Les eaux noires

De la plus haute fenêtre de mon hacienda, je les regarde partir, à pied, dans des chariots de fortune tirés par des mules efflanquées, dans des voitures sans âge. Burinés, hâves et faméliques, ils forment une masse grouillante et désordonnée qui tantôt se disloque, tantôt se rassemble. Je ne sais si leur départ est définitif ou provisoire. Peut-être la pluie, si elle tombait enfin, pourrait-elle les ramener. Mais il est une famille dont je sais que rien au monde ne la fera revenir: elle est marquée à tout jamais dans sa propre chair. Et cela tant à cause de la fortune que de l'avarice de mon père.

Issu d'une famille de péons aussi pauvre que n'importe quelle autre, mon père, dès qu'il fut installé avec sa première épouse dans une cabane de planches située à l'écart du village, sembla apprivoiser la fortune. Même si le sort l'avait tout d'abord cruellement frappé: sa femme perdit la vie en mettant au monde un enfant mort-né. Seul mon père l'avait assistée et personne ne sut jamais s'il s'agissait d'un garçon ou d'une fille. Il les enterra lui-même derrière la cabane.

De ce jour, il s'enrichit miraculeusement, au point de pouvoir prétendre épouser la fille du plus riche et puissant homme des environs. La noce eut lieu à peine cinq ans après le décès de sa première compagne dont personne n'avait gardé de souvenir précis. Il se retrouva ainsi à la tête d'une inconcevable fortune. Il tenait entre ses mains la région entière et il lui fallait près de cinq jours de cheval pour circonscrire son nouveau domaine. Mais la pauvreté dont il avait souffert durant son enfance et sa jeunesse restait gravée dans sa mémoire: le moindre cruzeiro lui importait autant que la totalité de ses avoirs. S'il était capable des dépenses les plus fastueuses, il ne reculait devant rien pour accroître son capital. C'est sans doute ce qui le motiva à mettre en location la misérable cabane où il avait jadis vécu. Paradoxalement, s'il était notoire que c'était à partir du moment où il y habita qu'il avait commencé à devenir ce qu'il était, personne ne voulait y vivre. Moins, semblait-il, à cause de la vétusté de l'endroit - la majorité des maisons du village ne valaient guère mieux- que de sa mauvaise réputation peut-être due au décès de la jeune femme et de son bébé enterrés à proximité. Un fait concret rendait également la location difficile: la très grande humidité qui régnait dans la cabane et se répandait tout alentour, telle une nappe de brouillard invisible. Et rien n'était moins surprenant pour qui connaît l'intense sécheresse de cette région.

Il fallut qu'arrivât de je ne sais où cette famille chinoise et qu'il ne restât pas d'autre endroit où les loger pour lui trouver des occupants. Ces humbles personnes, désireuses de se faire apprécier par le seigneur et maître des lieux, n'émirent pas la moindre objection. Je me rappelle très bien du jour de leur arrivée. J'avais dix-sept ans et leur origine exotique me charmait. La famille se composait de deux générations: les parents, leur fils et sa jeune épouse. Je passais de longues heures auprès d'eux, mon père ayant toujours vu d'un bon oeil que je fréquente les péons afin de me familiariser avec des gens que je serais appelé, un jour, à régenter. J'aidais de bon coeur ces nouveaux-venus qui m'avaient très vite accepté, peu habitués, sans doute, d'être traités en amis. Ils avaient reçu, outre la maisonnette, un maigre lopin à cultiver en échange desquels Tchen passait la moitié de son temps sur les terres de mon père. Cela lui laissait néanmoins le loisir de faire pousser en son jardin d'étranges plantes dont les saveurs me ravissaient.

Un an environ après leur installation, Tchen ayant été victime de plusieurs vols décida d'entreposer son petit matériel agricole dans la cave. J'étais très excité à l'idée de voir le coeur de la maison qui allait peut-être nous révéler l'origine des vapeurs mystérieuses qui la hantaient. La cave avait en effet été murée par mon père peu de temps avant son départ. Il nous fallut deux après-midi de travail pour en dégager l'entrée. Il n'y avait jamais eu d'escalier et nous ne pûmes y descendre immédiatement faute d'échelle. J'en apportai une le lendemain ainsi qu'une torche électrique car il n'y avait pas d'électricité dans la cabane. Tchen revint des champs en début d'après-midi et je n'avais pas hésité à renoncer à la sieste -institution que mes amis ignoraient- pour satisfaire au plus vite ma curiosité. Nous ouvrîmes la trappe et descendîmes l'échelle. Tchen, dans sa politesse tout orientale, m'offrit de passer le premier. Je fus quelque peu déçu de ce que j'aperçus en contre-bas: la cave couvrait un peu plus de la moitié de la superficie de la maisonnette et était complètement vide. Il y avait seulement, dans un coin, un muret à mi-hauteur. J'attendis que Tchen m'eût rejoint pour l'éclairer de ma torche. Ce coin muré n'était qu'un puits d'eau noire. Mon ami, après l'avoir goûtée, la recracha et me dit, non sans perplexité, qu'elle avait le goût de l'eau de mer. Que faisait donc ici, au plein centre du pays, un puits d'eau de mer et quel avait bien pu en être l'usage? Nous remontâmes après que Tchen ait rangé quelques outils et mangeâmes de bon coeur le repas préparé par sa femme.

Je n'osai interroger directement mon père à propos de ce puits et ma mère n'avait jamais entendu parler de rien de tel dans la région, pas plus que mon précepteur qui sembla même, dans sa rigueur toute professorale, me prendre pour un plaisantin. Je finis par ranger ce mystère dans un coin de mon esprit. La vie reprit son cours jusqu'au matin où Tchen accourut me chercher à l'hacienda. J'en fus très étonné: à cette heure matinale, il était d'ordinaire au travail sur les terres de mon père et il n'était guère dans son tempérament de faire irruption chez moi de la sorte. Son père était venu le chercher aux champs parce que Pimiko était tombée sans connaissance dans la cave où elle avait voulu aller prendre un outil. Le vieil homme et sa femme n'étaient plus assez agile pour descendre la raide échelle et pas assez forts pour arriver à remonter Pimiko. A la stupéfaction de mon précepteur qui connaissait à peine l'existence de ces étranges péons, je me précipitai à la suite de Tchen. Sa femme gisait toujours inconsciente dans la pénombre humide de la cave. Nous la remontâmes avec peine et l'étendîmes sur une natte. Pendant deux jours et deux nuits, elle délira en tenant d'étrange propos. Tchen me les traduisit: elle disait avoir été attaquée par une masse indistincte et visqueuse sortie du puits. Revenue à elle, elle se rétablit rapidement et ne parla plus jamais de l'incident. Mais ses beaux-parents étaient inquiets et marmonnaient des prières dans leur langue chantante.

Cinq semaines plus tard, Tchen m'annonça, radieux, que Pimiko attendait un enfant. Cette heureuse nouvelle avait sans doute rassuré les vieux qui avaient cessé d'invoquer leurs dieux. La grossesse de Pimiko se passa au mieux. J'étais très impatient à l'idée de cette naissance car j'avais persuadé Tchen de faire baptiser l'enfant et d'en être le parrain. En contrepartie, il me demanda de ne plus leur rendre visite jusqu'à la délivrance imminente de Pimiko. Douze jours plus tard, toujours sans nouvelle, j'allais voir Tchen aux champs. Il en parut fort contrarié et me dit que sa femme n'avait pas encore accouché. J'attendis encore en vain pendant dix autres jours. Inquiété tant par cette longue attente que par le mutisme de mon ami, je pris la décision de surveiller sa maison. Il me fallut deux jours avant d'apercevoir Pimiko dans la cour. Elle avait déjà retrouvé sa fine silhouette. Tchen me cachait donc son enfant. Renforçant ma surveillance, je m'enhardis jusqu'à guetter, le soir venu, leur unique fenêtre. Rien ne semblait modifié dans leur vie quotidienne; seule variante dans le décor: le panier où devait reposer le bébé. Après de nombreux jours de patience, je vis Pimiko se pencher sur le berceau, y prendre une forme emmaillotée et lui donner le sein. Trop éloigné, je ne distinguais que des silhouettes peu précises. Je revins le lendemain armé de la paire de jumelles que j'avais dérobées à mon père. Lorsque la scène de la veille se reproduisit, je portai les jumelles à mes yeux et tombai immédiatement sur le visage de Pimiko. Ce n'était pas le visage radieux d'une jeune mère, on y lisait plus de dégoût que d'amour maternel. Je descendis mon regard sur l'enfant et ce que je vis me glaça. C'est une de ses mains que j'aperçus d'abord. Une membrane translucide reliait entre eux tous les doigts. Quand je vis sa figure, je m'enfuis en oubliant les précieuses jumelles. Dans son faciès particulièrement joufflu on distinguait pourtant, plus rouges, les yeux, la bouches et... les ouïes.

Rentré chez moi, je passai la nuit dans l'imposante bibliothèque de la maison. J'y trouvai plusieurs légendes populaires parlant d'hommes-poissons qui apportaient le bonheur et la fortune pour peu qu'on leur fît une offrande. Celle-ci différait selon les sources: tantôt, c'était un nouveau-né humain, tantôt une jeune vierge, ou même de l'or... Mais la légende qui retint le plus mon attention fut celle qui racontait que les hommes poissons avaient besoin d'un femme humaine pour se reproduire et qu'en échange du bébé qui leur était donné, ils apportaient la félicité.

Tout allait très vite dans mon esprit. il était impossible que Tchen connaisse les légendes de ce pays, ayant très peu de contact avec les autres péons. Je fus obligé de me rendre à l'évidence: mon père était à l'origine de tout ceci et Tchen et sa famille étaient ses victimes. La mort de sa première épouse et celle, feinte de son enfant avaient été orchestrés par mon père pour satisfaire son ambition sans limite. Fou de rage, je courus à sa chambre et le trouvai profondément endormi. Mon intrusion brutale le réveilla pourtant et il prit son air sévère pour tenter de m'impressionner. Mais devant mon expression déterminée, il pâlit et ne put articuler un mot. Il n'en aurait d'ailleurs pas eu le temps. Je déversai un flot de paroles de reproche et il blêmit de plus en plus. Plus rien d'autre que la vérité n'avait d'importance à mes yeux. Quand j'en eus terminé, mon père me fixait, les yeux exorbités et vitreux. Je m'évanouis.

Le domestique qui nous découvrit crut que je m'étais senti mal en trouvant mon père mort. On l'enterra dès le lendemain. A partir de ce jour, tout sembla se précipiter. Les années précédentes n'avaient pas été très clémentes et celle-ci s'annonçait particulièrement sèche. La maigre moisson fut dévorée avant terme par des hordes de sauterelles. Les saisons qui suivirent furent plus arides encore et rien ne poussait plus sur le sol craquelé, cette année où tous les péons fuyaient la misère et la famine. Tchen et Pimiko qui partaient aussi emportaient pourtant leur calamité dans leur bagage.

La nuit est tombée, ils sont tous partis. Quelle est cette lueur à l'est? La cabane, la vieille cabane de mon père, c'est elle qui flambe. Le village entier est mort et désert, mis à part cette hacienda. Demain, ses braises refroidiront sur mon secret et les siens.



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