PREMIÈRE PARTIE

Au début, on ne s'en est pas vraiment aperçu...   Faut dire, un jour, c'est court pour se rendre compte. Mais quand le jour dure tellement  longtemps qu'il n'en finit plus,  forcément, au bout d'un petit temps, ça met la puce à l'oreille de certaines gens.
Moi, j'y croyais pas, c'est vrai. Faut dire que  j'étais pas comme d'autres, parfois vachement concernés par une fin prochaine. Prenez mon copain Jeff : à la clinique, on lui  avait dit que ça servait à rien de rester la avec son Sida terminus, on ne pouvait plus le soigner et les infirmières, débordées par  le travail avec tous les autres pas encore trop presque morts, elles n'ont pas le temps de lui tenir la main... Alors, on lui avait  donné de l'endo en masse, de quoi se péter la gueule jusqu'à bien plus longtemps que la fin de ses jours et on lui avait dit de  rentrer chez lui... C'est comme ca qu'il m'a appelé et puis qu'on s'est payé une orgie à l'endo. Puisque c'était la seule façon qu'il  avait de s'envoyer encore en l'air, Jeff, il préférait au moins avoir l'illusion de ne pas le faire tout seul. Évidemment, l'endo, ça  déphase... Quand on ne souffre pas trop, ou qu'on peut en prendre assez, ça vous met dans un drôle d'état. C'est comme si  toutes les X minutes vous partiez en orgasme. Mais pas un bête pied comme on en voit dans les vieux films pornos... Non, un  vrai comme on n'en a que dans les boîtes de stimulation pour richards, où d'ailleurs ils vous vaporisent parfois un  peu d'endo... Bref... On n'a pas lésiné, vu la quantité de dope que Jeff avait reçue et qu'il était persuadé en plus que ça  l'achèverait vite fait bien fait.

Puis tout d'un coup, on ne sait pas au bout de combien de temps, on n'en a plus eu et on a fini par redescendre. C'était déjà pas drôle pour moi, mais Jeff, lui c'etait l'enfer... Il était toujours vivant, mais il souffrait terriblement,  de son Sida terminus qui maintenant ne voulait pas l'achever et puis du manque en plus... Ça faisait presque six mois qu'il était pas  redescendu de son trip à l'endo... Il a appelé l'hôpital et, sur l'écran, l'infirmière avait une tête tellement atroce qu'on aurait pu croire qu'elle était dans le même état que lui : jaunâtre, les yeux noirs de fatigue... Impossible de faire quelque chose pour lui  qu'elle lui a dit et inutile d'essayer de se réapprovisionner, les stocks d'endo étaient depuis longtemps épuises, maintenant que la mort s'était arrêtée de travailler.
 
Là, j'ai regardé Jeff qui s'était mis à chialer. Il n'allait quand même  pas croire un truc  pareil. On nous racontait n'importe quel bobard.

Pour essayer de retrouver ma tête, j'ai levé les stores des fenêtres donnant sur une arrière- cour minable. Le ciel qu'on pouvait apercevoir en se tordant le cou avait exactement la même  couleur qu'il avait... oh, ben y avait quelques jours quoi, tout le temps qu'on s'était pété la gueule.

Jeff s'était traîné devant l'écran et l'avait allumé. Une présentatrice, avec la gueule aussi ravagée que celle de l'infirmière, prétendait que le jour ne s'était  jamais couché depuis... que la mort s'était mise en grève. Même qu'on ne savait plus ce qu'on allait faire. Le temps s'était  figé dans un brouillard graisseux et depuis... les gens ne mourraient plus. Mais c'était pire aussi, parce que les enfants ne naissaient plus non plus. C'est comme si tout s'était arrêté depuis ce matin-la... comme ça, en douce, simplement parce que le  soleil avait voulu nous faire croire qu'il s'était perdu en chemin... Sauf que c'était pas un oubli ni volontaire: la Grande  Faucheuse, elle le garde en otage, du bout de sa faux immobilisée...

Et depuis, Jeff et moi on attend. Sauf que Jeff, il est  vachement pressé que les chose s'arrangent: que la mort reprenne son travail et la vie son cours. Peut-être pas autant que la fille  d'à côté qui ne cesse jamais, elle, de hurler. Elle aussi, ils ont fini par la renvoyer de la clinique ou elle était en train d'accoucher... Même qu'une césarienne, y avait plus moyen de lui faire: du béton armé son ventre qu'ils ont dit. Armé peut-être, pour se défendre des bistouris, mais plus que jamais chair de larmes qui implore en vain le temps de la délivrance.

 
Arrêt sur image à suivre...

 



RETOUR