ÉPILOGUE

Sur le mur d’écrans, les scènes se répétaient ad libitum, seuls alternaient un jour et une nuit immuables.
- Vous ne trouvez pas que ça a assez duré?
- Quoi, vous vous ennuyez déjà? Vous devriez avoir l’habitude de l’immortalité pourtant.
- Certes, mais, normalement, je travaille, moi, ne vous en déplaise...
- Mais d’ordinaire je travaille, moi aussi! Je ne fais même que ça et c’est précisément ce que je voudrais leur faire comprendre à ces vulgaires mortels! Ma vie sans fin n’a d’écho que dans l’acharnement permanent que je mets à assurer leur confort passager. Même lorsque je vais voir le spectacle d’un autre, je ne suis jamais qu’en représentation de l’image qu’ils doivent avoir de moi-même.
- A mon avis, c’est là tout votre problème. Ils ne peuvent percevoir de vous que le cliché flou et rassurant qu’on leur permet de voir. Mais ces pauvres bougres n’y sont pour rien. C’était dans votre contrat d’emploi, vous auriez dû y réfléchir à deux fois avant de le signer...
- Je n’étais pas le même à l’époque, vous comprenez. Même si j’avais été conditionné dès mon plus jeune âge pour remplir cette tâche, je n’étais alors encore qu’un homme.
- Ah, parce qu’à présent, vous n’en êtes plus un?
- Oh vous êtes agaçante à la fin, vous savez très bien ce que je veux dire! A présent la perspective est... toute différente.
- N’est-ce pas... Mais c’est votre problème et c’est vous seul qui en êtes responsable. J’avoue avoir été un moment amusée par la perspective alléchante que vous me faisiez miroiter. J’espérais goûter à d’autres nectars que les effluves qui entourent mon apparition, quelles qu’en soient les circonstances.
- Ne me dites pas que vous avez été déçue. Je me souviens des premiers instants, vous y avez pris un réel plaisir morbide...
- Soit, le mot était facile. Mais à présent, j’ai eu plus que le temps d’en être écoeurée. Cela suffit, le jeu est terminé, je retourne à mes activités ordinaires!
- Vous n’allez pas me faire ça!
- Oh que si! D’ailleurs j’ai déjà recommencé à votre insu. Allumez donc la caméra de votre office, cela va vous plaire...

Et dans un tourbillon fuligineux, la faux de la mort qui disparaissait lança ses derniers reflets sur les écrans.
- La chienne... Elle me le paiera!
Se précipitant sur commandes, il activa les caméras de son propre bâtiment tandis qu’une panique insensée s’emparait des autres écrans et qu’une clameur unanime de délivrance faisait trembler la tour.
L’office, d’ordinaire immaculé, était méconnaissable. De Léopold, le nouveau majordome, il ne restait rien fors la tête posée sur un plateau. Le reste du corps semblait avoir été vaporisé sur les murs.
Il poussa un soupir : « Décidément, Gaspard me manque plus que je ne le croyais... »



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