Ses armées progressaient depuis des mois, invincibles seulement parce qu'elles n'avaient eu à mener aucun combat. Elle ne s'en servait qu'afin d'impressionner ceux d'en face par leurs propres méthodes et, surtout, d'avoir des yeux partout. Car à chaque fois, avant même les prémices d'un engagement, les belligérants avaient été frappés de stupeur, pris d'une frayeur immense, paralysés et même, une seule fois, pris d'une incommensurable hilarité. Elle ne s'était plus risquée à opter pour cette tactique: cela avait démoralisé ses troupes pendant plus de deux jours... Elle en avait conclu qu'il valait mieux laisser aux êtres humains leurs illusions de pouvoir si on voulait les gouverner sans peine. Par la suite, elle apprit à répartir ce fameux pouvoir afin de mieux assurer le sien. Jamais elle n'aurait cru devoir recourir à ces subterfuges plus ou moins malhonnêtes, mais ces hommes appartenaient à un autre univers, à la fois plus neuf et terriblement primitif et c'était bien ce pourquoi elle était là. A la tête de ses escadrons, ce furent moins de valeureux guerriers tout en muscles et en cicatrices qu'elle plaça, que des hommes ayant une bonne connaissance de l'âme de leurs contemporains et à qui elle accordait une totale confiance. Car il ne suffisait naturellement pas de vaincre d'une manière ou d'une autre les hobereaux du coin, il fallait, après le départ du gros de ses troupes, laisser sur place des officiers fidèles qui étaient désormais chargés de maintenir la paix en toute équité. En général, les paysans et les artisans se montraient tellement satisfaits de ce brutal changement de régime qu'il n'était guère à craindre qu'ils fomentent une révolte. Leur vie était tout entière basée sur des satisfactions élémentaires et il n'était pas difficile de combler le petit peuple plutôt bon enfant. Quant aux seigneurs locaux, elle espérait qu'une démonstration de sa puissance et quelques hommes judicieusement choisis pour le leur rappeler suffirait à les mater.
Le soir, sous sa tente, elle continuait à remplir sa tâche: distribuer une parcelle d'illusion à l'un ou l'autre de ses lieutenants. Cétait dans un campement de nomades des steppes où elle avait enrôlé ses premiers partisans, qu'elle s'était d'abord imposée grâce à son charisme. Depuis lors, chaque soir, un élu avait droit aux faveurs de sa couche. C'était pourtant moins pour satisfaire leur mâle appétit que par nécessité qu'elle agissait de la sorte. Elle dépensait tant d'énergie pour remplir la mission qu'on lui avait assignée qu'il lui était nécessaire de leur voler quelque fragment de vitalité. Il en avait de toute façon été ainsi pour elle depuis son adolescence. Que ces besognes d'alors lui paraissaient aujourd'hui simples et reposantes. Elle ne devait se consacrer qu'aux problèmes matériels, les êtres de sa génération ayant depuis fort longtemps appris à gérer seuls leurs conflits. Cependant, il y avait une chose qui ne changeait pas, l'immense solitude affective à laquelle la condamnait son travail. Il était hors de question pour elle et celles qui assumaient les mêmes responsabilités de se lier à quiconque. Depuis son plus jeune âge, on lui avait seriné que lors de ses rapports sexuels, elle soutirerait tellement de vitalité à son partenaire qu'elle risquerait de le tuer si elle l'y soumettait une seconde fois. Et tandis qu'elle s'abandonnait dans les bras du soldat qui s'imaginait être l'élu d'une déesse guerrière, elle laissait vagabonder son esprit.
Cela faisait deux semaines que Kay avait rejoint son armée. Et dès le début, il s'était démarqué de tous ceux qui la composaient. Si ces derniers étaient d'anciens vaincus qu'elle avait gagnés à sa cause, Kay l'avait ralliée de lui-même. Il était arrivé, en plein midi, montant un petit cheval fourbu, et avait demandé à la voir. Les gardes le désarmèrent, craignant quil ne fut quelque espion et avertirent Saskya de sa requête. Il ne ressemblait guère à tous ceux à qui elle avait eu affaire jusque là. Les rares informations qu'elle glana à son sujet l'incitèrent cependant à lui faire confiance. Il se disait venu des steppes où elle s'était manifestée pour la première fois et avoir suivi de loin son cheminement. N'appartenant à aucune tribu, il servait généralement de guide au plus offrant et avait de ce fait visité tout ce continent et même accosté sur un autre, très vaste, disait-il. C'est à ce moment que Saskya comprit ce qui aurait dû immédiatement la frapper: il ne ressemblait pas au type ethnique relativement uniforme qu'elle avait rencontré jusquà présent. Ailleurs, il était courant de rencontrer des gens métissés, ici, elle n'avait eut à faire qu'à des êtres au corps robuste, à la peau blanche et aux cheveux généralement lisses. Kay, par contre, avait la peau dorée, les yeux clairs et les cheveux presque frisés. Elle ne put s'empêcher de sourire en pensant: enfin un peu de diversité... et le soupçonna dès lors de venir de ces pays lointains qu'il disait à peine connaître.
Depuis, elle avait eu de nombreuses occasions de se féliciter de cette recrue. Sa parfaite connaissance du terrain en faisait un éclaireur de choix et celle qu'il avait de la vie des habitants et de leurs superstitions lui permit d'épargner de nombreuses heures avant de découvrir leur unanime point faible. De fil en aiguille, Kay devint son bras droit et ce fut à lui qu'elle confia désormais le soin de choisir ses mâles pâtures d'un soir... Quel ne fut pas son étonnement lorsque ce fut lui, à la lune pleine, qui pénétra chez elle. Elle tenta de prendre un air courroucé, mais ne put garder contenance devant le timide sourire avec lequel il lui demanda de lui parler. C'était tellement inattendu qu'elle acquiesça. Au lieu de prendre la parole longuement, il ne lui posa qu'une seule question: Qui es-tu.? Elle en fut totalement désarmée: c'était la première fois que quelqu'un osait la traiter en simple être humain et non avec une déférence empreinte de méfiance. Le plaisir que lui apporta cette question et ses implications fut toutefois immédiatement balayé par son conditionnement à refuser tout rapport privilégié. Elle le chassa vertement et, lorsqu'il fut sorti, éclata en sanglots.
Dans les jours qui suivirent, elle ne l'aperçut plus que de loin. S'il menait toujours à bien ses missions, il faisait transmettre ses rapports par quelque milicien et s'en repartait immédiatement. Il ne remplissait plus son rôle de pourvoyeur de chair fraîche et elle n'accomplissait plus cet acte régénérateur que comme un devoir lié à sa charge, ayant perdu toute envie de goûter à un plaisir par essence trop éphémère. Cette situation perdura durant de longues semaines. Mais lorsque la conquête et la pacification du premier continent fut menée à son terme, Saskya dut se résoudre à convoquer Kay: car il était le seul à pouvoir l'aider à aborder une autre terre. Lorsqu'il entra, il affichait un air altier qui lui déplut. Avant qu'elle eut pu ouvrir la bouche, il la gratifia d'un corrosif C'est mon tour, à présent, qui la laissa sans voix. Et bien soit, finit-il en faisant mine de se dévêtir.
Ébahie, elle bredouilla que ce n'était point nécessaire, puis, reprenant son calme, elle lui fit signe de s'asseoir sur le banc en face d'elle. Il sourit en renfilant son ample blouse ce qui signifiait, j'aime mieux ça. Décidément, ce gaillard n'était pas ordinaire. Tout autre que lui en aurait été mortellement blessé dans son amour-propre. Elle lui expliqua alors, aussi calmement que possible, pourquoi elle avait besoin de lui. Il l'écouta attentivement en hochant plusieurs fois la tête et répondit qu'il était tout près d'accepter de lui servir de guide, mais qu'il y posait néanmoins deux conditions. Le sachant en position de force, elle ne put qu'écouter, dissimulant tant bien que mal sa colère. Il voulait qu'ils partent seuls et... apprendre qui elle était. Naturellement, elle s'y attendait. Ce bougre avait du plomb dans la cervelle et de la suite dans les idées. Il ajouta, comme en guise d'excuse, qu'il était légitime de savoir pour qui et dans quel but il risquait sa vie...
- Soit, je vais te répondre. Il me semble que je n'aie guère le choix... Avant tout, va prévenir la sentinelle de n'envoyer personne ce soir et de nous faire apporter à manger. La nuit risque d'être longue...
Elle réfléchit quelques instants au meilleur moyen de lui faire comprendre d'où elle venait et surtout dans quel but. Au début, lorsqu'elle lui conta l'histoire de l'humanité, il l'écoutait bouche bée. On l'avait instruite des moyens par lesquels elle pouvait captiver son auditoire et le prendre dans ses rets, comme l'avaient fait, tour à tour pendant des millénaires, prophètes et dictateurs. Pourtant, dès qu'elle aborda sa propre vie et plus encore sa tâche à proprement parler, elle perdit le contrôle de la situation. Sa voix devenait plus faible et trembla parfois tandis qu'elle évoquait ses longues années de solitude forcée. Une brèche s'était ouverte et les questions trop pertinentes de Kay s'y engouffraient.
Kay savourait ces instants. Il avait toujours aimé ces derniers moments de la nuit, lorsque les oiseaux chantent déjà bien que l'aube hésite encore à poindre. Saskya dormait paisiblement à ses côtés. Il n'osait bouger, de peur de l'éveiller prématurément. Avait-il bien fait la nuit dernière, de la pousser dans ses derniers retranchements? Elle avait été si proche de lui, si vulnérable que tout s'était passé le plus naturellement du monde. Mais au grand jour, pourrait-elle encore accepter de rester sans masque? Il fallait que Kay précipite les choses, afin de ne pas laisser à Saskya le temps de se reprendre.
Les mots de la jeune femme tournoyaient encore dans son esprit... Elle aurait donc pu être une de ses très lointaines aïeules, s'il avait été décidé qu'elle fasse partie du contingent qui avait débarqué. Mais Saskya appartenait aux élites et avait été nécessaire aux siens qui continuaient leur longue errance à travers l'espace, jusqu'à ce qu'on juge qu'il était temps pour elle d'utiliser ses talents à venir mettre un peu d'ordre sur ce monde. Et cela corroborait bien légendes racontées par chaque peuple, narrant, à quelque variante près, comment leurs ancêtres étaient descendus d'une étoile rouge. Combien de temps pouvait-il s'être écoulé depuis la colonisation de cette planète? Elle avait répondu évasivement, comme s'il lui était impossible de violer ce tabou. Par contre, lorsqu'elle évalua la distance temporelle séparant son époque de la sienne, les termes qu'elle employa lui parurent abstraits, de même que beaucoup de notions qu'elle avait utilisées pour lui parler de son monde d'origine et les raisons pour lesquelles elle avait dû le quitter. Il avait ensuite appris qu'au nom d'une charte dont il ignorait tout, elle avait reçu l'ordre de venir faire régner la paix, quelque fussent ses moyens pour y parvenir. A de nombreuses reprises, il s'était heurté à elle ne pouvant admettre que ses soit-disant ancêtres, au nom d'une connaissance qu'ils auraient eu du devenir du cosmos, soient infaillibles. De plus, la vie qui avait été imposée et familière à Saskya représentait pour lui l'antithèse de son idéal. A tous ses arguments, Saskya n'avait pu opposer que ce qu'elle pensait bon et juste: ce qu'on lui avait enseigné depuis son plus jeune âge. Lorsque Kay comprit qu'il était impossible à la jeune femme de modifier en quelques heures sa conception de l'ordonnance des choses, il éprouva plus que jamais un sentiment qui la rapprochait d'elle: elle était aussi seule que lui, seulement elle n'avait pas choisi cette solitude... Il l'avait tellement déstabilisée dans ses convictions et dans le bien fondé de ses actions qu'elle avait les larmes aux yeux et tentait pourtant encore de ravaler les doutes qui l'envahissaient. Il l'avait alors tendrement pris dans ses bras et elle l'avait étreint avec une fièvre proche de celle du désespoir.
Saskya se retourna, libérant le bras de Kay. Il se leva subrepticement et se glissa au dehors. Le soleil se levait. Il se sentait en pleine forme, ce qui représentait une preuve indiscutable que l'on avait menti à Saskya au moins sur un point... et sans doute sur beaucoup d'autres. Secouant quelque trouffion encore à moitié endormi, il lui ordonna de préparer son cheval ainsi que celui de Saskya. Dans un état de semi-hébétude, l'homme, sans demander son reste, s'exécuta avec lenteur. Kay se rendit à la cantine et s'empara de vivres pour plusieurs jours. Entre-temps, son cheval et celui de sa compagne avaient été sellés et attachés devant ses quartiers . Il répartit les provisions dans leurs fontes, puis pénétra doucement sous la tente. Il s'approcha de la dormeuse et lui caressa les cheveux. Elle soupira, puis se redressa brusquement. Il ne lui laissa pas le temps de prononcer un mot et la bascula à nouveau sur le lit, l'enlaçant avec fougue. Encore sous le joug du sommeil, Saskya comprit néanmoins ce qui se passait. La partie de son esprit dans laquelle étaient solidement ancrés les tabous voulut farouchement résister, mais une autre qu'elle découvrait la poussa à s'accorder à l'unisson avec lui. Lorsqu'ils redescendirent sur terre, Kay souriait d'un air satisfait qui eut le don de mettre Saskya en rage.
- Tu es donc prêt à tout pour me prouver que tu as raison et me faire abandonner ma mission...
- Ce n'est pas exactement cela, rétorqua-t-il, nous en reparlerons plus tard. Nous partons...
- Je ne peux pas partir comme ça. Il faut que je laisse des ordres...
- Si tes principes sont aussi bons que tu le prétends, tout ce que tu as mis en place devrait fonctionner sans toi, non?
Saskya comprit dans quelle logique Kay voulait l'enfermer. Il la mettait à l'épreuve: et bien soit, elle relevait le défi. Elle se débarbouilla et se vêtit à la hâte, rejoignant Kay qui l'attendait, déjà juché sur son petit cheval. Elle se mit en selle sans mot dire et le suivit à travers le camp qui s'éveillait. Aucun de ses soldats ne lui posa de question, ne pouvant imaginer qu'elle partait pour un autre motif que quelque brève randonnée matinale. Elle fut presque vexée de cette indifférence feinte. Et pourtant, n'était-elle pas responsable s'ils la traitaient avec autant de réserve et de déférence?
Ils chevauchèrent en silence. Saskya se refusant à poser les questions qui lui brûlaient les lèvres et Kay se jurant bien de ne pas céder le premier. Lorsque le crépuscule confondit le paysage avec les cieux, ils firent enfin halte. Tandis qu'il déssellait et pansait les chevaux, elle ramassa du bois et alluma le feu. Il apporta les fontes et en déversa le contenu sur le sol. Il y prit un morceau de viande séchée, un quignon de pain et un fruit et alla s'installer de l'autre côté de la flambée, appuyé contre un rocher. Elle remua les victuailles, comme si elle hésitait à les entamer, finit par prendre du pain et du fromage et rangea méthodiquement le reste. Kay savait qu'elle était en train d'estimer la durée de leur voyage par rapport aux réserves qu'il avait emportées. Il la retrouvait bien là! Il sourit et fit mine de s'approcher d'elle. Elle le toisa:
- J'ai bien réfléchi à tout ce que tu m'as dit hier soir. Si la plupart des choses que l'on m'a enseignées sont erronées comme tu le prétends, il doit être également inutile que je fasse le plein d'énergie chaque soir...
Il resta un instant stupéfait, puis se retourna en haussant les épaules et alla s'allonger à l'abri de son rocher. Aucun d'eux ne bénéficia d'un sommeil réparateur, chacun ressassant sa rancoeur.
Les jours et les nuits suivants, ils chevauchèrent toujours en silence à travers des contrées de plus en plus sauvages, jusqu'au soir où ils atteignirent l'océan. Ils s'installèrent dans les dunes. N'y tenant plus, Saskya explosa:
- Et maintenant, vas-tu enfin me dire ce que l'on va faire?
- J'aurais pu te le dire depuis longtemps, si tu avais daigné me le demander! rétorqua-t-il.
Elle lui lança un regard mauvais puis se reprit: elle ne devait s'en prendre qu'à elle-même d'avoir accepté de le suivre et il ne servirait à rien de se chamailler avec lui. Après tout, ce qui comptait était qu'il avait accepté de la mener là où elle le désirait ou, plus exactement, là où son devoir lui imposait d'aller...
- Écoute, il faut que nous parlions calmement. Et c'est à toi de m'expliquer où nous allons.
Il vint s'asseoir auprès d'elle et, en geste de conciliation, lui prit la main. Elle n'eut pas le courage de la lui reprendre. Ce fut alors comme si les paroles de Kay projetaient devant ses yeux ce qu'elle allait bientôt découvrir. Ils se trouvaient à présent le plus au sud de la péninsule continentale. D'abord, ils devraient camper à cet endroit pendant trois jours et trois nuits , entretenant sans relâche un grand feu. Le matin du quatrième jour, on viendrait les chercher. Puis il se mit en devoir de lui narrer son histoire, comme elle l'avait fait pour lui. Du temps ou les deux terres étaient encore reliées par un isthme, les gens circulaient fréquemment entre elles. Certains, supportant mal la chaleur australe, avaient préféré émigrer vers le septentrion, vers des contrés plus tempérées et s'y établirent définitivement. C'est alors qu'un terrible tremblement de terre ravagea la région et sépara définitivement les deux territoires. Les hommes, impressionnés par cette démonstration de la souveraineté omnipotente de la nature, en déduirent que la volonté divine était de séparer à jamais les deux clans, de sorte que plus personne ne tenta d'aborder chez ses voisins pendant de nombreuses années. Néanmoins, de temps à autre, des habitants du nord, attirés par les légendes décrivant le sud comme un havre de paix, traversèrent ce bras d'océan, au péril de leur vie, espérant échapper aux servitudes et aux injustices qui étaient leur lot commun. Et effectivement, dans les contrées du midi, le climat était plus clément et les vastes espaces plus hospitaliers. En conséquence, les gens y vivaient regroupés en villages de plus ou moins d'importance, et dans une paix relative. De temps à autre survenait bien une rixe isolée à propos d'un territoire de chasse ou d'un adultère, mais généralement, tout se réglait à l'amiable... A son grand étonnement, Saskya dut reconnaître que si cette société ignorait sans doute tout de la charte, elle semblait malgré tout vivre dans une paix et une équité relatives. Kay avoua alors qu'il était lui-même originaire du sud. Son père, ayant eu maille à partir avec quelque chef, avait fui son continent. Lorsqu'il arriva à destination, il n'en avait pas cru ses yeux. Depuis lors, il n'eut plus de cesse que d'oeuvrer au jour où il pourrait retourner dans le nord et y imposer la sage façon de vivre qu'il avait découverte. C'était dans ce but qu'il avait envoyé Kay, afin de lui rendre compte de l'état des lieux et des forces éventuelles qui pourraient s'opposer aux siennes.
Saskya sursauta: envahir ces terres et les pacifier manu militari, c'était monstrueux. On ne peut pas rendre les hommes meilleurs en leur imposant sa volonté, en dehors de tout contexte. Sans s'en rendre compte, elle avait exprimé cette pensée tout haut. Kay lui rétorqua: A qui le dis-tu... Et Saskya s'aperçut qu'elle était à son tour tombée dans les filets qu'il lui avait patiemment tendus. Elle ne pouvait plus que réprouver chez autrui l'utilisation des méthodes mêmes qu'elle avait appliqués, par fidélité aux siens et à leurs idéaux. Comme pour s'excuser, elle murmura:
- Oui, mais moi, je n'ai jamais risqué de tuer personne.
Il la serra dans ses bras et lui confia à l'oreille que c'était bien pour cette raison qu'il avait accepté de l'emmener avec lui. De plus, il espérait que son témoignage et ses propres constatations décourageraient son père dans son entreprise.
- Et ainsi, tout restera en ordre de part et d'autre, conclut-elle.
- Tu crois vraiment à la possibilité d'un monde parfait? se hasarda Kay.
- Naturellement, sans quoi, je n'aurais jamais accepté d'abandonner mon éternelle errance parmi les étoiles.
Il prit son visage dans ses mains et la regarda intensément dans les yeux. Lorsqu'il relâcha son étreinte, Saskya dit simplement:
- Je crois que j'ai compris à présent.
Kay s'allongea et l'attira à lui. Ils contemplèrent les étoiles, chacun perdu dans ses propres pensées. Saskya ne savait plus si elle devait rire ou pleurer. Ce qui lui restait d'illusions s'était défait d'un seul coup lorsqu'il lui avait appris que ses propres hommes, quelques jours à peine après son départ, étaient revenus à leurs anciennes moeurs et ne se comportaient guère mieux que leurs prédécesseurs, n'hésitant pas à employer la violence tout en continuant à justifier leurs actes en son nom... Elle avait donc échoué. Tous ses efforts des derniers mois s'avéraient vains. Si ce sentiment d'échec la déprimait profondément, quelque chose en elle jubilait, cette petite part qu'on avait si bien tenté d'étouffer et qui avait éclos sur cette terre: elle se sentait libre, à présent, même si elle ne savait pas encore quoi faire de cette liberté. Elle savait qu'aucune de ses tentatives, trop extérieures, ne pourrait aider ce peuple encore enfant à grandir prématurément. Il avait besoin de temps, tout comme les siens, jadis, pour parvenir à sa maturité et seulement alors pourrait-il pleinement décider de son avenir. Elle ne serait plus là pour savoir si elle avait ou non raison, et cela n'avait désormais plus aucune importance à ses yeux.
