Le Génie de Carter

Les reflets du soleil heurtent ma prison de verre et me hantent, expression de mes désirs inassouvis, de la liberté dont je ne sais si elle a jamais existé pour moi.

Je porte pourtant en moi tant de souvenirs et de devenirs... Aidez-moi à les réaliser. Libérez-moi de mon enveloppe translucide. Chaque jour, je vous vois passer sans m'accorder le moindre regard. Naguère, je vous ai étonné. Pénétrant dans cette pièce, vous l'aviez scrutée et vous aviez posé sur moi vos yeux cerclés d'écailles et teintés de dégoût. J'y avais lu la crainte mêlée à l'intérêt. Je vous intéressais! Sans oser toucher à mon globe glacé, vous en aviez fait le tour. Aux mouvements de vos lèvres, je savais que vous parliez. Tentiez-vous de nouer un impossible dialogue? Mais je suis muré dans mon silence de verre. Bien vite, vous vous étiez détourné de moi, lassé, sans doute, de ne pas obtenir de réponse.

Depuis, je vous regarde passer. Votre trajet semble programmé jusque dans vos rares égarements. Plus jamais il ne s'approche de moi.

Sans doute me jugez-vous trop insignifiant pour m'accorder encore quelques instants de votre précieux temps de mortel. Et pourtant... Pourtant, je pourrais vous offrir les trésors de l'Abyssinie et les mystères de Petra,... faire revivre les fastes de Samarkand ou les enchantements de Persépolis. Mais cela n'est rien encore: j'ai volé aux chats les secrets qui les conduisent sur la lune bleue. Nous irons, habilement dissimulés, y écouter leurs sages propos. Charmés par la pureté de nos âmes, ils nous décriront les chemins qui mènent à Kadath. Nous nous reposerons dans ses jardins parfumés en admirant le soleil couchant qui allume de ses feux ses statues d'ivoire et ses toits dorés.

Mais... Vous m'écoutez! Vous vous approchez et votre regard écaillé se fait perçant. Vous soulevez ma prison. Vous voulez m'emporter. Vous faites le premier pas vers vos rêves insensés. Soyez-en remercié!

- Carter, hurla le chef de service de biologie, déposez immédiatement ce magnifique spécimen d'embryon, vous allez le...

Trop tard. L'éprouvette a glissé des mains du laborantin inexpérimenté. Le foetus gît à présent, flasque et rougeâtre au milieu d'un magma de sang et de formol, dégageant l'odeur de la mort figée.

- Carter, je vous avais dit de vous méfier de votre maladresse. Elle coûte trop cher à notre laboratoire, mon vieux. Cette fois, vous êtes viré!

Consterné, Carter regarda les débris à peine humains qui dégoulinaient sur le sol et engluaient ses chaussures. Il ne parvint pas à réprimer les mots qui s'imposaient à son esprit:

- Mais chef... je l'ai vu bouger. On aurait dit qu'il voulait me parler!

 



©Illustration: Pascal Dekoninck
Texte © de : Annie Pilloy


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