Birdy

Les accidents sont toujours stupides, sans doute, mais celui-ci l'était particulièrement! J'ai payé cher ma distraction: un instant d'inattention au moment de traverser -le feu avait peut-être viré au rouge- et cette monstrueuse voiture bordeau qui roulait trop vite - la police est d'ailleurs bien trop laxiste à cet égard, et à beaucoup d'autres d'ailleurs- m'a heurté et m'a catapulté dans les airs comme un vulgaire sac de plumes. Et depuis ce moment, je ne suis plus moi-même. Je me suis soudain senti étranger à ce corps dont je ne suis plus maître: il m'embarrasse sans plus pouvoir me servir.

Après le choc, il m'a semblé que les gens étaient immenses, comme si je rampais au lieu de tituber. Affolé, je me suis réfugié dans un magasin de chaussures à la moquette ocre. Là, on m'a ramassé et j'ai vu cinq visages de femmes se pencher vers moi d'un air compatissant. C'est à ce moment que je dois avoir sombré dans l'inconscience, doux coma qui m'enrobe toujours et semble avoir distordu et hypertrophié tous mes sens. J'ai malgré tout entendu parler de vétérinaire, de boîte à chaussure et de téléphone. Ce fut ensuite l'obscurité complète, puis l'apparition dans un ciel noir de déchirures tellement lumineuses qu'elles me faisaient mal à l'oeil Je dois avoir un oeil endommagé, pourvu que les médecins y pensent! Mais peut-être cette impression me vient-elle de mon état.

Je me suis soudain senti ballotté irrégulièrement et j'ai été carrément secoué à certains moments. Les ambulances sont loin d'être aussi confortables que je ne me l'imaginais. Le plus étrange était que le son ne collait pas du tout à ce qui devait se passer. J'entendais des pas, des voix, des bruits d'escalator, de rames de métro, des pas à nouveau et enfin une clef dans une serrure difficile à ouvrir. J'eus l'impression d'être déposé par des brancardiers indélicats. Et puis, plus rien, sinon un va-et-vient intermittent (les infirmières sans doute). J'ai alors été saisi par des mains géantes - mais précautionneuses- et déposé dans une espèce de grand aquarium dont le fond semblait recouvert d'une sorte de... tourbe. Je n'aurais jamais cru que cette matière ait un contact aussi agréable: chaud, doux, moelleux et parfumé. Les mains ont encore déposé deux énormes récipients de verre dans un coin de ma "chambre". L'un contenait de l'eau et l'autre... des graines! Mais pourquoi donc des graines et de cette taille? Est-ce une nouvelle invention de diététiciens délirants?

A présent, plus rien ne bouge, sinon de temps à autre des masses, l'une fauve et l'autre blanche et noire, qui évoquent en moi d'immenses félins. Me prennent-ils donc pour une souris?

Quels rêves étranges, bien qu'il soient probablement dus au choc. Il faudra que j'en parle à mon psychiatre dès ma sortie de l'hôpital.

Le 24 septembre 1980.

Le pigeon que j'ai recueilli hier semble se porter beaucoup mieux. D'abord, il a passé la nuit, ce que je n'osais même pas espérer. Ensuite, il voulait me becqueter et me donnait des coups d'ailes quand j'ai voulu le saisir. Son oeil droit s'est même rouvert! Mais ma tentative de lui rendre la liberté s'est avérée infructueuse: il refuse obstinément de s'envoler et ne tente même pas de battre des ailes. Le choc a du être très conséquent. Pourvu qu'il n'ait pas trop lésé ce minuscule cerveau, sans quoi, je me verrai affublée d'un locataire supplémentaire qui monopolise toute l'attention de mes chats. 


 


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