Dessin: ©Marco Radicchi
Une faim sans fin...
 


Madame Ramuchet montait la rue en soufflant. Que ses cabas étaient lourds et la pente raide. "Mais, allons, c'est pour la bonne cause", se disait-elle. Son mari l'épiait derrière les persiennes, elle le savait. Quand elle rentrerait, il ferait semblant de somnoler dans son fauteuil. Cela durait depuis tellement d'années qu'elle s'étonna d'en prendre soudain conscience.

Avec la lenteur calculée d'un iguane, elle parvint enfin à sa porte. Elle l'ouvrit, déposa une maigre partie de son fardeau et repartit sans avoir jeté le moindre regard à Alfred qui s'assoupissait vraiment devant le poste de télévision.

"Regardez, la voilà encore!" clabaudaient les commères.

C'est que Madame Ramuchet ne passait pas inaperçue, même si plus personne n'accordait d'importance à son physique depuis longtemps. Ses pantoufles élargissaient ses pieds en pattes grotesques arrimées par des chevilles sèches à des mollets rétrécis. Le motif fauve de son éternel imperméable dissimulait totalement sa corpulence. Du col brunâtre émergeait un cou nerveux qui soutenait une mâchoire noueuse et proéminente. Le nez aquilin portait des lunettes sales derrière lesquelles on devinait à peine les yeux délavés. Le front fuyait aussi loin qu'il le pouvait et plus loin encore, car les mèches d'un gris-jaunâtre étaient sévèrement tirées en chignon. Les veines bleuies de ses mains crispées tressautaient sous la peau parcheminée qu'elles semblaient prêtes à crever.

Elle posa son fardeau en poussant un soupir satisfait et détacha les fils qui retenaient le morceau de grillage. Puis, elle s'engagea dans le terrain vague, non sans en avoir soigneusement refermé l'accès. De partout surgirent alors des matous, des chattes et des chatons qu'elle apostrophait d'une voix qu'elle imaginait caressante mais qui, sortant de sa gorge rêche, retentissait tel le cri du corbeau perché sur un gibet. Elle ouvrit ses paniers et déballa les paquets de viande qu'elle répartit tant bien que mal entre les animaux malgré les bousculades et les feulements. Elle les regarda engloutir jusqu'au dernier morceau. Deux ou trois habitués vinrent se frotter brièvement à ses jambes. Remplie d'aise, elle sanctionna le tableau d'un traditionnel: "Ah, si les gens étaient aussi gentils que vous..." Elle ramassa soigneusement tous les papiers roses et blancs et s'en retourna chez elle.

Alfred dormait pour de bon et avait laissé bouillir le café. Elle ferma la porte de la cuisine pour ne plus l'entendre ronfler. Elle ôta la cafetière du réchaud et vida son contenu dans l'évier. Machinalement, elle prépara sans conviction un repas sans relief. Lors du souper, Alfred lui lança un regard furieux ( quand elle eut le dos tourné, naturellement): sa part de viande avait encore rétréci et au profit de ces sales bestioles, il le savait bien. Quand il pensait qu'il avait travaillé sa vie durant et qu'aujourd'hui sa modeste pension s'engouffrait dans les estomacs de ces félins égarés, il avait des velléités de crime. Mais des velléités seulement. Et il alla se rasseoir, tête basse, dans son vieux canapé.

Ainsi, Madame Ramuchet allait inlassablement nourrir ses protégés, qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige... Et ce jour-là, il gelait à pierre fendre. L'ascension de la rue fut plus pénible encore. "Ah, si au moins les gens, ces rustres, dégageaient leurs trottoirs! Mais non, ils préfèrent guetter derrière leurs rideaux l'infortune de leurs semblables..." grognait-elle pour s'encourager. Et ses pauvres minets qui l'attendaient sûrement, plus affamés que jamais. Elle détacha à grand peine les fils de la clôture. Les chats l'entouraient déjà, aussi crottés qu'impatients. Elle s'efforça de les entraîner le plus loin possible de la palissade pour qu'ils soient à l'abri des garnements qui s'amusaient à les martyriser. Qu'il était difficile d'avancer sur ce terrain verglacé encombré de détritus. Et ce matou tigré qui s'obstinait à passer entre ses jambes. Et... "Aaah..." Madame Ramuchet glisse et dévale toute la pente de la décharge. Elle gît tout au fond. Ses yeux vides ne voient plus le ciel lourd d'où la neige commence à tomber.

Alfred s'éveilla, tenaillé par la faim. "Comment, huit heures déjà et elle n'est pas encore rentrée!". Ah mais tant pis, il se passerait bien d'elle!

Deux semaines plus tard, ayant épuisé les provisions, Alfred enfila son pardessus et se rendit chez l'épicier. Passant devant le bureau de police, il se dit qu'il ferait bien de signaler la disparition de son épouse, s'il ne voulait pas avoir d'ennuis. Après avoir recueilli sa déposition détaillée, le commissaire lui fit remarquer, pour la forme, qu'il avait quelque peu tardé à le prévenir. Mais, entre hommes, on se comprend, n'est-ce pas.

Il fit immédiatement orienter les recherches vers la décharge et n'eut aucune surprise lorsque l'agent en service lui apprit qu'on y avait retrouvé le corps de Madame Ramuchet. Il ne put pourtant retenir le frisson qui lui parcourut l'échine quand il présenta le corps au veuf: il n'en restait que les os soigneusement nettoyés. 


 


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