L'esprit de la montagne


Il laissa son regard errer au seuil de l'horizon qui rosissait. Le crépuscule rampait et réduisait les dimensions du paysage. Animé d'une soudaine tendresse, il se prit à surveiller son troupeau qui s'assoupissait. Il ôta l'ouate qui protégeait tout le jour ses oreilles de leurs cris redoutables. L'été finirait bientôt et il devrait ramener ces créatures vers les élevages en contrebas. On y reprendrait leur conditionnement durant toute la mauvaise saison. Elles ne lui seraient rendues qu'à la fin des gelées, si c'étaient bien les mêmes. Car à leur maturité sexuelle, elles étaient transférées vers les zones urbaines où d'autres vies les attendaient.

Assis sur les marches de sa bergerie, il frissonna au vent léger qui se levait. Son troupeau se resserra davantage et il sut qu'il pouvait laisser les bêtes en toute confiance à la garde des chiens: elles allaient dormir à présent. Il passa la main dans sa barbe drue et trop longue et rentra.

"Qui parlait des joies de la montagne?" se demandait Charles Lenoble, conduisant d'une main sa petite automobile. "On vous promet le calme, la sérénité, le repos de toute une année de stress immérité... Bien sûr, avant, c'était vrai: quinze ans que je louais ce chalet et j'y passais d'excellents congés." Mais depuis trois ans que cette maudite colonie de vacances s'était installée tout à côté, le calme légendaire de la montagne s'était volatilisé et le repos tant mérité de Charles Lenoble avec lui. Le martyre qu'il endurait à longueur d'année trouvait à présent son prolongement jusque dans ces contrées autrefois si paisibles. C'était donc le bruit qu'il fuyait à cette heure, cet ennemi insidieux et sa principale cause: les enfants. Il retournait à sa modeste maison de banlieue. L'école qui la jouxtait était déserte et durant les congés, ses jours ne subiraient plus la dictature des sonneries régulières et des lâchers ponctuels de petits êtres vociférants.

Il tourna le coin de la rue et la première chose qu'il aperçut... des enfants qui, prenant pour cibles les vitres de sa maison, jetaient des pierres et s'esclaffaient à chaque nouvelle parcelle de vitrail brisé. De colère, il appuya sur l'accélérateur dans le but conscient d'écraser un de ses petits chenapans. Leur agaçante agilité les sauva et Charles Lenoble rentra, bredouille, sa voiture au garage. Il se débattit ensuite avec l'annuaire téléphonique pour trouver, en plein mois d'août, un vitrier et un menuisier afin de réparer ses vitres et surtout de les protéger d'épais volets.

Trois jours plus tard, les yeux obscurcis par la fatigue, mais l'air satisfait, il admirait ses volets flambant neuf et se proposait de prendre enfin un peu de repos.

- Mirza, viens, on va se coucher.

Rien ne bougea. Où était donc passé ce chien?

- Mirza, viens ma fille à papa, viens vite chercher du bon chocolat...

Toujours rien. Cela devenait inquiétant. Il fit le tour de la maison, jeta un coup d'oeil au jardin où il ne vit rien que ses roses soignées avec amour et brisées par les balles des enfants du voisin. Point de Mirza! Il eut à peine le temps de se retourner qu'il entendit des piaillements accompagnés d'un concert de percussions débridées. Des casseroles, ils avaient osé attacher de vieilles casseroles à la queue de son fidèle compagnon! Ah, les rustres!

Lorsqu'il eut rattrapé son chien, Charles Lenoble décida de se barricader chez lui, pour se protéger de ces petits monstres qu'on laissait courir impunément en liberté. Il se ferait livrer des vivres par l'épicier en attendant qu'ils soient rentrés à l'école.

A cette altitude, les gelées refaisaient vite leur apparition. Il lui fallait agir en conséquence. Trois jours après les premiers fards de givre déposés par la nuit, il se mit en route, guidant son troupeau vers la vallée qu'il trouvait décidément inhospitalière. Cette année, il ne passerait pas l'hiver en bas. Il remonterait sans son troupeau, certes, mais en compagnie de ses chiens et passerait l'hiver au calme des alpages. Il verrait bien comment il organiserait sa vie sans son travail de gardien. Il ne comprenait pas pourquoi il avait cette fois tant de mal à ramener ces êtres pourtant si retors. Quoi qu'il en soit, il le fallait. Il en était ainsi depuis toujours. Au crépuscule, il arriva en vue des bâtiments d'élevage. Le troupeau tout entier eut un mouvement de réticence. Les bêtes devaient sans aucun doute hurler. Les chiens eurent pourtant vite fait d'y remettre bon ordre et ils s'engouffrèrent lentement dans la cour...

Plus que trois jours... Charles Lenoble noircissait chaque jour la petite case du calendrier, grignotant les heures qui le séparaient encore de sa semi-liberté. Enfin, il trouverait des heures calmes pour faire ses courses, à peine dérangé par quelque rang disloqué en route vers le bassin de natation ou par une jeune mère poussant un landau vociférant. "Mais tout irait bientôt mieux", soupira-t-il.

Le matin du premier septembre, il fut éveillé par l'acidité agressive de la sonnerie enrouée par deux mois d'inactivité. Il sourit en se regardant dans le miroir: aujourd'hui, cela valait la peine de se raser de frais, de se peigner et de se vêtir dignement. A lui le monde extérieur! Observant la cour de récréation par la fenêtre, il fut étonné de la discipline des rangs et du silence relatif qui y régnait.

- L'anxiété des premiers jours, sans plus, pensa-t-il tout haut. Allons y Mirza!

La chienne sortit de son panier et alla chercher sa laisse sur le guéridon. Elle s'assit devant la porte et attendit.

Il remontait à présent seul vers les alpages, quelque peu rassuré sur le sort de "ses" bêtes. Tous les locaux d'hivernage avaient été remis à neuf et les préposés à l'élevage lui avaient semblé moins brutaux et moins indifférents que par le passé. Son troupeau s'était mélangé aux autres et il ne put plus le distinguer de la masse mouvante. Cela relativisa son dépit à les abandonner. A quoi bon s'attacher à des êtres si primaires et si dénués d'intérêt?

Charles Lenoble vit avec satisfaction que sa banlieue avait repris un visage adulte d'ordre et de sécurité. Il passa d'abord chez l'épicier afin de régler la note et de s'alimenter des nouveaux ragots du quartier. Madame Blanc était morte en plein juillet dans son appartement. Il avait fallu plus de quinze jours à ses voisins pour être alertés par l'odeur. Comme elle avait coutume de laisser accumuler des déchets de toute sorte, la puanteur de sa décomposition n'avait fait que se mélanger à celle de son environnement. Elle qui ne voulait en aucun cas avoir à quitter son domicile, elle avait failli être exaucée. Monsieur Stas avait déménagé, dégoûté par cette affaire. Il y avait aussi une nouveauté dans le quartier: une crèche. C'était Madame Jannin avec son nouveau-né annuel qui allait être contente. En tout cas, ils avaient déjà une cliente potentielle! 

Charles se promit d'aller voir à quoi ressemblait la pouponnière lors de sa prochaine sortie. Le lendemain, il avait déjà oublié ce projet.

Ses journées lui semblèrent plus calmes qu'auparavant. Il l'attribua à une baisse de fréquentation de l'école voisine. 

Les créatures avaient maintenant leurs jours réglés selon des normes sévères. Il fallait qu'elles réapprennent une discipline de fer. Elles passaient des étables où elles dormaient aux salles de repas où on leur dispensait de l'eau et de la nourriture dans les mangeoires individuelles afin de surveiller leurs rations. Elles allaient ensuite aux salles d'apprentissage où on les accoutumait tantôt à dominer leurs cris, tantôt à effectuer certains menus travaux qu'elles seraient tôt ou tard amenées à faire lors de leur insertion à la vie urbaine. Le soir, après un second repas, elles passaient au décrassage au jet avant de regagner leurs étables jonchées de foin frais.

Ce ne fut qu'au début janvier que Charles Lenoble passa par hasard devant la crèche. Il ne put s'empêcher d'en pousser la porte et s'étonna de la quiétude des lieux. Tout respirait l'ordre et la propreté: pas d'odeur de lait aigre, à peine le délicat parfum de talc. Les lits de fer blanc étaient soigneusement alignés et des bébés roses et joufflus dormant paisiblement. La nurse lui adressa un sourire et il s'éclipsa, enchanté de sa visite. Il passa chez l'épicier et fut étonné de ne pas s'entendre se plaindre des ballons atterris dans son jardin. Décidément, il fallait croire que le calme régnait sur la ville. Cette année se déroulait sous de si bons auspices qu'il prit la décision de relouer son chalet. Et il attendit l'été avec une paisible impatience.

Mai finissait et il savait qu'il était en retard, déjà. Il avait finalement tellement apprécié ce long répit neigeux qu'il avait sans cesse repoussé l'idée de se charger à nouveau de ces êtres aussi bruyants qu'indisciplinés. Deux jours plus tard, il était dans la vallée: ses besoins financiers l'avaient emporté. Lorsqu'il arriva, on lui fit part d'excellentes nouvelles: grâce à un conditionnement spécial, on était parvenu à obtenir des créatures qu'elles limitent leurs vociférations et surtout qu'elles s'arrêtent immédiatement sur un simple coup de sifflet. Il repartit donc sans ses boules quiès, mais muni du précieux sifflet. Son troupeau était parfaitement aligné et ses chiens gambadaient joyeusement. Les cris domptés et la soumission disciplinaire renforcée allaient améliorer considérablement ses conditions de travail.

Charles Lenoble avait retrouvé ses habitudes estivales au chalet où tout lui rappelait son cher passé, quand tout allait si bien. Il se demandait même si la colonie de vacances n'avait pas déménagé pour qu'il jouisse à nouveau d'une telle quiétude. Mais lors d'une promenade, il rencontra un rang si impeccable et silencieux qu'il n'était pas certain d'avoir rêvé. D'autant plus que quelques détails incrustés dans sa mémoire le troublaient: le moniteur avec son grand bâton et sa barbe fournie, les chiens efflanqués qui couraient entre les rangs, mais surtout, surtout, cette curieuse impression que certains enfants marchaient à quatre pattes... 

 


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