Blanc comme la nuit

Lorsqu'on parlait de lui à ses collègues, personne n'en disait du mal. Il échappait à tous les potins, n'offrait prise à aucun ragot. Tous, jusqu'à la concierge et la voisine d'en face qui se nourrissent pourtant des sordides détails quotidiens, le trouvaient courtois, effacé, poli et discret. Par contre, lorsqu'on leur demandait de le décrire, ils devenaient hésitants. Oui, bien sûr, il était grand et élancé, ses cheveux étaient clairs, mais les qualificatifs restaient généraux, décrivaient davantage sa prestance qu'un trait particulier.

S'ils avaient mieux cerné son visage, ils auraient remarqué qu'il possédait une rare beauté. Ses traits semblaient avoir été sculptés par d'habiles ciseaux, ses yeux ocre le paraient d'une incomparable douceur, ses cheveux du même ton retombaient quelquefois sur eux en mèches raffinées. C'était l'image du fils d'un dieu de l'Olympe qui aurait séduit une déesse du Walhalla. Image trop pure, peut-être pour les yeux de simples mortels. Il appartenait si peu à leur monde.

Pourtant, leurs jugements à propos de son caractère n'étaient pas erronés. Sa compagne goûtait chaque jour aux infinis plaisirs qu'offrait sa seule présence. Attentionné, tendre, il était l'incarnation du parfait amant. Leurs vies se déroulaient en volutes légères, à peine perturbées par les obligations sociales. Chaque soir, elle était certaine de le retrouver d'humeur égale. Ils parlaient peu. Il existait entre eux une compréhension attentive et silencieuse, au delà des mots.

Néanmoins, si la voisine avait pu les observer derrière leurs épaisses tentures, elle en aurait perdu le sommeil et peut-être même le peu de raison qu'il lui restait.

Chaque nuit, lorsqu'ils étaient allongés, leurs corps confondus en une seule tendresse, et qu'elle bannissait enfin la dernière lueur indiscrète, le corps de son compagnon s'évanouissait, se dissolvant dans l'obscurité profonde. Elle ne manifestait aucune frayeur: il quittait simplement cette réalité pour renaître dans le monde dont il était issu, celui des rêves de sa créatrice. Il en était sorti, un beau matin, et semblait avoir eu sa place auprès d'elle de toute éternité. Avec lui étaient nés son état civil, son travail, son passé et même son avenir.

Elle l'avait tant rêvé, façonné au coeur d'années de sombre solitude, errant d'homme en homme sans jamais trouver l'Autre. Lassée de ces imperfections humaines, elle s'était repliée à l'abri de ses rêves secrets avec une telle force volontaire qu'elle était parvenue à matérialiser son amant absolu. Ainsi, leurs jours et leurs nuits étaient depuis unis et elle s'était réconciliée avec la vie. Epanouie, resplendissante, chacun s'interrogeait sur les secrets de sa beauté pleine d'équilibre, d'assurance, d'un rayonnement intérieur presque éblouissant.

Le temps s'égrenait en jours parfaits.

Puis, insidieusement, elle fut reprise par son mal d'antan, son insatisfaction tenace la tenaillait à nouveau. Lui, pressentant son malaise, multipliait les attentions, les surprises. Rien n'y faisait. Elle devenait chaque jour plus maussade, plus renfermée.

Une nuit comme toutes les autres, il disparut dès qu'elle eut éteint. Alors, subrepticement, elle se leva et se dirigea résolument vers la salle de bains. Elle referma la porte avec précaution, alluma et ouvrit la pharmacie. Elle y choisit trois pilules d'un rose agressif et les avala. Elle retourna alors s'allonger, prête à passer la plus délicieuse des nuits blanches, vierge de tout rêve.

Le lendemain, au bureau, si elle portait sur le visage les stigmates de la fatigue, elle renvoyait l'image d'un bonheur absolu. Ses collègues ricanèrent entre eux: quelle nuit devait-elle avoir passé, malgré ses airs de princesse intouchable!

Dans une autre entreprise, personne ne remarqua le bureau vide et impeccablement rangé qui attendait simplement un nouvel employé aussi effacé qu'efficace.

Et si quelqu'un avait pu se souvenir de lui et avait eu la curiosité de chercher son nom dans les registres officiels, il aurait simplement constaté un interligne, blanc comme la nuit. 


 Texte © de : Annie Pilloy


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