Lucas

"Le clone 25653 est prêt monsieur". La voix atone de Gaspard me rappelait inopinément à mon devoir. Je déposai le rapport que je lisais et je me rendis au labo. L'enfant était encore dans sa capsule de maturation et ses yeux étaient mi-clos.

Je me remémorai celui dont il était la copie: un corps chétif, couvert d'hématomes, reposant sur la table de la morgue, prêt pour l'autopsie et dont les cils avaient tout à coup cillé au moment où je me penchais vers lui pour l'examiner... L'état cataleptique profond dans lequel il s'était plongé avait laissé pantois tous mes collègues. Même si le corps était resté en parfait état de conservation depuis dix jours de mort clinique, ils pensaient que ce phénomène n'était dû qu'à ce que l'on appelait autrefois miracle. Depuis, on l'a étiqueté sous quelque terme scientifique aussi commode qu'ésotérique dont l'intérêt réside essentiellement à ne plus devoir s'appesantir sur un phénomène morbide fort anecdotique.

J'étais seul dans la morgue au moment du réveil de Lucas. Son corps était glacé et, au mépris de toute déontologie scientifique, j'avais ouvert mon tablier blanc et plaqué le petit être contre ma poitrine. J'avais ensuite attrapé une couverture et, m'asseyant par terre en tailleur avec l'enfant contre mon sein, je l'avais drapée autour de nous. Lentement, Lucas revint à la conscience, gémissant doucement lorsque le sang irrigait à nouveau toutes les parcelles blessées de son corps. Je le berçais durant des heures, insensible aux bips désespérés par lesquels on tentait de me joindre. Rien n'avait plus importance que d'assister Lucas dans sa résurrection. Le monde s'était rétracté autour de ce corps mutilé qui, pourtant, avait choisi de se raccrocher à la vie. Lorsqu'il ouvrit enfin les yeux, je sentis son corps se contracter, se préparant déjà à subir de nouveaux sévices. Je caressai doucement ses cheveux rares en continuant à le bercer. Il finit par se détendre et tomber dans un sommeil réparateur.

Il m'était malheureusement impossible de dissimuler le retour à la vie de Lucas. Et, dix jours plus tard, alors qu'il commençait à peine à véritablement se rétablir, son père vint le réclamer, comme il l'avait déjà fait maintes fois auparavant. Je ne pouvais pas m'y opposer, mais je lui demandai de passer d'abord à mon bureau. Il fut abasourdi par mes propos, puis une lueur maligne alluma son regard.

- Et vous me certifiez que le nombre de clones ne sera pas limité?

- Absolument, répondis-je en tentant désespérément de lui cacher la répulsion que j'éprouvai envers lui. Vous en avez les moyens financiers, je crois...

- Certes, fit-il avec un rictus satisfait. Certes... Mais je n'avais jamais pensé à la solution que vous me présentez... Quel soulagement cela va représenter pour ma femme et moi...

- J'imagine...

- Vous comprenez, cela fait déjà près de deux ans que Lucas nous fait le coup de la catalepsie et il était tellement doué qu'à chaque fois nous avions craint d'être allés trop loin et de l'avoir définitivement perdu. Cette idée nous est encore plus insupportable que celle d'avoir à nous maîtriser. Votre proposition va nous permettre de vivre enfin tranquilles. Vous ne pouvez savoir à quel point nous allons nous sentir soulagés.

- Si je ne l'avais pas envisagé, je ne vous aurais jamais fait cette proposition...

- C'est vrai. Mais je me demande pourquoi ce soudain intérêt suscité par Lucas. Ce n'est finalement qu'un enfant fort ordinaire...

- Mes collègues ont été très intéressés par un phénomène cataleptique d'une telle ampleur. Ils n'avaient jamais pu le constater de visu, encore moins l'analyser, même si des textes lamaïques très anciens le mentionnent.

- Admettons. Mais même si votre explication me semble cacher d'autres mobiles, peu me chaut. Vous avez résolu notre principal problème et je vous en sais gré. Quand le premier clone sera-t-il disponible?

- Oh, il faut compter un bon mois...

- Quoi??? C'est un délai très long. Comment allons-nous faire jusque-là?

- Ecoutez, je ne peux pas vous proposer une autre alternative: un mois de patience et tous vos problèmes se verront résolus d'un seul coup. Nous lancerons simultanément la culture de plusieurs clones que nous garderons en réserve afin que vous ne tombiez jamais "à court". Mais vous devez patienter un mois...

- Cela va être un véritable enfer. Rendez-vous compte, voilà déjà vingt jours que Lucas est soustrait à notre affection et...

-- C'est sans appel, monsieur. A vous de choisir! Ou nous vous rendons Lucas et vous reprenez l'exercice de votre "affection familiale" comme auparavant, avec tout ce que cela comporte pour vous et votre épouse comme aléas, ou bien vous acceptez notre proposition...

- Ne pourriez-vous pas au moins nous le confier pour quelques jours?

- Non, monsieur. Et croyez-moi, les raisons en sont toutes scientifiques. Lors d'un premier clonage, nous avons besoin en permanence du modèle original pour nous assurer de la qualité servile de la copie.

Je serrai les poings sous mon bureau, souhaitant que le père de Lucas ne soit pas trop au fait des nouvelles ingénieries médicales qui permettaient de stocker toutes les données psychologiques et physiologiques d'un individu sur quelques gigas de mémoire.

- Soit, fit-il à regret. Mais... Peut-être pourrai-je convaincre plus aisément mon épouse de patienter quelque peu si vous pouviez me donner l'une ou l'autre précision supplémentaire quant aux éventuelles variantes qui pourraient s'offrir à nous...

- Dites toujours...

- Eh bien, par exemple, pourrions-nous choisir l'âge de "Lucas"?

- Absolument. La copie serait parfaitement conforme jusqu'à l'âge qu'il a atteint aujourd'hui.

- Et si nous le désirions plus âgé qu'il ne l'est au moment du clonage?

- Là, nous pouvons nous lancer dans des prospectives, hélas fort coûteuses, de ce qu'aurait été Lucas s'il avait continué à grandir dans votre famille. Mais tout cela sera naturellement aléatoire... Par contre...

- Par contre?

- Par contre, vous pourriez très bien imaginer, votre épouse et vous, d'apporter quelques modifications caractérielles par rapport à l'original, afin que la copie satisfasse encore davantage à vos exigences...

- Ah! Et... ces modifications pourraient-elles également s'appliquer, disons... à certains détails physiologiques?

- Naturellement. Cet aspect est d'ailleurs plus simple à gérer que l'aspect psychologique!

- Mais dites-moi, ce sont des perspectives tout simplement fabuleuses que vous nous offrez-là, dit-il, le regard carrément lubrique.

- Je n'en doute pas, Monsieur. Et c'est bien pour cette raison que je pense qu'il ne vous sera pas trop difficile d'accepter le court délai imposé par la science...

- Certes, certes... Une chose encore...

- Oui, dis-je, au bord de l'épuisement nerveux, tant j'étais las de jouer cette comédie du scientifique pur et dur accessoirement intéressé de s'attirer les bonnes grâces de personnages hauts placés tels que le père de Lucas.

- La sensibilité de "Lucas"... sera-t-elle toujours la même?

- Absolument. Nous pouvons également nous conformer à vos desiderata, le cas échéant.

- Fort bien... Et le problème de ces ignobles crises de catalepsie?

- Si tout marche comme nous l'avons prévu, cela sera résolu dès la première génération.

- Fort bien, fort bien, cher professeur! Je m'en vais donc de ce pas annoncer toutes ces bonnes nouvelles à mon épouse. Auriez-vous l'amabilité de m'appeler dès que "Lucas" sera prêt.
 

- Je n'y manquerai pas, monsieur, dis-je en me levant et en ouvrant la porte à deux mains pour ne pas avoir à serrer celle qu'il aurait pu me tendre...
 
 
Lorsque Lucas I, ou plutôt le clone 25653, ouvrit les yeux, je ne pus m'empêcher de détourner le regard. La présence silencieuse et réconfortante de Gaspard à mes côtés me permit néanmoins de me ressaisir suffisamment pour approcher le clone afin de procéder aux vérifications d'usage. Si tôt après sa "naissance", il n'était encore qu'un être purement organique à qui il faudrait quelques heures, voire quelques jours pour acquérir pleinement la conscience de son original. De plus, lors des transferts de mémoire, j'avais pris soin de gommer tout ce qui me concernait et donc les prémices de l'autre vie de Lucas. Nul espoir ne devait exister pour ces êtres uniquement destinés à servir d'exutoire... Les prochains Lucas ne pourraient ni se souvenir de moi, ni m'en vouloir de leur sort. A chacun sa bonne conscience...

Je terminai mes examens le plus rapidement possible et je sortis du labo, suivi par l'ombre de Gaspard. Au moment où j'appelai l'ascenseur, il me fit sursauter en prenant l'initiative de me parler:

- Monsieur ferait peut-être bien d'aller voir Lucas...
 

Je restai un moment interloqué. Jusqu'ici, jamais Gaspard ne s'était permis d'émettre le moindre avis personnel ou de faire la moindre suggestion en dehors du cadre de notre travail.

Il était venu se présenter un jour au labo, certain que nous aurions besoin de ses compétences en bio-régénération. Au grand étonnement de tout le service, il avait été non seulement immédiatement reçu par le big boss, mais il n'était ressorti de son bureau que deux heures et demie plus tard. Lorsqu'il revint le lendemain matin, personne n'osa lui poser de questions. Cela faisait à présent cinq ans qu'il faisait partie des meubles. Je ne sais pourquoi, et malgré toute la distance qu'il entretenait volontairement avec tous nos confrères, il s'était..., comment dire... peu à peu attaché à moi, ou plus précisément à mes recherches. Personne ne savait quel était son poste officiel, ni son domaine, mais, peu à peu, il fut de plus en plus présent à mes côtés. On ne peut pas dire que nous collaborions vraiment, ni que l'un était l'assistant de l'autre. Mais à chaque fois que je me posai une question ou que je me heurtai à une impasse, l'impavide Gaspard était présent et me glissait l'une ou l'autre suggestion. Parfois, je le regardai d'un air incrédule, ne voyant pas où il voulait en venir et il me fallait alors plusieurs jours pour réaliser qu'il avait anticipé mon raisonnement et l'avait croisé là où je n'étais pas encore parvenu, au moment où il m'avait parlé.

- Vous avez raison, Gaspard. Allons voir Lucas!

C'était la première fois que j'employais ce "nous" à son égard...

Lucas dormait ou faisait semblant. Gaspard et moi nous installâmes en silence dans les deux fauteuils trop mous près de la fenêtre. Le silence de cet homme ne me faisait jamais peur. Ses pensées dévidaient placidement leur écheveau tandis que les miennes se perdaient dans des méandres que je n'étais même pas sûr d'avoir jamais exploré. Lucas gémit dans son sommeil et je voulus me porter à son chevet. Gaspard, décidément très expansif, me mit placidement la main sur le bras et me fit signe de rester assis. Je me sentais terriblement inutile et démuni, ne pouvant me décider ni à quitter la chambre, ni à rester inactif, en proie seulement à mes propres affres.

Qu'avais-je fait? Pourquoi avais-je promis et créé ces clones pour les parents de Lucas? A quelle géhenne allais-je livrer ces êtres aussi innocents que lui, sinon davantage? J'avais réagi de façon totalement affective, sachant pourtant pertinemment bien que je créais là un précédent qui aurait certainement de terribles conséquences, bien au-delà de ce que mon esprit naïf pouvait imaginer. Naturellement, je savais que des clones avaient déjà été fabriqués pour des usages vénaux dans des arrières-labos douteux. Et même si la loi permettant d'en créer aux seules fins de "réincarnation" allait être bientôt une réalité, je ne pouvais m'empêcher de me sentir coupable de pratiques que je réprouvais. Car, naturellement, elles n'étaient réservées qu'à une minorité, à une soi-disant élite qui ne l'était qu'à la mesure de sa corruption et de sa fortune.

Je sentis le regard de Gaspard posé sur moi et je sursautai. Toute la compassion du monde s'y lisait. Je blêmis.

Lucas s'éveilla à ce moment et nous fixa tous les deux de son regard noir d'animal effarouché. Je m'approchai de lui, n'osant pas même le toucher. Depuis qu'il était soigné, il n'avait encore jamais prononcé le moindre mot. Au début, je babillais constamment en restant à ses côtés. Mais, depuis deux jours, et à l'approche de la naissance de ses clones, j'avais renoncé à meubler le silence autant que j'acceptais de lire la réprobation dans les yeux de Lucas. Il avait déjà atterri de nombreuses fois aux urgences pour y être soigné, ou, plus précisément, remis en état, avant d'être rendu à ses bourreaux. Il était naturellement persuadé qu'il en serait de même cette fois et j'ignorais comment l'en dissuader sans lui avouer ce que j'avais fait pour cela.

Nous quittâmes finalement le chevet de Lucas lorsque l'infirmière lui apporta son repas. Je n'avais aucune envie de rejoindre mes appartements et de me retrouver seul face à moi-même. Pourtant, c'est ce que je fis lorsque Gaspard m'eut salué d'un signe de tête qui me sembla signifier davantage "allez-y" qu'"au revoir".

J'étais logé dans un des petits pavillons nichés dans le parc par trop artificiel qui ceinturait la clinique. Lorsque je refermai la porte, je fus secoué d'un sanglot, mais aucune larme ne trouva le chemin de mes yeux. La gorge serrée, je me dirigeai vers la salle de bain et je me fis couler un bain. Je ne pouvais détacher mon esprit des yeux noirs de Lucas et de l'image de son premier clone. Je savais que cet être allait souffrir tout autant que son original et que lui n'aurait jamais droit à la moindre rémission. Il serait utilisé par ses bourreaux jusqu'à ce que sa fin survienne, plus ou moins rapide ou lente, selon leur "bonne" volonté. Je me refusai à me laisser aller à imaginer les sevices qu'il allait devoir subir. Je repoussai également les prochaines demandes que les parents de Lucas allaient formuler quant à la sensibilité du clone ou à ses capacités sexuelles. Tout cela était par trop sordide pour un être tel que moi...

Un être tel que quoi? Tout en réfléchissant, je m'étais déshabillé, face au miroir et, à présent, c'est avec effroi que je contemplai mon propre corps...

Quelques jours plus tard, les parents de Lucas vinrent prendre livraison du clone 25653. Fort heureusement, Gaspard était présent et me permit de garder mon calme face au regard libidineux que la mère lança à "sa" chose. Mais les appels au secours silencieux du clone me mirent pourtant à la torture...

Je ne puis néanmoins qu'acquiescer lorsque le père demanda à me parler.

- Merci d'accepter de me recevoir, me dit-il avec un sourire ironique qui en disait long sur le chantage et le pouvoir qu'il savait exercer sur moi. Ma femme et moi sommes très heureux, pour une première expérience, d'avoir une copie conforme de notre cher petit. Mais, pour la prochaine fois, ne vous serait-il pas possible de le programmer légèrement différemment?

- Je vous l'avais dit, monsieur, tout cela n'est que fonction des crédits que vous voudrez bien accorder à votre... loisir favori, fis-je, peu soucieux encore de dissimuler mon dégoût à son égard.

- Fort bien! Je vois que nous avons trouvé un terrain d'entente qui me convient parfaitement. Alors voilà, vous comprenez, pour profiter de l'effet de surprise, nous aimerions savoir s'il vous serait possible de faire en sorte que le prochain "Lucas" croit qu'il a toujours été un enfant choyé à qui il est arrivé un simple et banal accident qui l'aurait amené à l'hôpital.

- Cela ne sera pas simple, mais si, par exemple, vous me permettez de "récupérer" les souvenirs heureux de ses frères et soeurs, je pense qu'il est possible d'effectuer des projections suffisamment plausibles pour reconstituer un schéma émotionnel positif à votre égard.

Après que nous ayons pris rendez-vous afin de prélever les données de la mémoire des autres enfants de cette merveilleuse famille, je m'en fus retrouver Gaspard afin de lui faire part de la tournure que prenaient les événements et aussi, hélas, de lui demander conseil quant à la façon dont nous allions nous y prendre pour parvenir à satisfaire les exigences des parents "modèles".

Et c'est ainsi que, pendant les mois qui suivirent, sur les conseils de Gaspard, nous mîmes au point des clones toujours plus "différents" de Lucas et soumis à des perversités tellement insoutenables que tout cela me devenait de plus en plus difficile à "assumer"... Les "retours" des petits corps inanimés étaient de plus en plus rapprochés et je me refusai désormais à les examiner en personne et, parfois même, je classai le rapport du légiste sans y jeter un regard. De plus, très rapidement, les amis et connaissances de la famille de Lucas étaient arrivés en nombre pour exiger de nous les mêmes "services". Je restai souvent pantois devant tous ces gens d'apparence fort banale et qui se révélaient être bien davantage que des pervers. Devant tous les moyens de pression qu'ils employaient afin d'obtenir les sujets exacts de leurs désirs, Gaspard et moi finîmes par installer des caméras, afin que tout ce qui se disait fut enregistré et que les psy puissent éventuellement en tirer quelques conclusions ou enseignements. Il nous fallait bien tenter de créditer d'une quelconque façon "scientifique" ces sinistres pratiques, même si seul le pouvoir de l'argent les rendaient possibles.

Et dire que c'était à l'origine un acte d'amour et de miséricorde qui m'avait conduit là!

Fort heureusement, Lucas vivait à présent avec moi et, même s'il se refusait toujours à parler et même à émettre un quelconque son, la tendresse qui nous unissait m'était d'un grand réconfort. Bien que je lui eusse préparé une chambre fort coquette, le matin, je le retrouvai de plus en plus souvent allongé contre moi, en toute confiance. Et pour cause...
 
 
Par contre, je ne voyais plus aussi souvent Gaspard que je l'aurais désiré. S'il me recevait toujours de bon gré et parvenait toujours à relativiser mes angoisses face à l'escalade vertigineuse du phénomène de clonage à des fins "familiales", il semblait fort occupé par un projet dont il ne me disait rien. Et j'avoue que je répugnais à l'interroger.

Pourtant, plus d'un an après les premières expériences, c'est lui qui vint me trouver avec un épais dossier dont émergeaient des feuilles aux couleurs criardes. C'est en tremblant que j'ouvris la farde pour découvrir des publicités alléchantes proposant à tout un chacun de lui fabriquer LE clone de ses rêves, et même l'obtention d'un crédit afin de mettre ce "plaisir quotidien" à la portée de tous. Je levai des yeux terrorisés sur Gaspard: était-il, lui aussi, devenu un monstre? C'était un cauchemar, j'allais me réveiller et rien de tout cela n'aurait jamais existé...

Mais Gaspard arborait un sourire en coin et m'enjoignit, une fois que j'eus terminé de parcourir les publicités, de jeter un coup d'oeil à mon aise sur le reste du projet. Puis il sortit. Je me saisis alors de la farde discrète qui me brûlait les mains et sur laquelle il était inscrit:

"Opération Pigeons".

Lorsque j'eus fini la lecture du dossier de Gaspard, je fus pris d'un fou-rire qui finit par dégénérer en crise de larmes... J'allai le trouver dès que je parvins à reprendre souffle et calme...

- Gaspard: je vous donne le feu vert...

- Fort bien! dit-il avec un sourire à peine esquissé. Croyez-vous nécessaire de mettre l'équipe au courant?

- Vous connaissez déjà la réponse je pense...

Et je sortis, me sentant aussi léger qu'une plume...

Deux jours plus tard, Gaspard vint me trouver avec les maquettes publicitaires définitives, sous prétexte de me demander à quel budget affecter les envois. Je savais qu'il désirait vérifier si je n'avais pas changé d'avis. Ce n'était pas le cas. J'y avais pourtant mûrement réfléchi, me demandant si nous n'étions pas en train de jouer un rôle, autrefois attribué à des dieux iniques. Mais après tout, je commencais à être certain que Gaspard, pas plus que moi, ne faisait partie de ce qu'il est convenu d'appeler le commun des mortels, et j'avais décidé de cesser de me poser des questions par trop inutiles. Pourtant je soupçonnais mon compagnon de conspiration d'avoir, depuis le début, poussé l'horreur de la reproduction de clones adaptés au sadisme de leurs "propriétaires" jusque dans ses derniers retranchements. Cela me permettait  de ne pas avoir à me persuader du bien-fondé de ses réelles intentions...

- L'opération sera donc en place dans six mois, me dit-il.

- Fort bien, Gaspard... Et d'ici là nous aurons beaucoup de travail, si votre appât se révèle assez alléchant!

- Je le pense... Et vous?

Naturellement, il n'attendit pas mes commentaires...

L'opération de séduction eut énormément de succès, au point que nous dûmes en reporter l'exécution finale. J'avais encore bien peu de loisirs, occupé tant à recruter du personnel techniquement compétent dans le développement de clones qu'à parachever son travail en seule compagnie de Gaspard. Je passai tout le temps que je pouvais en compagnie de Lucas qui s'était enfin mis à parler, sans explication apparente. Si j'en étais fort surpris, je le fus bien plus encore lorsqu'il me demanda, l'air parfaitement candide:
- Est-ce que je peux venir vous aider dans votre travail?
Sans réfléchir, je répondis "Oui" et ce fut avec un sourire étonnament radieux que mon collaborateur accueillit ma jeune recrue...
Notre publicité racoleuse et les facilités de paiement que nous proposions avaient eu leur effet, mais l'opération "Pigeons" touchait tant de monde que j'en restais stupéfait. Lors de la demande de clonage, nous fournissions aux "adoptants" un questionnaire pour déterminer leurs motivations. Mais comment déceler, derrière ces choix multiples, décodés avec trop de rigueur par l'informatique, les réelles aspirations de ces gens?
Gaspard pourtant ne cessait de m'assurer que le "processus" ne se mettrait en route qu'en cas de réels mauvais traitements et non pour une simple fessée bien méritée. Le plus difficile, finalement, fut de livrer la totalité des clones au même moment, ce qui était une des conditions principales de la réussite de l'opération. Nous escomptions déjà obtenir les premiers résultats moins d'une semaine après sa mise en place et tout particulièrement grâce au congé hebdomadaire.

- Lucas, Veux-tu venir ici, mon petit?
Tête rentrée dans les épaules, maigre au point que les côtes semblent vouloir percer la peau diaphane, le clone 23671 de Lucas répondait à l'appel de sa mère.
 

- Ah, mon cher petit ! Tu es une réussite en tout point, tellement plus fragile en apparence. Mais viens donc sur mes genoux, mon chéri... Nous allons déjà faire un calin avant que papa rentre tout à l'heure...
Et le clone 23671 s'exécuta. Un pâle sourire s'accrocha un instant au coin de ses lèvres...

- Mathilda, où êtes-vous?
- Je suis dans notre chambre en compagnie de notre Lucas, mon ami...
- Oh! Fort bien, je vous rejoins.
- Je vous avoue que je n'ai pas pu résister au désir de jouer quelque peu avec notre fils en vous  attendant.
- Et ce petit monstre a accepté... Il a osé déroger à mon interdiction! Il vous aime vraiment beaucoup pour désobéir à ce point. Mais il va néanmoins être puni.
- Vous avez entièrement raison, Karl.
- Viens ici, toi! Tu vas voir...

Le soir tombait sur le paisible quartier huppé. Sous les volets clos de la villa des parents de Lucas, les lumières filtraient. Le clone s'échappa de la chambre de ses parents pour se réfugier dans la sienne. À son passage, le tapis se macula de sang.
- Ah mon ami, une telle vie de famille est tellement... harmonieuse.
- N'est-ce pas ma chère... Nous ne remercierons jamais assez ce cher docteur! Mais dites-moi, qu'avez-vous sur le front? On dirait une tâche noirâtre.
Il avança la main et lorsqu'il toucha la petite protubérance, elle explosa et il s'en échappa un liquide purulent dégageant une insoutenable pestilence. Mathilda, incrédule, tâta son visage et se précipita à la salle de bain. Elle hurla lorsqu'elle ouvrit son peignoir et vu que son corps était constellé de bubons. Karl accourut : il venait de sentir un kyste sur sa joue. Quelques heures plus tard, c'étaient deux charognes qui agonisaient sur le sol carrelé maculé de leur pourriture.

- Maman ! Papa! Au secours! Venez voir! C'est, c'est...
Dimitri s'enfuit à toutes jambes en se masquant le nez pour échapper à la puanteur qui s'immisçait déjà dans toute la somptueuse demeure. Lucas venait à sa rencontre avec les trois petits.
- Lucas, c'est toi, je le sais! s'étrangla Dimitri en pointant un doigt accusateur. C'est toi qui a fait ça!
- Oui c'est moi. Et il y a longtemps que ça aurait dû être fait, trancha-t-il. Nous ne devons pas rester ici... Viens-tu avec nous, Dimitri?
L'enfant, stupéfait, ravala le sanglot qui menaçait de l'étouffer.
- Mais où?
- Là où vont se retrouver tous les enfants sages... et libres.

- Venez, il faut partir à présent, nous dit Gaspard
- Mais... Nous n'attendons pas les... résultats?
- Faites-moi confiance, une fois encore.
Lucas me prit la main et me la serra brièvement, m'inondant de son regard noir.
- Bien... Je vais prendre...
- Tout est prêt. Venez. Je crois qu'un de mes anciens patrons ne va guère apprécier ce que nous avons engendré.
Gaspard avait encore bien fait les choses. Nous partîmes immédiatement en aéro, du toit de l'immeuble de la compagnie. Je n'étais pas préparé à un tel voyage et Lucas, aussi épuisé que moi par les derniers
mois, somnolait déjà, la tête sur mes genoux. La pesanteur moins élevée me berçait doucement et Gaspard, rivé aux commandes, ne semblait pas enclin à prononcer un mot. Des bribes des derniers événements repassaient dans ma tête. Ebolite aiguë purulente... Quelle mort atroce pour ces monstres qui pourrissaient sur pied! Bientôt, de nombreux enfants, clones ou non, seraient débarrassés de leurs bourreaux... Mais tout avait été soudainement trop vite.
- Gaspard?
- Mmmmmh.
- Le désordre que votre ancien boss n'allait pas apprécier, c'était la mort de quelques personnes fortes du régime, de trop de gens ou...
- Ou ce qu'il va en résulter? Je crois en effet que ce sont surtout ces groupes incontrôlables qui vont lui déplaire... Ca va faire désordre!
- Incontrôlables? Jusqu'à quel point? Il suffira de rassembler les enfants et ensuite trouver de quoi les loger et les nourrir. Je pense que cela va prendre du temps, mais ce n'est nullement impossible.
- Vu sous cet angle, effectivement. Mais c'est ignorer certains détails de ma programmation des clones...
- Mais encore?
- Une fois leurs « parents » éliminés, ils sont conditionnés à ne plus répondre à aucune autorité adulte.
Je restai bouche bée. Mais Gaspard continuait déjà :
- Et les milices auront tôt fait d'ouvrir la chasse aux jeunes rebelles. Mais à tout acte de violence à l'égard des clones ou de leurs proches répondra la riposte que nous avons prévue.
- Mais Gaspard... C'est...
- Dangereux? Peut-être... Ne peut-on aussi croire en l'initiative d'enfants alliant la fraîcheur de leurs cellules et une histoire immémoriale? Ils ne pourront nuire d'avantage au monde qu'un despote figé dans l'éternité.

Lorsque je me réveillai, nous foncions à bord d'un véhicule tout terrain vers une impressionnante masse rocheuse.
- Somme-nous bien où je le crois?
- Absolument. Mais la raison n'en est pas tant de changer de continent...
À l'inflection de sa phrase, je sentis que Gaspard ne désirait pas m'en dire plus.
- Je pensais que ces territoires restitués étaient désormais interdits à ceux qui n'appartiennent pas aux tribus.
- Effectivement, mais nous avons un solide laissez-passer.
Sans plus rien ajouter, Gaspard écrasa l'accélérateur. la montagne se précipita sur nous à une vitesse vertigineuse. Je voulus ouvrir la bouche pour hurler « Gaspard, nous allons nous écraser », mais je ne pus qu'avaler une goulée d'air : nous avions franchi une porte que je n'avais pas vu s'ouvrir et nous roulions dans un vaste couloir de pierre rouge. Lucas me sourit et Gaspard conclut en se tournant vers nous:
- Nous sommes en absolue sécurité à présent. Et nous avons tout le temps devant nous...
 

*Fin*



Février 1998
Illustration: Pascal Dekoninck
Texte de : Annie Pilloy


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