C'est l'heure, Galurin!

- Non et non, Galurin. Cette fois, c'en est assez, dit le patron de l'estaminet en le poussant dehors. Ca fait deux semaines que tu ne déssoûles pas et ça ne fera pas revenir ta femme. Va donc t'occuper de tes enfants, ce sont eux les orphelins, pas toi!

- Ah pardon! Pardon, se récria Galurin. Moi, j'étais orphelin avant eux, d'abord!

- C'est ça, Galurin. Mais celle-là, comme toutes les autres, tu nous l'a déjà racontée cent fois... Va te coucher et cuver ton vin, mon vieux. C'est tout ce qu'il te reste à faire.

- Mais la fois où j'ai croisé la charrette de l'Ankou...

- On la connaît aussi, Galurin, comme l'histoire des pirates débarqués sur l'île où tu étais le seul rescapé d'un naufrage, ou celle du cheval qui a refusé de te piétiner quand tu étais prisonnier des Tartares qui firent ensuite de toi un dieu, sans oublier celle de la ville d'Ys ressurgie une nuit des flots rien que pour toi...

- Et même que Dahut...

- T'a fait goûter les plaisirs de sa couche! Mon pauvre Galurin, si tu as vécu tout ça, on se demande bien comment tu as trouvé le temps de faire dix-sept enfants à ta femme...

- Eh Grégoire, on a soif! hurla une voix à l'intérieur de la taverne.

- J'arrive! J'arrive! Et toi, Galurin, rentre chez toi et essaie de marcher droit!

Sans plus prêter attention aux délires éthyliques de son client, Grégoire claqua la porte pour aller servir le vin cramoisi et la bière moussante, réclamés à cor et à cris par la joyeuse assemblée.

- Quand même, le Galurin, quelle imagination... murmura Samuel, rêveur.

- Ah non, tu ne vas pas regretter le départ de cet ivrogne, grogna Grégoire. Tu sais, nous, ça fait plus de vingt-cinq ans qu'on les entend, les fables du Galurin. Et en vingt-cinq ans, il n'y a pas cinquante soirs où il n'est pas venu nous les seriner.

- T'enlèves déjà les dix-sept nuits où la Bathilde accouchait et où il n'osait pas sortir, se sentant tout à coup la fibre paternelle, plus celle où la brave femme a agonisé et celle où elle est morte, tu vois ce qui reste, renchérit Léa qui revenait de la cuisine avec un plat de poissons fumants.

- N'empêche, objecta doucement le vieux Pascal, après la moitié des nuits où on ne l'a pas vu, il avait toujours une nouvelle aventure à son répertoire. Et personne, pas même sa femme, ne pouvait dire où il passait ces nuits-là...

- Qu'est-ce que tu veux dire? grinça Grégoire. Tu ne vas quand même pas essayer de nous faire croire que Galurin est le héros qu'il prétend être et a vraiment vécu des aventures invraisemblables sous toutes les latitudes?

- Réfléchis un instant, opina Léa, comment aurait-il fait pour voyager aussi loin en une seule nuit?

- Y a bien les balais des sorcières, réfléchit tout haut Samuel. Mais les sorcières, c'est des femmes et y en a même qui disent qu'elles n'ont jamais existé...

- Peut-être, soupira Pascal. Peut-être pas.

- En tout cas, grasseya Grégoire, celles qui ont eu le cul rôti par les flammes, elles auront vraiment profité des ardeurs infernales!

La salle entière s'enfla d'un rire gras, déferlant comme un raz-de-marée. Mais le silence retomba presqu'aussitôt. Tout le monde se regardait, qui une chope levée, qui un morceau de nourriture à la main. Le temps paraissait suspendu et ce fut la voix du vieux Pascal qui rompit le maléfice en énonçant ce que tout le monde pensait et que personne ne voulait dire:

- Pourtant, vous savez bien comment il est devenu orphelin, le Gabriel, celui que vous appelez Galurin. Vous savez bien qu'on a tout juste attendu que la Justine ait fini de le pondre avant de la jeter, encore toute sanglante, sur le bûcher de l'infamie...

- Et on raconte aussi qu'on ne savait pas qui c'était, le père, et que la Justine n'a jamais rien voulu avouer, même sous la question..., ajouta Samuel.

- Oh, arrêtez, tous les deux, hein, gronda Grégoire. Tout ça, c'est de l'histoire ancienne!

- Et ça te dérange qu'il y ait encore quelqu'un pour en témoigner. Pas vrai, Grégoire? dit Pascal d'une voix tellement puissante que la chape du silence retomba sur la salle comme une dalle sur une tombe. Mais, allez, j'm'en vais pas vous déranger plus longtemps. Si vous ne voulez pas voir la vérité que contiennent les histoires d'un homme comme le Galurin, c'est pas moi qui vous la montrerai!

Très digne, le vieil homme se leva et sortit, suivi de tous les regard. Samuel se leva à son tour, les larmes aux yeux, et s'engouffra à la suite du vieillard dont la silhouette se perdait déjà dans les brumes maritimes.

- Pascal! Eh Pascal, attends-moi!

- Avec tes jeunes jambes, tu n'arriverais même pas à rejoindre un vieillard aussi antique que les légendes auxquelles il croit, envers et contre tous?

- Mais tu n'es pas aussi vieux, Pascal, souffla Samuel, hors d'haleine. Et puis, ils me dégoûtent, ceux-là. Pourquoi doivent-ils s'acharner à détruire tous les rêves?

- Tu sais, Samuel, il n'est pas donné à tout le monde de rêver. Et ceux dont la vie est sans ombre ne peuvent pas imaginer quels trésors se cachent au fond de l'âme d'un être en apparence plus misérable qu'eux... Et c'est une chance, sans quoi, le Galurin, il pourrait bien suivre le même chemin que sa pauvre mère...

- Mais Pascal, ça fait plus de cinquante ans que ça n'est plus arrivé... Même le curé dit que...

- Laisse dire le curé, Samuel. Il n'y a pas si longtemps que les tiens fréquentent les églises pour être déjà tout empoisonné de la parole des curés.

- Tu ne les aimes pas, les prêtres, hein, Pascal.

- Non, je ne les aime pas trop. Tout comme je n'aime guère cette bande de bons à vivants qui prétendent tout savoir. On ne sait jamais tout, Samuel, jamais... Et si c'était possible, l'homme n'existerait sans doute plus depuis belle lurette!

- Tu me fais peur quand tu parles ainsi. On dirait que tu en sais plus que les autres et que tu refuses de le dire.

- A quoi bon dire aux hommes des choses qu'ils ne veulent pas entendre? Tu as bien vu ce que ça a donné, tout à l'heure!

- Oui, mais moi je veux les entendre, Pascal. Je veux savoir...

- Et tu sauras bien assez vite. Suis Galurin, les jours qui viennent et tu en apprendras plus que je ne pourrai jamais te raconter.

- Mais...

- Bonne nuit, mon garçon. Et ne t'inquiète pas, ton désir sera comblé au-delà de toutes tes espérances.

Pascal disparut dans la brume, semant derrière lui l'écho de ses pas comme autant de points d'interrogation.

Pendant ce temps, à la taverne, on essayait en vain de retrouver une ambiance bon enfant. Mais le souvenir de Galurin et des paroles de Pascal étaient tellement oppressant qu'à un moment, Grégoire éclata:

- Eh bien moi, je connais un moyen pour avoir la paix avec ce maudit bavard d'ivrogne!

- Ah bon, ricana César. Et quel est ton plan de guerre?

- C'est ça, Grégoire, explique-nous comment tu vas vaincre cet homme tout de guingois, haut comme trois pommes, sec comme un haricot et que personne ne remarquerait sans son éternel haute-forme racorni qui attire l'attention sur son nez d'aigle, ses petits yeux enfouis dans les plis de son visage et sa bouche édentée? dit Mathieu en grimaçant pour imiter Galurin.

- Et quelle gloire tu vas tirer de ce haut fait d'armes? railla César.

- Oh, vous pouvez rire. Je ne lui veux même pas de mal au pauvre Galurin. Tout ce que je veux, c'est qu'il cesse de nous assommer de ses histoires abracadabrantes comme tous les soirs depuis vingt-cinq ans. Et puis, comme ça, on verra bien s'il est aussi courageux qu'il le prétend!

- Ah, maître Grégoire, ton idée sent la farce et commence à me plaire... déclara César dans un accès de jovialité. Raconte-nous vite ce que tu manigances. Peut-être pourrons-nous pimenter un peu l'affaire de nos conseils avisés...

Galurin, la pas titubant, arrivait à l'estuaire. Il ne pouvait pas se résoudre à retrouver la bicoque où douze des enfants qui vivaient encore avec lui auraient dû dormir depuis longtemps. Il préférait ne pas penser que Gabriel, son petit dernier qui avait eu raison de la vie de Bathilde, était peut-être en train de brailler et qu'Hilde, l'aînée, n'arrivait pas à le consoler du mal qu'il avait fait en voyant le jour. Depuis le grand départ de Bathilde, Galurin avait du mal à regagner son foyer. Plus que ses enfants, sans doute, il se sentait orphelin au-delà de toute limite... Assis sur le bord du quai, les jambes battant juste au-dessus de la surface noire des eaux, il prononça à voix basse les mêmes paroles qu'un autre incompris, mort sur la croix: "Père, pourquoi m'as-tu abandonné?" et se mit à pleurer doucement. Il n'avait jamais eu de père, aurait préféré ne pas avoir eu de mère, et celle qui l'avait adopté en son coeur était morte depuis deux semaines. Il se souvenait du jour de leur mariage. Lui n'était plus tout jeune, et son chapeau, l'un des derniers qu'il eût fabriqué, était alors flambant neuf. La Bathilde était loin d'être une beauté, même si, avec ses seize ans et sa mine rougeaude de solide gaillarde, elle éclipsait totalement son gringalet d'époux de vingt ans son aîné. Il leur avait suffi d'un regard pour savoir qu'ils mèneraient ensemble une vie paisible et féconde, pourvu que chacun respectât les silences ou les absences de l'autre. Jamais, en vingt-cinq ans d'union, un de leurs voisins, pourtant aux aguets, n'avait entendu une récrimination entre les époux. Jamais la Bathilde ne vint rechercher Galurin à la taverne. Certains allaient même jusqu'à dire qu'elle ne savait pas qu'il était là et qu'elle ne semblait aucunement se soucier des faits et gestes d'un homme qui rentrait toujours avant l'aube et qui n'avait jamais levé la main sur elle ou sur un de leurs enfants. Ces enfants qui, telles des mauvaises herbes, poussaient sans que l'on s'en souciât. Ces enfants dont pas un n'était mort en bas-âge et qui, aussi simplement qu'ils étaient nés et avaient grandi, quittaient un jour la demeure familiale, en silence. Nul à Portekanne ne savait ce qu'ils étaient devenus. La Bathilde avait trop à faire pour se dissiper en vains bavardages et jamais Galurin, même ivre au dernier point et avide de parler, comme toujours lorsqu'il était pris de boisson, ne dit mot au sujet de ses deux filles et de ses trois fils qui semblaient, purement et simplement, ne jamais avoir existé. Et cela agaçait terriblement les gens de la petite ville. Rien de ce qu'ils auraient été avides d'apprendre sur lui et sa famille ne parvenait jamais à leurs oreilles par ailleurs saturées des aventures imaginaires de Galurin. Car, enfin, comment cet orphelin, élevé jusqu'à l'âge de douze ans par la veuve Barbin et parti, à la mort de cette dernière, tenter sa bonne fortune dans une ville de l'intérieur des terres, comment diable aurait-il pu être l'auteur de tant d'exploits? D'autant plus que des colporteurs racontaient comment Galurin, arrivé dans la ville de Terakine, trouva du travail chez un chapelier tellement satisfait de son apprenti qu'il le promut rapidement et le laissait, disait-on, travailler à son idée, sans jamais lui faire la moindre suggestion et moins encore le moindre reproche. L'on rapportait aussi que le maître chapelier refusait d'évoquer les absences de quelques jours dont le jeune homme revenait tellement rasséréné et radieux qu'il abattait ensuite le travail de trois hommes. Et lorsque l'accident arriva (et tout ce qu'on en savait, c'est que le bonhomme en garda les jambes torses et refusant de le soutenir trop longtemps), le chapelier, de chagrin, en décéda, non sans avoir fait allouer une confortable rente au malheureux estropié, désormais incapable de travailler. C'est ainsi que Gabriel devenu Galurin rentra au pays, le pas boiteux mais la bourse pleine, et n'eut aucune peine à trouver femme.

Galurin essuya ses larmes d'un revers de main et, de son pas hésitant, prit le chemin de sa demeure, apercevant les premières lueurs de l'aube derrière l'ombre massive de l'église. Malgré toutes ses précautions, la porte aux gonds rouillés grinça lorsqu'il l'ouvrit et le petit Gabriel, dans son berceau près de l'âtre encore rougeoyant, se mit à pleurer. Son père le prit avec une délicatesse extrême et l'emmena dans sa chambre, lui murmurant des paroles apaisantes.

- Tu vois, Gabriel, à toi, je peux raconter tout cela. Si toi non plus, tu ne peux me comprendre, au moins tu apprécies le son de ma voix, puisque tu finis par t'endormir... Alors, voilà, continua-t-il en déposant précautionneusement le bébé entre les oreiller et entreprenant de se dévêtir, j'étais perdu au milieu de la steppe tartare lorsque tout à coup...

Dix jours se passèrent sans que l'on revit Galurin à la taverne de la mouette rieuse. Cela contrariait fort Grégoire et tous ses compères qui avaient passé leurs nuits à préparer, à peaufiner, de quoi mettre grandement à l'épreuve le courage du petit homme.

- Mais enfin, dit Léa en déposant la soupe sur la table, pourquoi donc n'allez-vous pas simplement le chercher dans sa tanière, le Galurin? Il est têtu cet animal et, si vous voulez mon avis, il est bien capable de disparaître comme il est revenu, jadis, sans crier gare et sans juger bon d'en avertir personne.

- Tu exagères, Léa. On ne part pas ainsi avec douze morveux dont le dernier tète encore.

- Tu as raison, Grégoire. Et si le petit tète , à qui appartient le mamelon? dit César.

- Je vois où tu veux en venir. Je sais que Galurin a recueilli une pauvresse inconnue. Elle est arrivée une nuit au couvent sur le point d'accoucher et elle perdit son enfant. Comme les soeurs refusaient de garder plus longtemps que nécessaire une fille adultère, elle se retrouva à la rue et entendit dire que Galurin cherchait une nourrice. Et voilà, soupira Léa, depuis qu'elle est entrée dans la maison des Fripiat, elle s'est conformée en tout à leur mode de vie et l'on n'entend le son de sa voix que lorsqu'elle débite la litanie des victuailles dont elle a besoin au marché. Jamais un bonjour, jamais un sourire. Celle-là est tellement fière qu'elle passe à côté des gens sans même les voir.

- Ah ah, opina César. Et quand est-elle arrivée chez Galurin, cette pimbêche?

- Le lendemain de son dernier passage ici, dit Léa.

- Quoi, vous voudriez dire que le Galurin et la pauvresse... s'étrangla Grégoire.

- Pourquoi pas? ricana Mathieu. Tu ne trouves pas bizarre, toi, que, du jour au lendemain, on ne l'ait plus vu?

- Il ne l'a pas pleurée longtemps, la Bathilde, renchérit Léa.

- Nom de Dieu, le salaud! explosa Grégoire.

- Comme tu dis, fit César en souriant. Raison de plus pour ne pas le priver de la petite réception que nous lui avons si amoureusement mitonnée...

- Tu as raison, tu as tout à fait raison! Léa, donne- moi mon chapeau, je pars chez Galurin. Vous autres, tenez-vous prêts pour ce soir!

- Que vas-tu faire? gloussa Léa en lui tendant son chapeau.

- Ca, vous le saurez quand je serai de retour!

Grégoire lui-même ne savait pas encore ce qu'il allait faire ni dire lorsqu'il frappa à la porte de la maison Fripiat.

- Grégoire? Que fais-tu là? dit Galurin en reculant comme s'il avait été face à un fantôme. Je ne t'ai jamais vu hors de ta taverne. Il ne t'est pas arrivé malheur au moins? Mais entre. Viens donc près du feu.

- Merci Galurin. Faut dire qu'il pleut bien aujourd'hui, commença Grégoire, hésitant, en se rapprochant du foyer. Et comme je devais aller chercher du poisson au port et que c'est pas loin de chez toi, j'ai pensé...

- Tu as pensé quoi? dit Galurin soudain raidi.

- J'ai pensé que ce ne serait pas une mauvaise idée de venir me chauffer un instant chez toi et de prendre de tes nouvelles...

- Ah, je vois. Et bien te voilà rassuré, je suppose.

- Galurin, comme tu le prends!

- Je le prends comme je veux, Grégoire. Et toi-même tu ne m'as pas vraiment ménagé, l'autre soir, en me traitant de menteur...

- Comme tu y vas... Tu sais bien que tu avais bu plus qu'assez et qu'à ces moments-là, tu parles tellement que certains clients se plaignent de ne plus s'entendre...

- Ah oui, je vois. Ils doivent être contents, alors, tes clients...

- Oui... Enfin, non.

- Comment ça?

- Ben, vois-tu Galurin, y en a qui te regrettent un peu... Qui trouvent qu'il y avait plus d'ambiance quand tu venais. C'est un peu mort sans toi et...

- Et les affaires vont mal?

- Ben... Ecoute, Galurin, tu ne peux pas me faire ça! Reviens raconter tes histoires, c'est moi qui te le demande...

Le bébé se réveilla et commença à gazouiller. Galurin le prit dans ses bras et le berça d'une manière experte, devant le regard médusé de Grégoire.

- Gabrielle, cria-t-il, veux-tu venir t'occuper du petit? Et, à l'adresse de Grégoire: C'est que, tu vois, je n'ai plus envie de venir vous raconter mes histoires...

- Mais, Galurin, pourquoi?

- Parce que vous ne m'écoutiez pas souvent et que, quand c'était le cas, c'était pour me traiter de menteur...

- Tu exagères. Si on disait ça, c'était pour te pousser à en dire plus, pour voir jusqu'où tu irais...

- Dans le mensonge... Et bien, tu vois, Grégoire, maintenant, j'ai trouvé quelqu'un qui m'écoute et qui prend plaisir à mes histoires...

A ce moment précis, Gabrielle entra dans la pièce. C'était une svelte jeune fille au teint pâle dont le regard transparent ne se posa même pas sur le visiteur. Sans mot dire, elle prit le petit et quitta la pièce.

- Ah oui, je vois, ricana Grégoire. On en raconte de drôles à propos de toi et de cette "nourrice". On dit même que ce serait peut-être bien elle la cause qui te garde à la maison. Et je te comprends, Galurin! Tu es un heureux homme...

Galurin éclata de rire. deux de ses enfants, étonnés d'entendre à nouveau leur père manifester de la joie, arrivèrent en courant et le regardèrent en souriant.

- Qu'est-ce que vous avez encore été imaginer? Vous vous ennuyez donc tellement de mes fables que vous voilà obligés d'en inventer de bien plates pour vous distraire. Et bien, soit, je viendrai ce soir, si c'en est à ce point!

Et Grégoire, un peu vexé mais satisfait au-delà de ses espérances, repartit tout narrer à ses comparses.

Ce soir-là, Samuel n'était pas loin de maudire le vieux Pascal. Depuis une semaine et demie, dès le crépuscule, il s'était dissimulé en face de la maison de Galurin et tout ce qu'il avait pu observer, c'étaient les habitudes d'une paisible famille nombreuse. Tous les soirs à huit heures, les douze enfants, accompagnés de la nourrice qui portait le bébé et tenait la petite Lisa par la main, se présentaient devant Galurin qui inspectait minutieusement leurs mains, leurs oreilles et leurs cheveux. Cette revue rituelle n'allait jamais sans un mot gentil, un baiser, une caresse ou un sourire adressé à chacun qu'il baisait encore une dernière fois au front avant le coucher. Et ce ne fut pas sans émoi que Samuel constata qu'il en allait de même pour la jeune étrangère. Bien sûr, il avait entendu les ragots prétendant que Galurin avait à présent mieux à faire à la maison qu'au bistrot. Mais là n'était pas la raison de son trouble. L'altière beauté de la jeune femme l'avait immédiatement séduit. Elle ressemblait tellement peu, avec son port de reine et ses yeux transparents, à toutes les filles de Portekanne dont certaines, tout au plus, jouaient les pimbêches pour se donner de l'importance. Celle-ci était différente et n'avait pas un mot à prononcer pour que cela se sût. Et l'esprit de Samuel avait déjà échafaudé mille légendes sur les origines de cette princesse lorsqu'il la vit, dès le premier soir, accepter le baiser paternel de Galurin. Il se dégageait tellement de bonheur simple de ce geste que Samuel se sentit tout à coup en proie à la plus douloureuse des émotions: celle de se sentir exclu de tant d'harmonie, doublée de la crainte de ne jamais la connaître.

Il était sur le point de s'en aller lorsqu'il vit Gabrielle redescendre et tendre son chapeau à Galurin. Si le couvre-chef gardait son aspect racorni, le velours en avait été soigneusement lissé au point qu'il brilla quand Galurin passa devant la flamme d'une bougie. Il vit la jeune femme dire quelques mots et esquisser un sourire et le petit homme sortit, visiblement de fort bonne humeur. Samuel enfonça un peu plus son bonnet sur ses cheveux rouges et lui emboîta le pas. C'est sans surprise qu'il se retrouva devant l'auberge de la mouette rieuse. Il hésita un instant, puis décida de rester dehors, bien que l'attente risquât de durer toute la nuit.

- Tiens, un revenant, glapit Léa, dès que Galurin eut franchi le pas de la porte.

- Si je gêne, il faut le dire, lança Galurin en foudroyant la mégère du regard.

- Mais non, mais non, Galurin, laisse-la dire, dit Grégoire, faussement jovial.

Son gros visage s'empourpra davantage et il lui fit signe de venir s'asseoir à la table des habitués.

- Eh bien, dit César l'air engageant, n'as-tu pas quelque nouvelle histoire à nous dire?

- Non, répondit laconiquement Galurin.

- A quoi bon avoir retrouvé notre conteur s'il n'a rien à conter? soupira Mathieu. Mais, allez, je serai bon prince: Grégoire, une tournée générale sur mon compte, une!

Dix tournées plus tard, Galurin avait à peine desserré les dents et commençait à s'endormir. Les compères, profitant de l'occasion, s'éclipsèrent et Grégoire se souvint qu'il manquait de bois à la cuisine. Léa avait pour mission de retenir la victime environ une demi-heure afin de permettre les derniers préparatifs. Elle s'approcha de Galurin qui la regarda d'un oeil vague et se dit que ce n'était vraiment pas la peine d'entreprendre quoi que ce soit pour le retenir.

Dehors, Samuel avait été réveillé par les rires sonores des conspirateurs qui s'arrêtèrent juste devant la charrette où il s'était dissimulé.

- Bon, c'est bien beau de rire, mais il faudrait quand même voir à ce que tout soit bien en place, dit Grégoire. Toi, César, va vite te vêtir et voir si le Léon n'est pas tombé endormi derrière ses fagots. Toi, Mathieu, va à ton poste. Tu n'as pas oublié ton briquet, au moins?

- Non, et j'en ai changé la mèche en même temps qu'à celui du Léon.

- Bien. Mais passe d'abord prévenir Luc qu'il se tienne prêt. Comme c'est lui qui commence, il ne faudrait pas qu'il fasse tout gâcher.

- Et toi, Grégoire, que vas-tu faire, finalement? s'enquit César.

- Moi? Mais, heu, rien. Je vais suivre le Galurin, tiens.

- C'est ça! A nous le sale boulot et à toi le spectacle. Tu ne changeras jamais...

- Mais nom de Dieu, c'est quand même bien normal que j'en profite! C'est moi qui l'ai eue, l'idée, non? Bon, maintenant, ça suffit, faites comme on avait dit. Je rentre essayer de remettre le Galurin sur ses jambes bancales. A tout de suite.

- Ouais. Et ne traînes pas trop, hein, sinon on va se les geler!

Samuel ne savait que faire. Il était inquiet de ce que ces malandrins projetaient de faire à Galurin et, d'un autre côté, les instructions de Pascal avaient été de suivre Galurin, non de le protéger. Ne se sentant guère l'envie de se faire frotter le lard par les rudes compagnons de Grégoire, Samuel se consola en se disant que, de toute façon, il serait là et que si ça tournait mal, il serait toujours temps d'intervenir.

- Allez Galurin, réveille-toi, tonna Grégoire en le secouant sans ménagement.

- Hein, quoi?

- Debout! Si tu ouvrais les yeux, tu verrais qu'ils sont tous partis. Franchement Galurin, j'espérais plus de toi!

- Meuh, c'est toi qui m'avais dit que je vous ennuyais...

- Oui, Mais je t'ai dit aussi que sans tes histoires, ici, c'était plus pareil.

- Tu vois, Grégoire, de toute façon, même si j'avais voulu, j'aurais pas pu vous raconter quelque chose, ce soir...

- Ha? Et pourquoi donc?

- Parce qu'il y a des nuits qui ne sont pas faites pour parler, mais pour vivre...

- C'est ça, Galurin. Allez, rentre vite chez toi cuver ton vin, ça vaudra mieux.

- Tu as raison, Grégoire. Bonne nuit.

Galurin remit son chapeau d'aplomb et éprouva quelques difficultés à se lever.

- Dis, Grégoire, je ne vais jamais pouvoir rentrer seul dans cet état...

- Ben, heu, c'est que je ne peux pas m'absenter. Tu comprends, je dois mettre les derniers clients dehors et fermer l'auberge. Et à une heure pareille, ça ne serait pas prudent de laisser la Léa toute seule. On ne sait jamais ce qui peut arriver. Tu comprends, Galurin?

- Oui, oui. Ah, si au moins j'avais une canne...

- Oh, s'il n'y a que ça pour te rendre service, attends... Tiens, prends la mienne. Tu me la rendras à l'occasion...

- Merci, Grégoire. Tu es un frère pour moi, dit Galurin en tentant d'embrasser l'aubergiste qui fit un bond de côté.

- Mais oui, c'est ça. La bonne nuit, Galurin... fit Grégoire en le poussant vers la porte.

A peine fut-il sorti que Grégoire cria à l'intention de Léa:

- Tu es sûre que tu ne veux pas venir? C'est bête de manquer ça.

- Oh, tu sais, moi, vos histoires... Et de toute façon, vous me les raconterez assez souvent pour que ça soit comme si j'y avais été. A part que moi, je n'aurai pas risqué d'attraper la mort par un temps pareil.

Grégoire, soudain songeur, prit sa cape à la patère et sortit.

Samuel avait remarqué que Galurin marchait avec peine, en sortant de la taverne. Et pourtant, il s'aidait tant bien que mal en s'appuyant sur une grosse canne de bois noir, chose qu'il ne l'avait jamais vu faire. "Qu'est-ce qu'ils ont dû lui enfiler!" pensa-t-il. Quel ne fut pas son étonnement de constater que, quelques mètres plus loin , dès qu'il fut hors de vue de l'auberge, Galurin se redressa sans peine, autant que sa difformité le lui permettait. "En voilà un qui déssoûle vite", se dit le jeune homme. "Il se pourrait bien que Pascal ait eu raison, finalement..."

Avec une vélocité étonnante, Galurin tourna le coin et entreprit de dégringoler la rue du Pic, la plus pentue de Portekanne. Samuel allait s'y engager à son tour lorsque, quelques mètres plus bas, il vit se profiler une ombre qui propulsa un énorme tonneau. Dans un bruit de tonnerre, il dévala la venelle. L'homme avait déjà disparu. Samuel se mit à courir en s'époumonant en vain. Peine perdue, le bruit d'enfer couvrait sa voix. C'est alors qu'il vit le petit homme, pas le moins du monde inquiété, qui se retournait calmement pour faire face au danger. Samuel, ne sachant pas bien pourquoi il agissait ainsi, se projeta dans l'encoignure d'une porte d'où il observa la suite de la scène. Galurin agita sa canne en faisant une révérence pareille au salut d'un duelliste, et la tint très fermement pointée droit devant lui. Lorsque le tonneau arriva à sa portée, d'un coup très habile, il en détourna la course vers la rue de l'Ile. Il se remit alors tranquillement en route, tandis que, dans la rue de l'Ile, on entendait le son mat d'une chute suivi d'une bordée de jurons. Samuel reprit prudemment sa filature. Arrivé à la hauteur de la rue de l'Ile, il vit une silhouette claudiquante qui prenait tant bien que mal la rue de la Cigogne, parallèle à celle du Pic. "Je crains bien que ça ne fasse que commencer...", se dit-il pour se donner du courage.

Longeant les façades humides, il vit Galurin tourner dans la rue de la Grue. C'était une sale ruelle sombre et sinistre. Samuel, même en plein jour, répugnait à y passer, moins à cause de l'odeur putride qui s'en dégageait qu'à cause de la pénombre permanente qui y régnait et des multiples mendiants qui s'agrippaient immanquablement à votre manteau. Curieusement, aucun de ceux-ci qui dormaient généralement sur place, ne semblait encombrer le passage. A peine Samuel eut-il le temps de flairer le piège que, quelques mètres en contrebas, une lueur surgit devant le nez de Galurin. Il s'approcha en se dissimulant de son mieux et eut juste le temps de voir que c'était un crâne illuminé de l'intérieur par une bougie que quelqu'un agitait au bout d'une perche, à moins de deux mètres du petit homme. Celui-ci refit le même salut un peu théâtral et, d'une botte très enlevée, embrocha l'ennemi dans une orbite. Ayant, d'un geste brusque, rompu le filin qui retenait la tête de mort, il la fit tournoyer et l'envoya avec dextérité vers la fenêtre d'où l'homme s'était retiré à la hâte. L'on entendit alors un "poc" sonore et la même avalanche de jurons que dans la rue de l'Ile.

Tandis que Galurin repartait, l'air plus guilleret que jamais, Samuel attendit que l'homme à la perche soit sorti pour les suivre tous les deux. Ce dernier se massait vigoureusement le crâne et laissait dans son sillage une odeur de cochon brûlé. Ils arrivaient à la place Saint-Paul, devant l'église. Tout autour de la fontaine avait été hérissé un mur de fagots qui n'inspira rien de bon à Samuel. Sans doute ceci devait-il être l'apothéose de cette mise en scène de mauvais goût. Galurin, visiblement peu pressé d'en finir, s'arrêta ostensiblement à quelques mètres de la fontaine et se roula une cigarette. L'on entendit un murmure derrière les fagots. Posément, il sortit son briquet et en fit jaillir une belle et grande flamme. Il alluma sa cigarette et, tout à coup, lança son briquet en direction des fagots. Rien ne se produisit, puis, une flammèche s'envola, puis une autre. Des étincelles jaillirent alors et de multiples pétards s'envolèrent en un impressionnant feu d'artifice. Soudain, un hurlement inhumain retentit et l'on vit sortir de la pétarade, à la vitesse d'une fusée, un beau diable tout noir. Les mains du démon s'agitaient en vain pour essayer d'éteindre sa queue en flammes que ses efforts ne faisaient qu'attiser. Galurin était plié en deux de rire. Il attendit que le diable ait disparu et que le feu d'artifice soit terminé pour s'en repartir, en s'épongeant les yeux de son mouchoir. Samuel hésita encore, car, là-bas, sous le porche de l'église, cinq ombres s'agitaient. Il vit que Galurin prenait la rue de la Cave et se dit qu'il lui serait facile de le rejoindre puisqu'il ne modifiait en rien son itinéraire habituel. S'approchant prudemment des conspirateurs, voici ce qu'il entendit:

- Nom de Dieu, gémissait l'homme déguisé en diable, mon pauvre cul...

- Et ma tignasse, alors, regarde-moi ce trou...

- Ne vous plaigniez pas! J'ai la jambe en sang et elle me porte encore à peine, grogna un autre en qui Samuel reconnut Grégoire.

- Ca ne peut pas se passer comme ça! De quoi aurions-nous l'air?

- Tu as raison, César, il est allé trop loin!

- Ouais, on ne va pas se laisser déshonorer par ce nabot, tout de même!

- Ca, c'est bien parlé!

- J'ai une idée, si nous nous dépêchons, nous pourrons arriver avant lui à la Grand Place qu'il doit immanquablement traverser pour rentrer chez lui. Cachons-nous dans le hangar à poisson et dès qu'il s'approchera, on lui foutra la plus grande raclée de toute son existence!

- Bien dit! Allons-y!

Epouvanté de voir que l'échec cuisant de leurs plaisanteries n'avait fait que ranimer l'animosité des coquins, Samuel prit ses jambes à son cou et s'élança sur les traces de Galurin. Mais le petit homme avait marché plus vite qu'il ne l'avait prévu et débouchait déjà sur la Grand Place. Samuel courut de plus belle, prêt à défendre celui qui avait montré jusqu'ici tant de courage, quand il eut le respiration coupée par une rafale de vent froid qui souleva un mur de poussière. Il s'arrêta net et s'appuya contre la vitrine d'un ébéniste pour reprendre son souffle. Lorsqu'il voulut poursuivre, il fut paralysé par ce qu'il vit. Au milieu de la place encore balayée par le vent, Galurin se trouvait face à une immense silhouette noire encapuchonnée. De l'ample cape se dégagèrent deux bras squelettiques. Il était appuyé sur le manche d'une faux dont la lame brillait au sol et, dans l'autre main, surgit un sablier que le personnage brandit devant Galurin.

- C'est l'heure, grinça-t-il.

- Je sais, tu me l'as déjà dit, Grégoire. C'est l'heure d'aller me coucher. Et je serais déjà dans mon lit si tu ne m'avais pas retardé!

- C'est l'heure, reprit la voix d'un ton menaçant.

- Allez, Grégoire, tu ne crois pas que ça suffit pour aujourd'hui? Les meilleures choses ont une fin, ne crois-tu pas?

La silhouette noire parut hésiter un instant. Samuel vit alors que les cinq compères étaient sortis de leur hangar et qu'eux aussi observaient la scène avec effroi.

- Tu ne comprends donc point, misérable humain? reprit le géant. Je suis ta mort...

- Ah, ça c'est la meilleure! Dis-donc, Grégoire, à force de picoler, tu te prends pour Dieu le Père, à présent?

- Pas Dieu le Père, reprit la Mort, son exécutante.

- Bon, écoute, c'est pas que je m'ennuie en ta compagnie, mais moi, je rentre. Il fait si froid tout à coup , je ne voudrais pas attraper mal pour te complaire. Laisse-moi passer.

- C'est impossible, répliqua la mort. Ton chemin s'arrête ici, Gabriel Fripiat!

Galurin marqua un temps d'arrêt, soupesa sa canne et, avant que la mort ait fini de ranger son sablier et de brandir sa faux, il lui décocha un coup magistral dans le tibia. On entendit l'écho de l'os qui rebondissait et la Mort s'effondra en hurlant de rage:

- Je suis ta mort, Gabriel Fripiat, tu n'as pas le droit de te soustraire à moi!

- Je vais te demander la permission, peut-être? dit Galurin qui s'était mis hors d'atteinte de la grande faucheuse qui gisait sur le sol. Tu ne crois pas que tu m'as déjà assez empoisonné l'existence jusqu'à ce jour? D'abord ma mère, puis la brave veuve Barbin, et puis, quand tu m'as manqué, la première fois, tu t'en es pris à mon patron. Il y a un mois, à bout d'arguments, tu m'as volé ma femme. Et cela parce qu'à tant de reprises j'avais réussi à déjouer tes intentions. Eh bien, je vais te dire, tu n'as qu'à t'en prendre à toi-même si je ne suis pas tombé aujourd'hui dans ton piège. Il y a quelques jours, j'aurais accueilli ta venue comme une délivrance. Seulement voilà, tu es un peu trop gourmande. Si tu avais laissé la vie à l'enfant de Gabrielle, sans doute ne serait-elle jamais venue se louer chez moi. Sans elle, je n'aurais pas réalisé que je n'étais pas le seul à être poursuivi implacablement par ta griffe. Tu as perdu. Et dis-toi bien que si tu t'avises de recommencer ce petit-jeu-là avec moi, tu trouveras encore à qui parler. Gabriel Fripiat choisira lui-même l'heure de sa mort! Tu m'entends? Sur ce, bien le bonsoir, Madame la Mort!

Lorsque Samuel vit la Mort ramper en s'aidant de sa faux en direction du hangar vers où avait roulé son tibia, ce fut plus qu'il n'en put supporter: il s'évanouit.

Il faillit bien replonger dans l'inconscience quand il ouvrit les yeux et vit s'approcher une silhouette encapuchonnée de noir. Il hurla.

- Doucement, Samuel, fit une voix familière. Doucement. C'est moi, Pascal. Tout est fini à présent.

- Pascal? Mais qu'est-ce que je fais-là?

- Je t'ai ramassé.

- Mais alors, tu étais là, Pascal et tu as tout vu, toi aussi!

- Bien sûr que j'ai tout vu.

- Et c'est tout ce que ça te fait? Tu l'as vue comme moi, pourtant, la Mort!

- Tu vois, Samuel, on s'habitue à tout, même à la Mort. La première fois où je l'ai vue, j'ai fait comme toi. Et c'est Galurin qui m'a ramassé et réconforté.

- Le Galurin, encore lui!

- Il n'y a pas un homme à Portekanne qui ait eut plus affaire avec la grande faucheuse que lui, crois-moi. Et nos routes nocturnes se sont souvent croisées. C'est pourquoi j'ai eu le temps, moi aussi, de m'habituer à la rencontrer. Ou plutôt à l'observer de loin. Car je ne sais ce que j'aurais fait si c'était à moi qu'elle s'était attaquée, conclut Pascal, songeur.

- Tu savais donc ce qui m'attendait, Pascal?

- Oui, mais, comme tu l'as vu, je veillais sur toi. Et il ne t'est rien arrivé, ou presque...

- Comment ça, presque? s'écria Samuel en se tâtant anxieusement.

- Regarde, répondit Pascal en lui tendant un petit miroir ébréché.

- Mes cheveux! Pascal, qu'est-il arrivé à mes cheveux?

- Tu le vois bien, ils ont blanchi.

- En une nuit, c'est impossible!

- Pas en une nuit, en un instant...

- Mais comment?

- Il en est ainsi de tous ceux qui ont approché un jour la Mort.

- Mais alors, Grégoire, César et les autres?

- Tous blancs comme des agneaux, ricana Pascal. Et pas fiers, crois-moi. Ils n'ont rien voulu raconter de leur expédition nocturne à qui que ce soit. Il n'y a que Galurin toi et moi qui sachions, à part eux. Et comme ils ne nous ont pas vus, ni l'un, ni l'autre, trop occupés qu'ils étaient à déguerpir en hurlant, je ne crois pas qu'il soit nécessaire de le leur révéler.

- Ils le comprendront pourtant immédiatement en voyant mes cheveux. A dix-neuf ans, être aussi blanc qu'un vieillard chenu, ça va être facile avec les filles, ça, tiens...

- Tu t'intéresse aux filles, toi, à présent? C'est nouveau, ça, dit Pascal, les yeux emplis de malice.

- C'est-à-dire pas à toutes les filles, mais...

- A une fille en particulier. Une fille qui pourrait bien mener encore souvent tes pas vers la maison Fripiat.

- Comment sais-tu ça, vieille canaille? demanda Samuel, l'air penaud. Je vais finir par croire que tu as tout manigancé.

- Va-t-en savoir, Samuel... Comme Galurin, je pense qu'il faut parfois un peu forcer la main au destin, même si je n'ai pas son intrépidité! Et pour ta tignasse, ne t'inquiète pas: tu as eu la chance de naître avec les cheveux rouges, cette poudre, mélangée à de l'eau et appliquée toute une nuit sur tes cheveux, les rendra encore plus flamboyants qu'avant!

Le lendemain soir, lorsque Galurin entra à l'auberge de la mouette rieuse, le visage de tous les habitués devint aussi pâle que s'il s'agissait d'un revenant.

- Bien le bonsoir, la compagnie, dit Galurin d'une voix franche et sonore.

- Bonsoir, Galurin, annona Grégoire, piteusement assis, une jambe déposée sur une chaise.

- Je vois qu'on ne m'a pas menti, dit Galurin en désignant la jambe de Grégoire du pommeau de sa canne. Je suis venu te rendre ceci... On m'avait dit que tu en avais un besoin urgent.

- Merci, Galurin.

- Tu... tu bois quelque chose? arriva à prononcer César, aussi blanc que ses cheveux.

- Non, non, c'est aimable à vous, mais on m'attend chez moi pour souper. A bientôt mes amis, dit-il en sortant.

- Ah, vraiment, tu as vu ça, Grégoire? Venir te narguer jusque sous ton toit. Et toi, tu laisses faire, grinça Léa. Et vous, bande de nigauds, vous voilà fiers avec vos cheveux tout blancs et vos mines de cadavres.

- Ne dit pas ce mot là, Léa, gémit Grégoire.

- Et pourquoi je ne le dirais pas?

- Parce que je te l'ordonne! hurla Grégoire en se redressant, appuyé sur sa canne. Tu m'entends, femme, c'est moi qui commande ici! Et tiens le toi pour dit. Et ça vaut pour vous tous ici: le premier qui me reparlera de mes cheveux ou qui manquera de respect à Galurin, il aura à faire à ceci, conclut-il, en brandissant sa canne d'une façon menaçante.



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