Même s'il ne se le serait jamais avoué, c'était l'apparence même d'Ymac, plus que sa volonté, pourtant sincère, d'apprendre qui firent accepter à Osaek de le prendre pour disciple. En effet, quel exemple aurait pu être plus frappant pour les âmes simples que ce démon, voué à la géhenne éternelle par le créateur, sans doute de fort mauvaise humeur le jour de sa conception, et transfiguré par l'enseignement que dispensait son maître? Et s'il était une chose que ce dernier aurait encore moins volontiers avouée, c'est qu'il n'était pour rien dans la douceur et la bonté gaillarde de son élève. Ymac était aussi sûrement candide au-dedans qu'il était ténébreux au-dehors.
Et cette association aurait pu durer une éternité de félicité (qui comme chacun le sait est toujours bien plus brève qu'il n'y paraît) si Osaek n'avait pas pris ombrage du comportement d'Ymac.
Un jour, pénétrant dans un village isolé, le maître s'aperçut qu'on ne l'accueillait plus comme l'envoyé du Créateur, avec respect et méfiance, mais bien comme quelque joyeux conteur venu distraire les veillées. Il se retourna alors vers Ymac pour lui demander s'il partageait son opinion, lorqu'il aperçut qu'il était entouré de bambins qui s'accrochaient avec une exubérante dévotion à ses hardes noires.
- Ah, c'est ainsi! grommela Osaek dans sa barbe. Et il se promit de surveiller son comparse, le soir même.
Lorsque l'orateur était à l'oeuvre, Ymac se tenait respectueusement derrière lui, comme il se devait. Et le public était tellement captivé par ses paroles que, pas un instant, Osaek ne s'était demandé ce que pouvait bien faire son bougre de démon. Il fallait qu'il en ait le coeur net.
Afin de ne pas influencer le comportement de son apôtre, Osaek ne se plaça pas différemment qu'à l'accoutumée, mais eut néanmoins soin de faire face à une vitre qui, éclairée par l'âtre et les bougies, valait le meilleur miroir. Et bien des nuits après, le magister fit des cauchemars moites en revivant ce qu'il put y observer. Aussi paisible qu'un pur agnelet au début de l'allocution, Ymac s'animait au fur et à mesure que les récits devenaient tour à tour émouvants, pathétiques, terrifiants ou lénifiants. Il mimait les faits et gestes des héros, évitait de justesse les coups envoyés par le divin courroux, se lamentait avec l'affligé et riait aux anges de la rédemption.
Le courroux qu'Osaek conçut de cette découverte n'eut d'égal que sa honte à s'être surpassé, ce soir-là, porté malgré lui par les mimiques imparables de son familier. Pourtant, ce fut avec un détachement si infini qu'il congédia Ymac, le lendemain à l'aube, qu'il fut impossible à celui-ci de prononcer la moindre parole ou de faire le moindre geste lorsque son bourreau s'éloigna. Il tomba finalement assis dans la poussière et secoué de sanglots, il gémit comme un chien abandonné. Alertés, les enfants qui lui avaient fait si bon accueil la veille vinrent à son secours, mais le monstre ne put prononcer une seule parole intelligible. Il se résolut tout juste à les suivre jusqu'à la chaumière où l'un d'eux habitait. Ses parents, charitables personnes, décidèrent qu'on ne pouvait laisser ainsi ce pauvre hère, et décidèrent de l'héberger, faute de pouvoir faire mieux. Mais la fille aînée de la maison, séduite par la candeur et le désespoir de l'infortuné, fit part à sa mère de son plan: elle allait suivre Osaek et essayer de trouver la cause de ce soudain divorce. La brave femme, qui avait eu ses heures romanesques, pour toute réponse, prépara le paquetage de sa fille et l'embrassa sur le front.
Il se passa du temps avant que revint Léa. Et ce temps sembla long à toute la famille qui avait recueilli Ymac. Aucun de leurs affectueux efforts ne parvenait à le sortir de sa torpeur. De jour comme de nuit, il restait prostré, acceptant la nourriture qu'on lui offrait avec résignation, y touchant à peine et l'oubliant l'instant d'après. Pour tous ceux qui avaient eu coutume de le connaître auparavant, c'était désolation que de le voir ainsi.
Pendant ce temps, Léa suivait de près le maître qui était parti, semblait-il, d'un pas léger, à en croire les lieues d'avance qu'il avait pris en quelques heures. Mais la jeunesse avait le coeur vaillant et le pied alerte, et elle parvint au crépuscule au village où Osaek avait décidé de s'arrêter; juste à temps pour l'écouter. Elle se carra dans l'ombre protectrice de l'arrière salle et écouta. Mais elle ne résista pas longtemps au discours hésitant et dénué d'inspiration qui fut servi ce soir là, et, fourbue, sombra dans un sommeil réparateur. Le lendemain et les jours suivants furent bien monotones: après une marche forcée et sans avoir même ralenti sa course aux villages en chemin comme il en avait coutume, Osaek s'arrêtait à la tombée du jour et entrait dans une auberge. Comme il était souvent tard, personne ne l'avait vu arriver et c'était avec des sourires surpris et forcés que l'on recevait à présent le prêcheur fort en avance sur son calendrier. Et lorsqu'il prenait la parole, invariablement, Léa tombait endormie. Néanmoins, elle avait eu le loisir de constater à quel point le visage du solitaire était tendu et sa voix de stentor tremblante, comme celle d'un vieillard chenu. Jamais elle ne le vit prendre la moindre nourriture, et c'était là le seul miracle qu'on eût pu encore lui accorder.
Un jour, Osaek tomba assis au beau milieu d'une clairière pleine de grains de soleil. Léa n'eut que le temps de se dissimuler derrière un buisson. Et là, elle vit une chose qu'elle n'aurait jamais crue possible: elle vit le sage pleurer. Pas de douces larmes venues de l'illumination divine, mais de gros bouillons de rage, d'amertume et de désespoir. Lorsqu'il s'arrêta, il s'assoupit là où il était.
Par chance, la frénétique procession du maître les avait ramenés presque à leur point de départ et Léa était fort proche de sa demeure. Connaissant parfaitement la forêt, elle coupa à travers elle et fut rendue en deux heures alors qu'il en aurait fallu plus du double par la route. Elle entra chez elle en faisant de grands gestes, et pour la première fois, l'on vit Ymac relever le visage. Sans prononcer un mot, elle lui mima alors tout ce qu'elle avait vu, jusqu'à Osaek sanglotant, puis s'endormant dans la clairière. Le disciple abandonné se prit la tête entre les mains et se balança, taraudé par le plus profond des désespoirs. Son maître ne voulait plus de lui et, en conséquence, il lui était impossible de voler au secours de celui qui avait été presque un frère. Léa lui glissa alors quelques mots à l'oreille qui eurent un effet prodigieux: on vit partir Ymac comme une flèche mue par le destin.
Lorsqu'Osaek s'éveilla, la nuit était tombée. Il osait à peine ouvrir les yeux sur un monde devenu trop cruel, mais une lueur rougit un instant ses paupières, suffisamment pour lui donner le courage d'en soulever une. Et il n'en crut tellement pas son oeil qu'il ouvrit les deux, puis se les frotta vigoureusement.
Ymac était là, à quelque pas. Comme à son accoutumée, lorsqu'ils préféraient dormir à la belle étoile, il entretenait patiemment le feu en y faisant rôtir quelque gibier dont on ne savait jamais d'où il provenait. Malgré l'appétissante odeur et une faim de loup qui le prit subitement, Osaek prit la peine de remercier le créateur d'avoir exaucé son voeu, avant d'aller s'asseoir, le plus naturellement du monde, en face de son inséparable contraire. Et Ymac se demanda toujours comment il avait pu lui tendre un morceau de rôti sans voir sa main trembler.
