Bleu de lune

Pourquoi dit-on que, la nuit, tous les chats sont gris? Je sais en tout cas un endroit où le pelage des chats se couvre d'ombres et de brumes. Tous parés des reflets bleus de la nuit, ils devisent dans leur langage silencieux. Le langage des yeux. De quoi parlent-ils? Pas d'histoires de souris, de rats ou de chiens arrogants. Ils parlent des hommes. De ceux qui les aiment et de ceux qui les craignent. De ceux qui les caressent et de ceux qui les pourchassent. Les humains, quels qu'ils soient sont troublés par le mystère des chats. C'est pourquoi ils tentent de s'en faire des complices ou les évitent, croyant leur aura maléfique.

Où donc se retrouvent tous ces sages chats? En quel lieu paisible peuvent-ils à loisir discourir de la folie des humains? Sur terre, ils risqueraient d'être surpris. Ils lui préfèrent la lune pour leurs réunions. C'est sa pâle clarté qui les flatte de reflets bleutés.

Par une nuit de grand vent et éclairée de lune, derrière vos fenêtres closes, observez! Comme moi, vous verrez. Vous verrez les chats familiers de vos quartiers grimper sur les toits voisins. Les poils ébouriffés par le vent, ils hument l'air devenu féroce. D'une langue patiente, ils remettent en ordre leur pelage. Ils attendent. Un instant d'inattention de votre part et les voilà disparus. Inutile de les chercher sur d'autres toits ou dans la rue, ils n'y sont plus. Une lame de vent propice les a emportés, leur conférant l'élan nécessaire à leur envol. Regardez les nuages légers furtivement éclairés. Leur forme n'est-elle pas étrangement féline? Et le chant qui accompagne les gémissements du vent puissant, ce sont les voix des chats devenus bleus et libres. Ils traversent l'espace au gré des souples ondes des courants cosmiques. Ils n'ont nulle hâte à gagner l'endroit de leurs secrets rendez-vous. Loin de la terre, le temps ne se fait plus pressant. Il s'égrène au gré de leurs désirs.

Regardez la lune. Là, juste en bas. Voyez-vous les ombres nouvelles qui la dessinent? Ce sont les chats, assis en vastes cercles. Ils devisent sagement, parlent des passions des hommes, imaginent comment les protéger d'eux-mêmes. Puis, simplement, en longs regards placides, ils échangent leur grande force de chats, se ressourçant près de ceux de leur race.

Las, mais forts de leur richesse, ils se quittent posément. Chacun reprend le courant d'air qui l'avait amené. Et, tout à coup, c'est bien sa silhouette que vous apercevez à nouveau, couronnant un pignon, ombre légère dans la nuit qui tisse vos rêves, dans la tempête. 



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