U r b a n i t é

25/08/80

Sortie de métro givrée
Nappée de sirop de framboise
Hantée d'humains et de chiens
Dont la langue pend de désir

Il faut progresser vite
Pour ne pas se laisser engluer
Comme ces cadavres désoeuvrés
Qui ça et là maculent le sol rosé
De leur décomposition avancée

Sons lourds et lancinants des voix
Des rames, des drames quotidiens
Couvrant les cris trop aigus
Que je ne peux pousser

J'voudrais pas déranger...


04/09/80

Fonctionnaires robotisés déambulant
De couloirs de bureaux en couloirs de métro
Aboutissant chez eux
Appartement moderne tout confort
fonctionnalisé, empilé
Où ne les attendent même plus
Leurs femmes si lasses
De ne pas être aimées

Ils posent sur elles leur regard
Comme ils ont posé leurs mallette dans l'entrée
Droits et raides ils avancent
vers l'écran qu'ils animent

Elles leurs tendent leurs médicaments
Et ils attendent la nuit
Absents et absorbés
Par les images qui défilent
Comme une autre vie


12/09/80

Fond Sonore: Cure, Seventeen seconds
Eau croupissante d'un chantier
Éclairé d'une nuit sans lune ni désespoir
Rien ne se reflète sur ses écailles nacrées de pétrole
Rien n'y vit
Pas un chat, pas un rat
Rien que l'ennui qui s'y oublie


09/80

Régularité ambrée du mécanismeéternel
Cloîtré dans la cheminée
D'une usine désaffectée
En ruine déjà figée
Sortilège d'un devenir sommeillant
Mi-rêve mi-raison 
Trop mûr
Et si près de pourrir


12/80

Un papier gras
Comme une large feuille
Se laisse doucement bercer par le vent
Tapis magique des villes d'automne
Presque d'hiver déjà

De ternes ombres emmitouflées
déambulent absentes et pressées
A la recherche d'une quelconque chaleur

Le vent pâle se mêle
Aux cheveux d'une Ophélie
Qui progresse seule
Digne et éthérée
Vierge de tous les vices brûlants de l'été


01/81

Voix crispante de l'hôtesse
De ce monde souterrain
Susurrant fermement des consignes
Dans une langue familière
Mais que je ne comprends pas
Cela ne me concerne pas

Crissement de pas sur les poussières
Hantant les couloirs vides
Et roulant machinalement

Avancer peu à peu dans son monde
Sans déranger celui des autres

Nourritures aseptisées
Absorbées en un temps record
Attente assourdie
Par ma respiration lente et fascinante
Flash d'une présence essentielle
La vie elle-même

Tour de manège et ronrons
Puis je repars dans la lumière acide
De quelque nocturne soudeur de rêves


18/02/81
B r u x e l l e s

Poubelle aux yeux de néon mal démaquillés
Tu crisses, tu glisses sur tes boulevards désenchantés
Ton coeur bat tristement
Sous les vies trop stressées

Tu peux hurler ton effroi d'exister
Plus personne pour t'écouter
Bruxelles a tout étouffé

Sourds et muets aux autres
Nous déambulons les yeux hagards
Perdus dans les larmes de pluie
Dont elle lave ses péchés immaculés

Le sang des anges est pur
Et ne tache pas son pavé
Et leur silence de mourir
N'a rien pour nous déranger


16/09/81

Attente lente à définir
Arrivée du boîtier de métal glissant sur des rails frileux
Ouverture des portes
Attention aux marches a gravir prestement
Avant que ne crisse l'acide sonnerie
Annonçant la fermeture des mâchoires géantes

Atmosphère lourde embuée de sommeil
Lèvres trop roses psalmodiant une lecture
Ballottement, bercement interrompus
Par les arrêts prévus administrativement

Se lever, marcher, attendre
Que les mâchoires daignent se desserrer
Pour vous cracher dans la rue
Mouvante de bruits et de vapeurs

Ordonnés, fourmis programmées
Nous allons dans un désordre apparent
Vers nos diverses destinées


05/05/82

A quoi rêvent les chats
Bleus sous la lune
La brume que croisent nos pas
Est pleine d'amertume

Il fait nuit
Il fait gris et orange à la fois
Si les lampes ont péri
Les néons font la loi
Et éclairent l'obscurité du ciel
D'un triste incendie
De leur terne éclat
Qui opacifie l'air si lourd
De rumeurs de bitume
Et de gaz trop fielleux
Qui s'immiscent dans la brume

Et si le calme règne
Son trône est bien précaire
Un errant, un crissement de tôles
Peut surgir et le défaire

Seuls restent les chats
Maîtres de ces lieux
Pâles sous la lune bleue
À rêver d'un ailleurs
Où nous serions heureux


29/11/82

Atmosphère ambiante embrumée
Sur fond de sacs poubelles
Bruxelles soupire
Sirupeusement engourdie
Emmitouflée dans son ennui
Permanent

Errants et ronds
Les chats
Pâles auteurs de la nuit
S'étirent vers la lune

Serpentins de queues
Nous rappellent que la fête
Est finie depuis longtemps

Il faut vivre maintenant


07/04/84

Urne brune au fond de l'impasse
Mer intérieure d'une flaque huilée
Qui bleuit la nuit
Sous la bruine fine de la lune

Silence abasourdi
Et l'ennui qui crie
Cadavre absent du passant pressé
Et oubli latent du chat embaumé


18/10/84

Quand enfin elle saoule à grosses flaques
la ville sale
Les pressés de la pluie
S'enfuient sous les eaux cendre et grises

Mentant aux vents
Qui retournent leurs parapluies
Ils se hâtent vers d'absurdes abris
A l'aune de leurs vies momifiées 


31/01/90

En ville, il n'y a pas de chemins de traverse
Juste des impasses

Hors des trottoirs crasseux
Et mal nivelés
Nul salut
Il faut marcher droit
Au risque de s'écraser contre une façade
Pour échapper aux tôles faucheuses

Avant, les rues respiraient encore
Même si l'encre de leur ombre
Puait comme la mort
Elles offraient des répits
Les espaces des jardins
Et des cimetières

Si des murs et des portes
Défendaient les accès de la ville
Menacés par des gibets
C'était pour faire croire
Qu'entre ses murs
La vie était plus douce et sauve
Que là où tout peut arriver
Dans la touffeur des forêts qui respirent


Texte de : Annie Pilloy



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