Les temps changent, Lara...

Photo: ©Dany van Nuffel
Lara ouvrit les yeux et les referma presqu'aussitôt, surprise par l'intensité des rayons du soleil déjà haut dans le ciel. Son long sommeil avait été habité d'un interminable rêve qui ne semblait pas vouloir s'interrompre. Heureusement, l'ardeur de l'astre céleste l'en avait tirée. Elle frotta fébrilement ses paupières pour en arracher les dernières bribes de songe. L'image de l'immense cité aux tours glacées et menaçantes restait néanmoins obstinément gravée en elle. Elle s'étira et courut vers la rivière qu'elle entendait couler à sa gauche. Son subtil murmure contrastait avec l'effroyable vacarme des engins de métal qui sillonnaient les trouées de la ville cauchemardesque et qui émettaient parfois des sons dont seul le souvenir de la stridence lui donna la chair de poule.

- Comment ai-je pu créer pareil chaos? A moins que ce rêve soit le présage d'un danger imminent...?

Elle lança des regards anxieux à la ronde. Des dangers bien réels existaient pour une jeune fille seule dans la forêt à des lieues de toute habitation. Mais les rives étaient largement dégagées et entièrement désertes. Même en retenant son souffle court, elle ne perçut rien de plus que le chant des oiseaux et le ruissellement des eaux. Pas un seul craquement de branche, pas le moindre cliquetis d'éperon ou renaclement de cheval. Elle essaya de se ressaisir. Malgré l'environnement paisible, une sensation de danger diffus continuait à l'étreindre. Elle se força pourtant à se dévêtir pour persuader son corps de la réalité des lieux où elle se trouvait et sauta dans la rivière. L'eau lui parut plus glacée encore à cause de la douceur de l'air et la rasséréna. Lara courut alors dans la rivière, faisant gicler de grandes gerbes d'eau et s'aspergeant vigoureusement comme pour laver son esprit de ses chimères insensées. Lorsqu'elle en sortit, elle s'ébroua comme un jeune chien, puis tordit ses longs cheveux dégoulinants avant de se rhabiller. Sa mère aurait été furieuse si elle l'avait vue ainsi trempée, au risque de prendre mal. Peu importait, il lui restait une demi-journée de marche avant de parvenir chez elle et elle serait sèche bien avant.

Elle ramassa son paquetage. Il était bien plus léger qu'à l'aller. Elle avait été ravitailler son père en pain, vin et viande séchée. Il travaillait à un jour et demi de marche de leur maison pour le seigneur Hajar qui l'avait chargé de la coupe des arbres, fort endommagés par les vents violents de l'hiver. A présent, outre une couverture légère, son baluchon résonnait du tintement léger des pièces d'argent que son père lui avait confiées. Le seigneur Hajar devait avoir un réel besoin des services de cet expert bûcheron pour le payer à l'avance. A moins qu'il n'ait simplement remarqué que ses sujets rechignaient à effectuer des travaux qu'il mettait parfois des mois à payer quand il ne se contentait pas simplement de considérer les sommes dues comme équivalentes à celle de la dîme qu'il percevait annuellement. Il avait dû bien maugréer à propos des temps qui changeaient avant de se résoudre à modifier enfin son hautaine façon d'agir...

Toute à ses pensées, Lara avançait lentement. La faim la tenaillait et, levant les yeux, elle s'aperçut que le soleil était déjà à son zénith.

- Midi, déjà! Je ne serai jamais rentrée avant la tombée du jour... Mère sera folle d'inquiétude!

Elle s'assit, sortit en hâte la dernière petite miche de pain de son sac et la dévora avec autant d'empressement que d'appétit. Elle se remit en route d'un pas décidé, sachant pourtant vain son effort pour tenter de rattraper son retard.

- Maudit cauchemar! Il était si réel que je ne semblais plus pouvoir m'échapper de ce monde dément!

Et la peur reconquis ses reins.

Les ombres s'allongeaient lorsqu'elle distingua, du haut de la colline, les toits fumants du village. Elle dévala la pente en courant et faillit tomber sur les pierres qui roulaient sous ses pieds nus. L'obscurité et la brume enveloppaient le village qui se recroquevillait à l'abri de sa palissade lorsqu'elle en franchit la porte. Corman qui était de garde lui lança un regard désapprobateur.

- Ta mère est déjà venue trois fois s'enquérir de ton retour. Tu devrais avoir honte d'avoir musardé alors que la brave femme s'inquiète de toi plus que tu ne le mérites!

Lara baissa la tête et fila silencieusement vers leur demeure. Arrivée sur le seuil, elle se racla la gorge et commença:

- Mère, je...

- Tu t'expliqueras après. Le repas va être froid et j'ai assez attendu! la coupa-t-elle, pâle et crispée.

Le silence rythmé par le raclement des cuillères de bois dans les écuelles accentua l'angoisse qui rongeait Lara. La chaleur apaisante de l'âtre ne brisait pas la froideur de l'ambiance et, n'osant lever les yeux sur la silhouette de sa mère qui se découpait sur la mouvance des flammes, elle fut à nouveau envahie par ses visions nocturnes. Elle lâcha sa cuillère et éclata en sanglots.

- Ecoute, Lara, tu es en retard de près d'un demi-jour. Tu ne t'attendais quand même pas à ce que je t'accueille les bras ouverts, trop contente de retrouver ma seule enfant saine et sauve, non? J'ai voulu te laisser le temps de méditer sur ta conduite et malheureusement peut-être aussi celui de confectionner un mensonge plus crédible que ceux que tu avais échafaudés en retour... Que t'arrive-t-il donc?

- Tu ne voudras jamais me croire...

Et elle sanglota de plus belle.

- Explique toi enfin. Qu'y a-t-il de si terrible?

Et Lara raconta.

- Mon enfant, je ne crois pas que tu m'aies menti. Un pareil rêve ne s'invente pas. Si je n'en saisis pas plus que toi la signification, je comprends à quel point pareilles horreurs peuvent avoir perturbé ton esprit. Tiens, bois cette tisane, elle te calmera et te permettra de trouver un sommeil réparateur.

Lara avala sans grimace la potion d'herbes amères adoucie de miel.

- Mère, j'avais presque oublié que père m'a confié ces pièces, dit-elle en les lui tendant. Le seigneur Hajar l'a payé à l'avance et il ne voulait pas susciter la convoitise des autres bûcherons.

- Les temps changent, marmonna la mère en rangeant l'argent dans une cassette. Va te coucher à présent.

- Bonne nuit, mère.

Au milieu de la nuit, Lara s'éveilla et ouvrit les yeux pour s'assurer de la présence de son environnement familier. Mais un cri rauque lui échappa. Au lieu de la clarté bleutée de la lune, dans une obscurité orangée, un rougeoiement incendiaire se projetait à intervalles réguliers.

- Qu'y a-t-il, Lara, dit sa mère d'une voix ensommeillée en allumant la lampe de chevet.

Hébétée, Lara murmura:

- Maman, c'est bien toi?

- Mais oui petite sotte, qui veux-tu que ce soit?

Elle scruta sa chambre. Tout était à sa place: ses anciens jouets sur leur étagère, bousculés par les livres, son bureau en désordre et sa garde-robe blanche sur laquelle se reflétait par intermittence le néon publicitaire rouge du restaurant d'en face.

- Maman, j'ai rêvé que je me réveillais dans la forêt. Le soleil était déjà haut dans le ciel et...

- Mais oui, c'est ça, Lara. Tu as fait un cauchemar. Un simple cauchemar. Rendors-toi à présent, tu dois aller en classe demain matin.

D'autorité, elle éteignit la lampe et quitta la pièce.

- Demain, je n'irai pas... Plus jamais!

Dans l'obscurité acide de la cité glacée, le néon sanglant clignotait imperturbablement. Le temps de trois éclairs, la tête de Lara fut pleine de rêve. Au quatrième, son lit était vide et son âme sereine.



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