La nuit du chat

Ses pas crissaient faux sur l'asphalte sablé qui suait la neige poudreuse et sale. Il voyait au loin cligner les cils lumineux de la ville qui se raidissait et se repliait sur elle-même, pressentant son approche. Une main au fond de sa poche égrenait un chapelet sans crucifix dont il avait oublié la provenance. Il était simplement là, comme lui sur cette route rectiligne où aucun véhicule ne passait. En cette fin décembre, il errait, à trois heures du matin, aux abords d'une ville enturbannée dans le délire de fêtes assoiffées. Son chapeau avait rétréci, rétracté par le froid sur son crâne oppressé par de sombres pensées. Il ne savait plus pourquoi il avançait ainsi. Qui l'attendait dans son appartement glacé, sinon le chat, endormi d'épuisement d'avoir trop miaulé sa faim et les angoisses de celui qui tardait à venir? Le sang qui coulait de son visage faisait un écho léger et mat à ses pas en tombant sur son manteau flétri. Seule l'image de cette boule de poils gris lovée dans le fauteuil de cuir éventré lui donnait la force de marcher. Dans son autre poche, il sentait ses clefs. "I'm a zero, I'm a hero." l'Iguane résonnait sans fin dans sa tête, portant son gemme plaintif au paroxysme de l'angoisse feutrée des nuits américaines. Son chat s'extirpait de sa torpeur glacée pour aller laper un peu de l'eau stagnant dans le verre sale près du lit. Il exécuta quelques bonds dans la pièce, s'étira, puis tenta de retrouver sa chaleur près du ressort figé. Il s'endormit et plongea dans un profond cauchemar dans lequel son homme-compagnon était à sa recherche au bord des fossés gelés. Puis, tout à coup, il vit sa dépouille de chat lustrée salie par du sang mêlé de neige et son maître la serrer dans un sanglot désespéré. Il avala péniblement sa salive et sombra dans un sommeil lourd et apaisant.

Le lendemain, il s'aperçut qu'il s'était effondré tout habillé sur son lit défait. Il serrait le petit corps raidi dans une position humaine grotesque. Il ouvrit son tiroir et y prit l'arme noire et froide. Il porta l'arme à sa bouche et appuya sur la gâchette.

Les journaux se perdirent en conjectures sur l'étrange cadavre d'un homme chat gigantesque retrouvé gelé au bord d'un fossé, une arme à la main et la tête éclatée.


 
Texte de : Annie Pilloy


RETOUR