Autrefois, on me sollicitait plus souvent. Et c'était à peine si ma faim avait le temps de se manifester qu'on me comblait déjà de nectar. L'essence même de la vie coulait alors sur moi, en moi, et j'en tirais des forces inouïes qui m'emmenaient au-delà des cieux interdits. Mon privilège était celui de ne plus reconnaître que j'en avais un. On me devait ces délices et on avait l'habitude de me satisfaire. Mais tout cela est si lointain que j'ai aujourd'hui peine à imaginer cette satiété apportée par l'ambroisie d'humains sacrifiés à mon culte. Ils appelaient cela Justice, pour moi c'était le don divin de la vie, mon dû, la satisfaction de ma nature, l'exaltation de ma puissance.
Le jour point, blafard. Ma haine est immense. De quel droit m'a-t-on jadis délaissé? De quel droit m'a-t-on fait ressusciter en ces temps dont j'ignore tout? Ce monde n'est plus le mien, j'en ai été exilé par ce qu'ils appellent la modernité.
Combien d'heures, déjà, depuis que cette parodie de soleil baigne mon corps engourdi et endolori? Quel est ce grondement sourd qui approche et s'amplifie? C'est... une cavalcade... J'en croirais mon passé ressuscité si cette horrible faim ne tenaillait point mes entrailles durcies.
Ils sont passés. C'était donc ce son mat qui m'a éveillé hier. Il m'a ranimé davantage aujourd'hui. Pourtant, ils ne se sont pas arrêtés. Ont-ils pu m'oublier? Je veux réunir mes ultimes pouvoirs pour leur signifier mon besoin. Ils se doivent d'y répondre, puisque ce sont eux qui m'ont rappelé au monde des vivants.
Trois jours d'efforts conjugués avec ceux de la tempête de neige qui s'est déchaînée à mon appel et rien n'est venu... Ils ne m'ont pas apporté mon dû. Et point d'autre alternative possible: la mort ne veut pas de moi. Tel était le pacte. Les hommes m'ont fait vivre, eux seuls pourront m'abattre... si seulement ils avaient encore conscience de mon existence!
Des pas, je sens des pas étouffés par la neige. Ils sont lourds, comme absorbés par le néant, négligés. Un humain, certes, mais diminué. Un de ces êtres comme l'on m'en amenait autrefois, mutilés dans leurs corps ou dans leurs âmes, résignés. Mais pourquoi celui-ci vient-il seul et à pied? Le monde a vraiment changé: les chevaux ne tirent plus la lourde charrette branlante et les hommes marchent, seuls, vers leur terrible destinée. Maladroitement, il tente de reproduire les rites immuables. Il lance lui-même la corde. Il n'est pas très agile. L'émotion, sans doute. Sur son épaule, un fusil. Il joue tous les rôles: bourreau et condamné. Piètre justicier.
Il grimpe sur une bûche et passe la corde autour de son cou. Que fait-il donc? Pourquoi dégage-t-il le fusil de son épaule? Pourquoi le place-t-il sous son menton? Pourquoi cette déflagration? Il tombe, mais seul son sang se répand sur mes racines avides. Il m'offre une double mort, la sienne et celle de mon espoir d'engendrer à nouveau grâce à son dernier plaisir. Stérile à cause d'un homme qui ne sait plus rien du passé, je ne puis chérir la mandragore sous mon ombre émaciée. Mais à quoi bon? Y a-t-il encore des sorciers pour recueillir ce fruit né du désespoir des hommes et de la puissance qu'ils m'ont conférée?
Je ne peux qu'hurler au vent qui me glace et rompt mes branches fragilisées.
Hurler mon insoutenable douleur et ma crainte de l'éternité.
Dans un monde à ce point différent, existe-t-il encore, le
bûcheron rédempteur?
