçait au plus haut point, je me tournai vers mes compagnons et je leur dis de lever et d'emballer le camp. Ils me jetèrent des regards incrédules auquel je répliquai en hurlant:

- EXECUTION!

Force m'est de reconnaître que le bougre d'animal avait pourtant raison et que c'est sans le moindre désagrément, mis à part une légère sensation claustrophobique due à l'opacité du liquide, que nous arrivâmes dans le repaire des boules de poils.

Autour de la berge se dispersaient une multitude de tunnels donnant accès à diverses salles ou vivaient les "Patapoils" (vocable peu scientifique, certes, mais sous lequel Adamsky désignait ses propres presque semblables). Ce qui nous frappa le plus était qu'il n'y avait pas de petits "Patapoils". Lorsque j'en demandai la raison à l'hybride de mon collègue, voici ce qu'il me répondit:

- C'est à cause du vieux barbu, là-haut!

- Adamsky, j'imagine bien que ce qui vous est arrive n'a pas laissées intactes toutes vos facultés intellectuelles et que cela à eu quelque influence sur votre caractère, mais tachez d'être plus explicite, je vous prie!

- Je vous assure, patron! L'autre-là, le vieux, il n'a pas du tout aime ce que les hommes ont fait de "sa" planète...

- Mais de quel vieux parlez-vous, à la fin?

- Ne vous énervez pas, boss! Vous savez bien, celui à qui on à cesse de croire et de s'adresser quand on à conquis les étoiles... Son nom m'échappe, je n'étais pas théologien, moi!

Je restai abasourdi! Adamsky était, ni plus ni moins, en train de me parler du dieu auquel les hommes avaient cru devoir leurs destinées durant les millénaires de leur tragique vie bassement planétaire...

Remis de cette révélation, je tentai d'obtenir davantage d'explications de la part du Patapoil facétieux.

- Bon, reprenons méthodiquement, voulez-vous, Adamsky?

Il opina de la tête avec un rictus que j'identifai comme une sourire amuse de mauvais aloi.

- Bien! Donc, celui que vous appelez le vieux barbu, qu'anciennement les humains désignaient sous le vocable général de dieu, ne veut pas que vous, enfin que vos congénères, se reproduisent.

- C'est tout juste, patron!

Je me retins de l'étrangler et je poursuivis:

- Vous connaissez encore l'objet de notre mission, Adamsky: étudier les moeurs sexuelles des êtres vivant sur ce tubercule avachi... Alors, pourriez-vous m'en dire quelques mots?

- Non...

- Comment ça "non"? dis-je avec une lueur assassine dans l'oeil.

- Y à rien à en dire patron!

- Adamsky, arrêtez de vous payer ma tronche! Il y à ici quantité d'animaux et de plantes. Elles ne sont pas arrivées de nulle part.

- Ben non!

- Auriez-vous alors l'extrême obligeance de me dire COMMENT la vie peut exister ici, alors que vous prétendez par ailleurs que vous êtes incapable de me décrire les moeurs reproductives des plantes et des animaux, jusqu'à celle de vos "congénères"?

- J'ai jamais dit que je ne voulais pas vous expliquer, patron, c'est vous qui ne voulez pas comprendre...

- Adamsky, je vous en prie...

- Ben c'est simple quoi. Le vieux barbu qui règne là-haut, il à fait comme la première fois. A part qu'il n'a plus voulu que ça tourne mal. Il avait eu une mauvaise première expérience, vous comprenez...

- Attendez... Vous essayez de me dire que dieu à créé à nouveau la vie sur la Terre, enfin, je veux dire, sur ce qu'il en reste, ou plutôt sur ce qu'elle est devenue???

- Tout juste patron, dit-il en s'apprêtant à me taper une fois de plus dans le dos mais en s'arrêtant juste à temps devant mon regard féroce...

- Bon, nous avançons... Et qu'est-ce que cela signifie, au juste?

- Ben que tout à été refait des qu'il à pu replanter quelque chose. Ça à quand même mis un certain temps, vous savez. Et alors, il à pris deux précautions...

- Lesquelles?

- La première de ne plus créer ces êtres sans patte qui se traînent par terre ou s'enroulent autour des arbres et qui ont une double langue. La deuxième, qu'il n'y ait plus d'arbres visibles et plus du tout d'une certaine espèce. Mais je ne sais plus laquelle...

- Les pommiers peut-être... soupirai-je.

- Oui, c'est ça! Votre culture m'épatera toujours, patron!

- Et donc, depuis combien de temps tout ceci existe-t-il?

- Ben depuis toujours...

- Non, écoutez, vous m'avez dit qu'il à pu recréer la vie quand ça à été possible. Avez-vous une idée de quand?

- Pas la moindre petite idée, patron, ici, le temps n'a pas de sens...

- Forcement... Adamsky, vous vous foutez vraiment de ma gueule ou quoi?

- Mais... Mais non, je vous le jure...

Je vous avouerai franchement qu'après cet entretien, j'étais au bord des larmes. Je signifiai à Adamsky que c'était tout pour le moment et je m'enquis d'où étaient passes mes compagnons. Je les trouvai, débarrassés en toute inconscience de leur combinaison armurielle et, pour tout dire, de tout vêtement, en train de s'amuser à qui mieux mieux avec les Patapoils. Ils plongeaient dans le liquide glauque en faisant de grands "splach"!

- Mais mais, bredouillai-je, Vous êtes devenus complètement dingues, ou quoi?

- Non, patron, me répondit Greta avec un grand sourire. Adamsky avait raison, cette eau est absolument sans danger et...

- Ne m'appelez pas patron, hurlai-je! Et venez immédiatement ici, nous avons à parler...

Penauds, ils remontèrent sur la berge. Des qu'ils eurent retrouve une certaine pudeur, je leur fis part des révélations de l'hybride.

- Ça veut donc dire qu'on est venus pour rien, pa...

- Oui, exactement. S'il faut en croire Adamsky et en recoupant ses dires avec nos maigres observations, ici, rien ne se perd et rien ne se créé... Evidemment pour en être certain, il faudrait pouvoir à tout le moins examiner de près une de ces petites créatures et même en faire... une autopsie!

Des cris de protestations s'élevèrent.

- Rassurez-vous, puisqu'il semble bien que cette espèce soit incapable de se reproduire, je me contenterai d'un examen! Je ne veux pas qu'on m'accuse un jour de génocide!

Ce fut un ouf de soulagement.

- Rien de plus facile, patron, dit Greta en se levant.

Elle se dirigea vers un groupe de Patapoils qui séchaient sur la rive et étaient vraisemblablement en train de se chercher des puces. Elles revint en tenant par la main deux petits êtres. Ceux-là au moins avaient un gros avantage sur Adamsky, ils n'étaient pas doues de la parole, bien que leur caractère fut aussi joyeux. Greta me montra comment les observer en faisant simplement mine de leur gratter le dos ou le ventre, ce qu'ils appréciaient visiblement beaucoup. Une fois ce sommaire examen termine, je dus me rentre à évidence: aucun organe reproducteur en vue. Je demandai à Greta de les retenir encore un moment et je les passai au scan (dont nous ne pourrions malheureusement lire les résultats qu'à notre retour), puis, nous rendîmes les bestioles à leurs insouciantes occupations.

- Fort bien, déclarais-je, sentencieux. Je crains qu'il ne nous reste plus qu'à repartir bredouilles...

- Pas déjà!

- Ecoutez, Gaspard, je ne vois pas pourquoi nous traînerions davantage ici. Il faut nous rendre à l'évidence, ce serait en vain!

- Ne pourrions pas nous accorder au moins quelques jours de répit avant de tenter de regagner notre vaisseau? dit Greta d'une voix suppliante.

- Au point ou nous en sommes, dis-je, pourquoi pas?

Et en mon fort intérieur, je pensai aux vraies vacances que je ne pourrai pas prendre sur Alpha Centauri. Pas de grande découverte, pas de crédits, pas de vacances!

J'étais en train de ruminer ces sombres pensées, à l'écart, lorsque je reçus une bourrade dans le dos.

- Oui, Adamsky? fis-je résigne.

- Ça n'a pas l'air d'aller fort, patron!

- Non, pas vraiment. Vous devez bien vous douter de la raison...

- Ben oui, c'est pas tellement jojo ici, pour vous en tout cas.

- Comme vous dites, Adamsky, comme vous dites...

- Ben je dois vous dire que par certains cotes, je ne trouve pas ça très marrant non plus, vous savez...

- Ah...

- Ben non...

- Expliquez-vous, mon vieux, au point ou nous en sommes.

- Vous savez, je ne suis pas tout à fait comme les copains, la!

- Je m'en doute. D'ailleurs aucun d'entre eux ne me semble doue de la parole... Ça provient de votre hybridation, naturellement! Au fait, avez-vous la moindre idée du mécanisme qui à présidé à votre ì naissance î sous votre forme actuelle?

- J'en ai un peu discute avec eux...

- Discuté? Ils parlent alors?

- Oui et non, patron, pas au sens où vous l'entendez. Et de toute façon, vous ne pourriez pas comprendre.

- Dites tout de suite que je suis un imbécile, Adamsky!

- Ce n'est pas ce que je veux dire, patron, mais plutôt le contraire même. Leur langage n'est pas assez sophistique pour qu'il vous soit abordable...

- Soit... Mais comment communiquent-ils?

- Par des sortes d'images qui se forment au-dessus de leurs têtes...

- Des images?

- Oui: s'ils ont faim, ils montrent ce qu'ils auraient envie de manger. Si quelque chose les chatouilles à un endroit précis, ils projettent l'image de quelqu'un qui les gratte, etc.

- Oui, je vois, des choses très rudimentaires, en somme.

- C'est ça patron.

- Et à propos de la plante carnivore et de votre naissance, que ì disent î-ils?

- Beaucoup de choses et très peu à la fois.

- Me voila bien avance... Pourtant, c'est délibérément que l'un d'entre eux s'est jeté immédiatement après vous, enfin, je veux dire...

- Y à pas de mal, patron! En fait, c'est leur seule légende...

- Ah?

- Oui, c'est comme s'ils avaient été avertis qu'il en serait ainsi un jour... Ce n'est d'ailleurs pas la première fois qu'ils ont essaye ce truc?

- Non? Ah, je crois que je comprends. C'est à propos des sondes disparues, n'est-ce pas!

- Exact, patron, de certaines sondes en tout cas, elles ne sont pas toutes tombées dans une fleur carnivore...

- Mais dites-moi, à chacune de ces occasions, un Patapoil s'est sacrifie, alors?

- Oui, et le vieux barbu à pique à chaque fois une terrible colère!

- J'imagine, il à du prendre ça pour une forme de suicide...

- Si on veut, mais il avait surtout l'air d'être tracasse par quelque chose d'autre et on l'entendait grommeler entre ses dents, à l'adresse d'on ne sait qui, qu'il n'allait pas le laisser faire...

- Hé hé...

- Ça va patron, dit Adamsky, surpris par mon soudain cynisme.

- Oh oui, ne vous tracassez pas, je crois que votre histoire commence à m'amuser...

- Ah??? fit-il incrédule. Dites, c'est vrai que vous allez bientôt repartir?

- Absolument, qu'est-ce que vous voulez que nous fassions plus longtemps ici?

Pour la première fois, je vis le visage de l'hybride devenir soucieux et je crus même apercevoir une larme perler.

- Ben je vais me sentir bien seul, patron, dit-il en me tournant le dos, les épaules affaissées.

- Vous avez l'air préoccupé, pa...

- Oh, allez-y, Greta, vous pouvez dire ì patron î, au point où nous en sommes!

- Qu'est-ce qui se passe?

- Bizarrement, Adamsky a des états d'âme. De sa part, il y a de quoi s'étonner, non?

- J'en conviens... C'est sans doute notre prochain départ qui le met dans cet état...

- Comment le savez-vous?

- Oh, ce n'est pas bien sorcier! En plus, regardez Eva, là-bas: elle n'en mène pas large non plus...

Effectivement Eva était assise à l'écart des autres membres de l'expédition, entourée de Patapoils qui tentaient vainement de la dérider par mille cajoleries.

- En tout cas, on dirait qu'elle s'est fait adopter, dis-je.

- Oui, c'est le moins qu'on puisse dire. Mais il y a autre chose, patron.

- Ah?

- Vous l'ignoriez sans doute, mais Eva était amoureuse d'Adamsky!

- Amoureuse. Allons, Greta, vous vous moquez de moi! Vous savez très bien que le Grand Conseil sélectionne soigneusement les génotypes des différentes professions et nous mettent, nous, scientifiques, à l'abri de ce genre de sentiment ridicule qui pourrait dangereusement entraver notre travail et notre esprit critique...

- Y a eu un bug, patron.

- Comment ca, un bug?

- Oui, les ordinateurs se sont plantés lors de la sélection des embryons. Eva n'est pas Eva...

- Mais enfin, Greta, jusqu'à présent elle a parfaitement rempli toutes ses tâches et missions, que je sache... C'est vrai qu'elle a, en quelques occasions, fait preuve d'une plus grande sensibilité que nous face à certains événements... Mais j'ai consulté moi-même sa fiche et son QI est tout à fait remarquable, tout autant que son évidente qualification pour une carrière scientifique.

- Je crains qu'il ne vous faille remettre en question certaines de vos idées reçues, patron, et certains de nos dogmes. Eva sait depuis sa plus tendre enfance qu'elle a usurpé la place de quelqu'une d'autre. Dès qu'elle a eu accès aux mémoires neuronales, elle a définitivement effacé l'infime trace d'erreur qui aurait pu la renvoyer à sa destination originelle.

- Ce que vous me dites n'a pas de sens. Je refuse de croire à une telle faille dans notre système. Mais admettons qu'il en soit ainsi. Quelle était donc la tâche à laquelle Eva était prédestinée?

- Vous ne me croirez jamais...

- Ne tournez pas autour du pot, Greta!

- Vous l'aurez voulu: reproductrice!

J'étais de plus en plus décontenancé. Depuis le début de cette aventure, j'avais le sentiment que ce que, fort peu scientifiquement et à mon corps défendant, j'appellerais le destin, faute de vouloir accréditer l'idée du vieux barbu évoquée par l'hybride d'Adamsky, ou de toute autre force supérieure ou inférieure... En tout cas, rien ne tournait rond, ça au moins, c'était clair!

Je me demandai, au point où nous étions plongé dans l'absurde, s'il ne valait pas mieux, effectivement, le pousser dans ses derniers retranchements. Mais ce genre de concept était on ne peut plus dur à admettre pour un homme de mon époque et habitué à contempler le vide interstellaire sans jamais y avoir côtoyé le moindre signe de l'expression divine. Nous savions tous que ce genre d'élucubration métaphysique naissait toujours sur les planètes, en parallèle avec les mêmes maux qui, tôt ou tard, poussaient leurs habitants à s'entre-déchirer et à détruire celle qui les avait enfanté... Tout être civilise digne de ce nom s'empressait de quitter son monde d'extraction et se débarrassait au plus vite de ces considérations mesquines qui n'avaient dès lors plus aucun sens...

Je renoncai momentanément à interroger plus avant Greta, et encore plus à approcher celle que je devrais désormais considérer comme une usurpatrice, si tout ce fatras de révélations se révélait être un tant soit peu exact. J'allai me promener au détour des dédales souterrains afin de me remettre les idées en place. Je marchai tout en étant absorbé par mes pensées qui devenaient d'ailleurs de plus en plus confuses et au bout d'un moment, je fus bien obligé d'admettre que je m'étais perdu. Refusant néanmoins de céder à la panique, je continuai ma progression d'un pas qui se voulait décidé. Tout a coup, je sentis un courant d'air frais et je me dirigeai dans sa direction, déjà furieux qu'Adamsky nous ait dissimulé une issue par voie terrestre. Apres maints tours et détours, j'aperçus une lumière plus vive et je hâtai le pas vers elle. J'allais me précipiter dehors lorsque j'entendis une voix crier derrière moi:

- Ne faites surtout pas ca patron!

Adamsky, encore lui! Je me retournai déjà pour étrangler de mes mains l'irritante bestiole.

- Ne faites surtout pas ca, patron! répéta-t-il avec une véhémence telle que je me demandai s'il parlait de ma volonté de sortir ou de l'occire.

- Je vous assure, ce n'est pas la solution à vos problèmes. Approchez vous doucement avec moi!

Préférant ne faire aucun commentaire, je le suivis avec prudence: juste devant l'issue, une magnifique plante carnivore semblait tendre ses pétales mortels vers moi.

- Vous comprenez, maintenant?

- Oui, Adamsky, je comprends! Nous sommes piègés, n'est-ce pas?

- Mais non, patron, vous pourrez ressortir ne vous inquiétez pas...

- Vous dites ca pour me faire plaisir?

- Mais non, mais non! Peut-être même que vous ne serez pas obligé de replonger...

- Admettons, mais j'ai quelque chose qui me paraît plus urgent à vous demander Adamsky.

- Tout ce que vous voudrez, patron.

- Pourrions-nous retourner auprès des autres tandis que nous devisons?

- Oui, oui, j'allais vous le proposer.

- Fort bien, dis-je en me mettant en route. Dites-moi, Adamsky, quels étaient les rapports que vous entreteniez avec Eva.

C'était la première fois que je voyais un Patapoil rougir jusqu'à la racine de ses poils...

- Ben c'est que heu...

- Allons, Adamsky, tout à l'heure, lors de notre précédente conversation, vous sembliez affecté par l'idée de notre prochain départ. Je crois être lucide en estimant que ce n'est pas le mien qui puisse vous mettre dans cet état. De plus, entre temps, j'ai discuté avec Greta qui m'a fait quelque fâcheuse révélation à propos d'Eva...

- Vous, vous savez tout, alors?

- Ca dépend ce que vous entendez par tout, Adamsky. Il paraîtrait qu'Eva n'est pas Eva et qu'elle vous porte certains sentiments. Cette curieuse attitude m'incline en effet à penser qu'Eva pourrait ne pas être tout à fait, disons, conforme...

- Ne soyez pas injurieux, patron, dit Adamsky, soudain très agressif.

- Mais je ne le suis pas... Et puis, injurieux contre qui? Contre elle et son usurpation? Contre vous?

- Bon, d'accord. Mais vous savez, avant, je ne voulais rien voir...

- Comment, ca avant?

- Tant que j'étais comme vous, je veux dire... J'appréciais de travailler avec Eva, mais sans plus. Parfois même, son attitude me mettait mal à l'aise, sans que je sache pourquoi. Evidemment, moi, je n'étais vraiment pas programmé pour faire des sentiments... dit-il comme à regrets

- Et qu'en est-il maintenant?

- Ben je me sens tout chose patron!

- Soyez plus explicite, que diable!

- Ben maintenant, je comprends Eva!

- Ah?

- Oui, les Patapoils, comme vous avez pu le constater, même s'ils n'ont pas de sexualité, sont des êtres très affectueux.

- Effectivement. Ils vous auraient donc transmis cet aspect de leur personnalité?

- Oui, murmura-t-il comme s'il s'agissait d'une tare.

- Et que vous reste-t-il encore d'humain, mis à part la parole?

- Quelque chose que la pudeur m'empêche de vous montrer, patron...

En devisant, nous avions rejoint le groupe des Patapoils et de mes collègues. Tous entouraient "Eva" qui pleurait à gros bouillons.

- Mais qu'est-ce qui se passe, ici? dis-je avec agacement.

Greta se leva en me foudroyant du regard:

- Ah, vous, taisez-vous. C'est à cause d'étroits et dogmatiques esprits comme le vôtre que tout peut arriver...

- Tout quoi? demandai-je, interloqué.

- Eh bien ce qui est arrive à Eva! L'erreur à propos de son affectation, sa prise de conscience de cette erreur et sa volonté d'échapper à un destin inique sans être conçue à cet effet, tout en ayant acquis une conscience qui ne l'aurait jamais effleurée si tout avait été parfait. Vous autres, les grosses têtes, vous voulez toujours tout prévoir, tout régenter, faire pour un mieux pour tout le monde sans demander l'avis de personne. Et voila le résultat! conclut-elle d'un ton définitif en désignant Eva.

- Ma chère Greta, puis-je vous rappeler que, vous aussi, vous faites partie de ceux que vous tenez pour responsables des malheurs de cette enfant?

Greta changea de couleur et s'effondra en larmes à son tour. Jamais, de mémoire de scientifique, on n'avait vu ça. J'en étais à m'interroger à propos d'autres erreurs lorsqu'Eva se leva et vint vers moi en reniflant.

- Je vais réparer le mal, patron, dit-elle entre deux sanglots.

- Comment ça, réparer le mal?

- Oui, je vais rester ici...

- Mais c'est impossible! Notre expédition n'a déjà subi que de trop lourdes pertes et...

- Et vous voudriez me ramener pour me faire juger et ainsi redorer quelque peu votre blason déjà terni que cette misérable expédition ne va guère faire reluire, hurla-t-elle.

- Calmez-vous, voyons, cela n'entrait pas le moins du monde dans mes intentions...

- Non? Et qu'alliez-vous faire de moi, alors?

- Je... Je vous avoue que je n'en sais rien... Je n'ai pas encore eu beaucoup le loisir d'y penser et...

- Vous n'en savez rien parce que nous sommes encore ici, sur ce Patatoïde du bout de l'univers, loin des autorités académiques de tout poil... Mais, regardez-moi dans les yeux "patron", et dites-moi ce qu'il en sera une fois le vaisseau principal rejoint?

A mon grand étonnement, je baissai la tête et je sentis un feu inconnu envahir mon visage...

- Vous voyez bien qu'il vaut mieux que je reste ici... Ca résoudra non seulement vos problèmes de conscience, mais aussi les miens. Et tout le monde sera content.

- Moi le premier, s'écria Adamsky en lui sautant maladroitement au cou.

- Adamsky, modérez vos ardeurs, je vous prie!

- Mais patron?

- C'est vrai, ca, on dirait que vous voyez le mal partout... dit Eva. Pour l'instant, il n'est même pas possible, d'ailleurs...

- Dites-moi, vous m'avez l'air bien renseignée, vous, tout a coup!

- Simple logique... De toute façon, avant que vous partiez, Adamsky et moi voudrions vous convier a une petite cérémonie...

- Ca y est! Vous ne voulez pas un voile blanc, en prime?

- Pas vraiment non...

Sur ce, tout le monde se détourna de moi, se préparant visiblement à aller dormir. Je ne pus que faire comme tout le monde... J'avais la désagréable sensation que ma propre équipe conspirait contre moi, et que, depuis le début, je n'étais qu'un pantin désarticulé aux mains de forces qui me dépassaient. Je craignis même un instant d'être à mon tour touché par le virus mystique et sentimentaliste qui semblait faire des ravages depuis que nous étions ici. Je passai une nuit agitée, fort frustré à mon réveil de ne pouvoir me souvenir de mes cauchemars. J'avais l'impression d'avoir oublié quelque chose d'important, de terriblement important... Lorsque je retrouvai mes collègues, Eva était nue comme un ver : Greta et quelques Patapoils la baignaient. Cela ressemblait décidément fort à un quelconque rituel de purification et j'en eus froid dans le dos...

- On est presque prêts, patron!

- Prêts à quoi Adamsky?

- Ben pour la cérémonie...

- Ah bon, fis-je résigné.

Devant mon manque d'enthousiasme, Adamsky s'en alla rejoindre les autres. Nous nous mîmes en route peu de temps après. Curieux cortège: l'hybride allait fièrement en tête, Eva, toujours dans le plus simple appareil, le suivait en tenant un Patapoil par la main, mes collègues venaient ensuite, puis les autres bestioles et je marchais à la traîne. Lorsque je me rendis compte de là où nous arrivions, il était déjà beaucoup trop tard pour émettre de vraies objections.

- Alors, c'est ça, fis-je dégoûté.

- Ben quoi, patron, vous voyez un autre moyen, vous?

- Mais enfin Adamsky, il ne s'agit ni plus ni moins que d'un sacrifice humain délibéré.

- Si c'est ce que vous pensez, vous oubliez le Patapoil, patron.

- Bon, sans doute eussé-je dû parler de sacrifice patapoilesque, dans ce cas, rétorquais-je soudain pris d'un fou-rire nerveux.

- Asseyez-vous, patron, me dit Adamsky, alarmé par mon état. Tout ira bien vous verrez.

- Je ne veux rien voir du tout, Adamsky, je m'en lave les mains.

- Y en a d'autres qui ont dit ça avant vous, patron, ça ne leur a pas forcement réussi!

Les "adieux" à Eva furent fort touchants. Mais je me refusai de prendre part à des effusions que je jugeai inutiles, vu la décision délibérée de la jeune femme et... ma perte totale de contrôle sur cette pitoyable expédition. Je n'osai trop penser à la façon dont j'allais devoir légitimer mon budget, notre absence de résultats, sans omettre la perte de trois de nos compagnons. J'imagine que les autres auraient jugé mes pensées proprement inhumaines dans un tel contexte, mais, même si elles n'avaient rien de réjouissant, elles possédaient au moins l'avantage d'être rationnelles... Lorsqu'Eva eut fait son deuil de ses collègues, elle se dirigea vers moi. J'aurais volontiers fait l'économie de ses adieux, mais je ne pouvais décemment pas m'y dérober.

- Bien qu'en quelque sorte nous allions nous revoir sous peu, j'ai quelque chose à vous dire, patron.

- Fort bien, je vous écoute.

- C'est a propos de mon vrai nom.

- Ah, fis-je incrédule. Vous le connaissez?

- Bien sûr! fit-elle en prenant un air digne.

- Et?

- C'est Lilith, me murmura-t-elle en s'éloignant aussitôt!

En effet, j'aurais voulu la retenir. Sa plaisanterie n'avait rien de drôle et ces noms mythiques, en plus des allégations d'Adamsky à propos du vieux barbu, ressemblaient de plus en plus à une énorme pantalonnade.

- Oh et puis qu'ils aillent tous au diable, maugréai-je à haute voix.

Eva-Lilith s'avanca alors vers la plante carnivore et la jaugea. Puis, elle recula, prit son élan, et fut derechef engloutie dans la fleur turgescente. Un Patapoil la suivit immédiatement. Tous, humains et Patapoils, réunis en un cercle silencieux, attendaient que la digestion s'accomplisse. Comme la première fois, l'abomination végétale émit tout d'abord de peu ragoûtants borborygmes et finit par recracher son ì oeuvre î. Une fois sortie de son ì placenta î, nous pûmes contempler la première Patapoile de ce monde, en tout point semblable à Adamsky... à première vue.

Le retour vers le lac fut apparemment très joyeux. Adamsky et Lilith se tenaient par la main et se lançaient des regards énamourés, tandis que les autres Patapoils virevoltaient autour d'eux. Les humains suivaient, visiblement en proie à des sentiments plus mitigés. Ce fut enfin le bain de la ì fiancée î puis, après un repas qui avait des allures de noces barbares, chacun prit ses dispositions pour aller se coucher.

- Adamsky!

- Oui, patron.

- Pourrai-je vous dire deux mots en prive?

- Je vous écoute... Mais Lilith attend.

- Vous savez que nous partons demain.

- Oui.

- Et vous savez que nous rentrons bredouilles?

- Voui...

- Et je me demandais si...

- Ah non, patron, ah non! Ça, il n'en est pas question. Vous n'allez pas nous gâcher notre nuit de noces.

- Mais Adamsky, je vous parle d'une observation scientifique qui, à elle seule, pourrait racheter le fiasco de cette expédition. Vous n'en mesurez pas les enjeux...

- Oh si patron! Mais non, c'est NON! dit-il en prenant un air agressif que je ne lui connaissais pas.

Il s'éloigna d'un pas décidé et je me dis:

- Et voila déjà que ca recommence... Finalement, il n'avait peut-être pas tout à fait tort, le vieux barbu!

Le lendemain matin, ou en tout cas, au moment qui en tint lieu, nous rassemblâmes sans enthousiasme nos effets. Mes collègues réintégraient leurs combinaisons armurielles et empaquetaient le matériel.

- Salut patron! dit une voix trop joviale que je serais trop heureux de pouvoir oublier.

- Bonjour Adamsky...

- Vous avez bien dormi?

- Non, pas vraiment, comme vous pouvez l'imaginer...

- Oh, ne faites pas cette tête-là, patron!

- Vous en avez de bonnes, vous!

- Allez, dans quelques heures, vous aurez regagné le confort douillet de l'espace.

- Dans quelques heures... Comme vous y allez Adamsky! Nous avons mis bien plus de temps que cela pour parvenir jusqu'ici, vous le savez bien...

- Mais on a tout prévu, patron, on vous ramène!

- Comment ca?

- Ben oui, vous n'aurez qu'à monter sur le dos des Patapoils, à répartir votre matériel sur les autres et voila!

- Vous oubliez ce sordide passage dans l'eau, dis-je, ne sachant guère si c'était cela qui m'effrayait le plus ou l'idée d'un transport à dos de Patapoils...

- Mais non, patron... La plante carnivore qui obstruait l'entrée, ben elle est morte maintenant. On peut passer par la...

- Vous avez tout prévu, ce me semble...

Adamsky hocha vigoureusement la tête, visiblement très satisfait de lui-même.

Et de fait, le ì voyage î se passa sans encombres. Nous nous retrouvâmes en moins de deux heures au pied de l'arbre (hélas toujours aussi invisible) sur lequel reposait notre navette.

- Et maintenant? demandais-je, toujours juché sur le dos d'Adamsky.

- Ben on va vous y faire grimper, patron, accrochez-vous. Je n'eus pas le temps d'émettre la moindre objection que l'animal entreprenait déjà son ascension et je n'eus plus d'autre recours que de m'agripper à son cou.

Lorsque nous atteignîmes la cime de l'arbre, je fus fort soulagé de trouver la navette intacte. Mais à l'horizon se profilaient des nuages dont la lourdeur tant que la noirceur laissaient présager un orage...

- Vous avez déjà vu ça ici, Adamsky?

- Non patron, dit-il sans plus s'émouvoir.

- Mais c'est le présage d'un orage, non?

- Oh oui, si on veut! C'est surtout le vieux barbu qui se croit obligé de nous faire savoir qu'il n'est pas content du tout!

- Ah?

- Vous inquiétez pas, patron, ça lui passera. Et nous avons tout juste le temps de rentrer avant que ça nous tombe dessus! Et puis, vous savez, mine de rien, il est bien curieux, le vieux barbu. Et je me demande dans quelle mesure il ne commençait pas à s'ennuyer, sans grand chose à faire ici.

- C'est évidemment un point de vue...

Nous montâmes à bord de la navette qui était fort heureusement opérationnelle. Avant de fermer l'écoutille, nous lançâmes un dernier adieux à nos anciens compagnons.

Juste avant de refermer le sas sur le Patatoïde et nos malheurs, j'entendis Adamsky me crier:

- Au revoir, Faustinus... Et sans rancune!



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