Aveugles comme le soleil


Quel temps! Vous non plus, vous n'appréciez guère ce crachin miteux si fin qu'il semble se glisser jusque dans votre maison douillettement calfeutrée. Rien à faire, on n'est plus chez soi, ces jours-là! Réprimez l'envie de tirer vos rideaux et de vous enfouir, seul, au plus profond d'un lit moite. Venez, allez vous étourdir aux feux du luxe de nos plus glamoureuses avenues. Voilà qui est mieux, l'avenue Louise. Mais non, ne regardez pas les dernières feuilles qui choient des arbres rabougris et ne cherchez pas en vain quelque réconfort au creux des nuages: pas le moindre rayon de soleil ne les percera. Eblouissez-vous plutôt aux néons irisés des vitrines au rigorisme hight-tech ou froufroutantes de robes de cocktail pour dames vieillissantes. Vous voyez, au prix d'un minime effort, le temps et vos humeurs maussades se dissolvent dans d'étourdissantes visions dorées. Prenez la galerie. Mêlez-vous aux gens chics et impalpables. Leurs airs distants et indifférents ne peuvent pas vous tromper: comme vous, ils viennent rêver. Il est naturellement inutile de l'avouer... Au bout de l'avenue de la Toison d'Or, tournez Porte de Namur pour rejoindre d'autres galeries sucrées. Mais la chaussée d'Ixelles s'étire et la foule toujours plus dense ne semble pas s'inquiéter de la distance à parcourir qui s'allonge à chaque pas. Vous vous retournez et, déjà, vous ne pouvez plus aperceoir le goulot de la rue. Perdu dans la foule aux visages impassibles, ni plus ouverts ni plus fermés qu'il y a un instant, vous vous demandez où vous allez. Amusé de la situation, vous suivez. Vous détaillez tout le monde, du grand punk aux cheveux blancs hirsutes se balançant en cadence, à madame tout-le-monde serrant son sac contre elle. Et vous, bien au milieu, vous vous réchauffez de leur tiède présence. Vous pensez à peine à regarder de côté pour voir défiler les murs de plus en plus blancs et uniformes, inhabituels pourtant le long de cette chaussée, mais finalement tellement plus propres! Sans ralentir, vous pénétrez dans un immense bâtiment. Tout le monde sait où aller. Vous suivez, sans vous poser la moindre question. Soudain, quelque chose vous manque. Quelque chose a cessé. Vous vous arrêtez et écoutez. Les autres continuent leur avance à présent inexorable. Vous les suivez du regard et les voyez se précipiter avec calme et dignité dans un gouffre béant, devant l'air satisfait du flûtiste qui jouait, tout à l'heure, dans les Galeries Louise. Vous vous enfuyez, rebroussant chemin avec peine parmi la foule égarée. Vous regagnez la rue et vous courez.

Jusqu'au petit matin, vous avez erré dans Bruxelles désert. Et vous vous êtes endormi, épuisé, rentré chez vous grâce à la dernière énergie qui ramène les chevaux fourbus à l'écurie.

Oserez-vous vous éveiller?  


 


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