Une erreur monumentale

Ma famille avait la rancune tenace: en ces temps où, paraît-il, tout fout le camp, elle conservait des valeurs morales inébranlables et un souvenir plein de rancune de mon aïeul aventurier qui avait préféré reprendre les chemins du vaste monde plutôt que de voir grossir une épouse qu'il avait honorée lors d'un bref séjour. Les responsabilités de pater familias pesaient trop lourd sur ses larges épaules. Il s'en fut donc, à tout jamais, disait-on. Mais les documents que me remit le notaire de la famille le jour de ma majorité m'apprirent qu'il avait fini ses jours chez les Bénédictins, en proie à un tel mysticisme que les braves Pères craignirent pour sa santé mentale et plus encore pour la paix de son âme. Mon parent désirait que son journal intime ainsi que certains objets fussent remis à son descendant qui présenterait certaines caractéristiques morales dont le reste de la famille était, à son sens, totalement dépourvu. Avec un certain orgueil, je pensai à l'honnêteté et au courage. Mon entourage vivait reclus dans l'attente d'un événement interne: mariage (d'argent), mort (d'un oncle à héritage) ou naissance (pour perpétuer leur glorieuse lignée)... Mon ancêtre s'était brusquement soustrait à cette destiné exaltante et personne ne le lui pardonnait. Pas plus qu'on ne me pardonna, même à travers la mort et les ans, d'avoir été susceptible de plaire à cet indigne parent.

Je pris possession de ce précieux legs et je m'enfermai immédiatement dans mes appartements afin de le découvrir. Le coffret de bois brut contenait, outre le volumineux journal, quelques menus objets de provenances très diverses. Il y avait aussi toute une série d'échantillons de terre des différentes contrées qui avaient séduit Benjamin et qui l'avaient parfois retenu quelques années. Certains des sachets de papier étaient vides et pourtant, il n'y avait aucune trace de poussière au fond du coffret. J'étalai ces "trésors" sur mon bureau et appréciai tour à tour les représentations et les bijoux païens d'une myriade de dieux qui m'étaient totalement inconnus. Etait-ce la connaissance de ces dieux impies qui avait troublé à ce point les derniers jours de mon parent?

J'entrepris derechef la lecture de son journal. L'ingéniosité de cet homme à me faire vivre de mon fauteuil ses propres voyages et ressentir ses propres impressions était surprenante. Chaque objet, chaque échantillon de terre ou d'épice était destiné, à un moment précis de son récit, à être palpé, reniflé voire même goûté. Il me fit ainsi traverser l'Afrique d'ouest en est, longer les côtes australiennes, séjourner au Siam et fumer l'opium du Tonkin... Au cours de ses nombreuses pérégrinations, il avait amassé tant de légendes et de connaissances qu'elles auraient justifié à elles seules la publication de plusieurs volumes, si Benjamin avait pris la peine de soigner quelque peu sa fruste écriture.

Atteignant le milieu de la quarantaine, il désira préparer une expédition périlleuse et pleine d'imprévus qui serait la dernière, soit qu'il y perdît la vie, soit qu'il en revînt, chargé d'émotions assez vives et de souvenirs assez puissants pour suffire à peupler la fin de son existence. A cet effet, il rechercha pendant près d'un an des esprits hors du commun aux corps robustes. C'est ainsi que se réunirent autour de son extraordinaire proposition les hommes les plus inattendus et avant-gardistes de son temps: un géologue, un archéologue spécialisé en histoire asiate, un missionnaire médecin, un chirurgien plastique, un chimiste et un aventurier à priori inculte qui fut pourtant l'instigateur de leur destination. Car où donc allaient pouvoir s'étonner ces sept personnages, chacun aigri en son domaine? Cab sut impressionner ces messieurs pourtant imbus de leur sciences respectives et se glorifiant volontiers d'être blasés à tout jamais.

Trois mois plus tard, l'équipe embarquait de différents points d'Europe, qui en train, qui en bateau, pour une première destination: Pékin. Là, à grands frais, ils s'équipèrent selon les possibilités locales. Après de longues semaines de marche forcée, guidés par de silencieux Mongols, ils parvinrent au seuil de l'endroit où l'expédition allait réellement débuter: le désert de Gobi. Cab demanda aux guides et porteurs autochtones d'établir un campement assez élaboré afin qu'ils puissent les attendre là un bon mois. Passé ce laps de temps, compte tenu des délais de retour, ils pourraient se faire payer à Pékin même s'ils n'étaient pas accompagnés de ces excentriques européens.

Après deux jours de repos et un tri minutieux du matériel qui leur serait absolument nécessaire, mon aïeul et ses compagnons pénétrèrent enfin dans le désert qui recelait, espéraient-ils, ce qui leur procurerait le plus grand frisson de leur vie. Mis à part les difficultés inhérentes au terrain rocailleux et aux terribles variations de température, leur progression fut sans histoire. A tel point que Benjamin se lassait de la monotonie du paysage et des visages obstinément anxieux de ses compagnons. Mais ces neufs jours furent immédiatement oubliés, ce soir-là, quand ils se trouvèrent au bord d'un cratère immense aux pentes douces où poussait une végétation hasardeuse. Le fond en restait invisible: il en émanait une brume bleuâtre et opaque. Harassés, ils durent se résoudre à installer le camp.

Mon ancêtre consigna dans son journal le rêve qu'il fit cette nuit-là et qui s'avéra prémonitoire. S'il savait vaguement ce qu'il pouvait espérer découvrir, comment pour autant expliquer ses visions d'une extrême précision de moulures aux étranges arabesques entrelacées, de linteaux incroyablement lourds, de l'uniformité d'un blanc bleuté presque aveuglant malgré la brume perpétuelle qui voilait le soleil, de portes infiniment closes comme si elles faisaient partie intégrante des bâtiments...? Car c'est bien ce qu'ils découvrirent le lendemain, après deux heures de marche vers le fond du cratère. Si l'étonnement des aventuriers fatigués fut intense, jugez de celui de mon aïeul qui redécouvrait la cité oubliée. A cause de la couche de brouillard, ils n'avaient rien pu soupçonner de la cité avant d'être parvenus à ses portes. Il leur était donc impossible d'avoir la moindre idée quant à l'étrange ensemble urbain d'une facture très inattendue dans cette partie du monde. Benjamin se garda bien de faire part de ses souvenirs oniriques, tant par crainte de passer pour un fou ou un vantard que par superstition de voir la réalité prendre l'apparence dramatique que seuls les rêves apportent, quand ils tournent au cauchemar.

Maîtrisant leur impatience grâce à leur longue expérience, il se firent un devoir d'établir leur nouveau campement, chose doublement nécessaire à cause du micro-climat très frais, même en plein jour et de la durée indéterminable de leur exploration. Cab avait une mine préoccupée et fit part à Benjamin de son inquiétude provenant des remugles marécageux qui se dégagaient et de cette humidité persistante dont rien, dans les parages immédiats, ne semblait expliquer la présence.

Le soleil avait atteint le zénith quand ils partirent enfin en reconnaissance. Ils décidèrent de faire d'abord le tour de l'enceinte extérieure. Cab, l'archéologue et le chirurgien par l'est et mon aïeul accompagné du médecin, du géologue et du chimiste par l'ouest. Ce dernier groupe fut un peu déçu da la maigre teneur de leur rapport, n'ayant rien aperçu d'autre qu'une succession de bâtiments légèrement et régulièrement incurvés et ne présentant aucun orifice au rez-de-chaussée. Aux étages, les façades portaient des arabesques enlacées dont le motif se répétait à intervalles réguliers, toutes les cinq "fenêtres". Ce mot même ne convenait pas: après avoir essayé en vain d'en briser les "vitres" en y jetant des pierres, ils avaient constaté qu'il ne s'agissait que d'un trompe l'oeil admirablement réalisé. Cab et ses compagnons n'eurent rien d'autre à ajouter, si ce n'est qu'ils avaient découvert une seule et unique voie d'accès. Il pénétrèrent donc par cette large artère dans la ville morte. Vue de l'intérieur, la cité se composait de maisons distinctes, bien qu'étroitement soudées les unes aux autres. De ce côté-ci du décor, il existait des portes et des fenêtres au niveau du rez-de-chaussée. Elles présentaient le lourds linteaux ascétiques contrastant étrangement avec les moulures des deux autres étages semblables à celles de l'extérieur. De nulle part on n'apercevait de cheminée ou d'ouverture vers le ciel. Cab tenta d'ouvrir plusieurs portes et de briser quelque vitre, mais il n'y parvint pas. Pressentant qu'elles devaient être composées du même matériau que le reste des édifices, il en fit prélever quelques échantillons par le chimiste qui les recueillit dans de petits sachets de papier. Les endroits qu'il avait grattés ne perdirent pas leur aspect frais et pimpant, à tel point qu'ils eurent l'impression d'une régénération presque instantanée. Benjamin leur fit alors remarquer qu'on ne constatait nulle part d'assemblage de briques, de moellons ou de pierres. Ils décidèrent de ne pas aller plus loin ce jour-là, préférant au préalable avoir les résultats des tests nécessaires à percer le mystère de la composition des maisons.

Le soleil déclinait déjà lorsqu'ils furent de retour au campement. Simpletown, le chimiste, se retira sous sa tente pour effectuer des expériences longues et complexes à propos desquelles Cab ne cessa de maugréer tout en préparant le repas. Personne n'eut guère d'appétit et tous restèrent assis autour du feu, frissonnants, leurs couvertures serrées autour de leurs épaules. La nuit était profonde lorsque Simpletown sortit de son laboratoire de campagne, les yeux hagards et rougis par les vapeurs chimiques. C'est à peine si la troupe transie osa lever son regard vers lui. En effet, il avait peu à leur dire: tous les échantillons étaient de même nature, de quelque endroit de la structure qu'ils proviennent et cette nature même était difficilement assimilable à une matière précise. C'était une sorte de mélange improbable entre le minéral, le végétal et l'animal, bien que dans une mesure beaucoup plus faible. Avec si peu de données, il leur était bien impossible d'imaginer les origines de la cité. Un seul point était rassurant: aucune composante ne pouvait mettre en danger la vie humaine.

Ils se retirèrent et passèrent une fin de nuit fort agitée d'où ils émergèrent dans un état second. Benjamin se demanda si la brume ne justifiait pas autant son état que son manque de sommeil. Simpletown aurait pu y songer! Mais mon parent se dit que tant d'invraisemblances commençaient à lui tourmenter l'esprit. Il revint tant soit peu à la réalité et retrouva ses compagnons bien décidés à aller jusqu'au bout de leur découverte.

Rien ne semblait s'être modifié dans la cité depuis la veille et ils progressèrent plus rapidement. Au bout d'une demi-heure environ, l'archéologue leur fit remarquer qu'ils avançaient dans une gigantesque spire qui les mèneraient tôt ou tard à son centre où tous espéraient trouver l'aboutissement de leur odyssée. Un autre détail d'importance se marquait davantage à chaque instant de leur cheminement: si les murs des bâtiments situés à leur droite ne présentaient aucune autre particularité que leur forme de plus en plus incurvée, ceux de gauche s'inclinaient à tel point qu'il fut bientôt possible de les gravir tant leur pente était douce. Nul ne s'y risqua. Après trois bonnes heures de marche, ils parvinrent à une sorte de place dont les murailles avoisinantes étaient à présent presque horizontales. En son centre, au niveau du sol, se trouvait une façade à priori semblable à toutes les autres, bien que rigoureusement plane et affleurant à peine.

Chacun sut qu'ils étaient enfin parvenus au coeur de cette entité inouïe qui semblait inviolée. Si étrange que fut cette découverte, aucun d'entre eux ne put se résoudre à ce qu'elle se limitât à cela. Cab se glissa sans mot dire sur la façade plane qui tint bon. Elle sonna creux sous ses pas et il dut retenir un mouvement de joie trop brutal qui eût pu lui être fatal. Tous s'approchèrent et constatèrent que les fenêtres étaient, sinon de verre, tout au moins transparentes et laissaient fuser une pâle lueur verdâtre qui semblait émaner d'une fosse bien en contrebas. Cab voulut briser une vitre pour mieux voir ce gouffre à priori insondable, mais Benjamin, coupant son élan, lui indiqua du regard la porte. Cela paraissait tellement évident que nul n'avait osé y penser. Pourtant, elle s'ouvrit sans peine et dévoila un escalier en spirale qui descendait le long du puits phosphorescent.

Mon aïeul, ayant en mémoire son rêve qui, jusqu'à présent, c'était révélé exact, tenta de les dissuader de pousser plus avant leur exploration, les assurant qu'ils courraient à une mort certaine. Simpletown était de son avis: que savait-on de cet endroit pour entreprendre pareille descente aux enfers? C'est ainsi qu'il fut décidé que les deux couards -selon l'expression de Cab- resteraient à la surface tandis que les cinq autres descendraient. Ils assureraient une liaison toutes les demi-heure par des signaux en morse.

Leur descente parut durer une éternité à mon aïeul qui jetait ses regards tantôt vers le filin qui disparaissait dans l'escalier insondable, tantôt vers sa montre dont les aiguilles lui semblaient figées. Mais exactement après une demi-heure, les premiers signaux leur parvinrent. Leur déception était palpable: ils avaient sans cesse descendu les marches régulières sans que rien ne leur annonçât un aboutissement quelconque. Tout au plus espéraient-ils que les lueurs phosphorescentes s'amplifiaient, à moins que leurs yeux ne s'habituent à l'obscurité. Le long silence revint et, par trois fois, les mêmes informations découragées furent transmises. Lors de la dernière transmission, Benjamin ferma les yeux et se mit à hurler: son rêve se révélait absolument exact. Contre toute attente logique, le long escalier menait à une vaste salle d'aspect totalement organique où régnait une puanteur à peine soutenable. L'ensemble rayonnait de cette éblouissante lumière verdâtre et c'était avec peine que l'on y distinguait des formes inquiétantes, de sordides orifices dont il était impossible de s'avouer l'infâme usage... Ils n'eurent guère le temps de transmettre davantage. La terre se mit à trembler comme si un immense broyeur venait de s'ébranler. Seul Benjamin savait ce qui se passait, car la réalité était son cauchemar. Simpletown eut le réflexe de le brutaliser pour le ramener à une autre réalité: la leur. Il fallait filer, car, imperceptiblement, l'ensemble vibrait doucement tout en resserrant son inexorable étreinte. Et ce fut une course folle, une fuite intense qui leur permit de regagner le campement peu avant l'accomplissement total du mouvement. Impuissants, ils virent l'édifice se refermer sur lui-même en émettant d'innommables gargouillis qui confirmèrent toutes les craintes de Benjamin: la ville digérait ses compagnons.

Pendant une longue période, mon aïeul ne garda presque aucun souvenir, passant de phases de délires à des phases d'apathie et de vide mental profond. Ce ne furent que plusieurs mois après son retour en Occident qu'il prit conscience d'être hébergé chez ce brave Simpletown qui n'avait cessé de veiller sur lui avec un constant dévouement. Durant la fin de son séjour chez son hôte, en Angleterre, aucun d'entre eux ne fit allusion à leur préoccupation commune. Lorsque Benjamin manifesta son désir de rentrer en Belgique, son ami lui confia, la veille de son départ, les échantillons qu'il avait prélevés lors de leur expédition et gardés jusque là.

Il les empocha sans mot dire.

De retour en sa ville natale, mon aïeul adopta un train de vie très ordinaire pour un aventurier tel que lui, partageant son temps entre la révision de son journal et des habitudes de célibataire rassis. Un jour, rangeant ses effets, il retrouva dans une de ses poches les sachets contenant les échantillons de "muraille". Un malaise l'envahit aussitôt et il décida de s'en débarrasser au plus vite. Lors de ses promenades en ville, il avait vu de nombreux chantiers et il décida de vider le contenu des sachets de papier dans la terre meuble d'une maison fraîchement abattue et sur laquelle on replanterait un bâtiment flambant neuf, enterrant tout danger éventuel. Ainsi fut fait... Et la vie de Benjamin reprit, morne et monotone, tout juste peuplée de bons ou d'inquiétants souvenirs.

Environ trois ans plus tard, mon parent fit à nouveau un rêve de la cité oubliée. Inquiet, il ne sut d'abord que penser, puis, il se rappela avec angoisse son geste pour enfouir à jamais cet épisode de sa vie. Il se rendit rue D... où il avait répandu les échantillons maudits et constata que ses appréhensions étaient amplement justifiées. Un immeuble y trônait, en tout point semblable à ceux de la ville carnivore. Maîtrisant sa surprise et sa frayeur, il tenta d'en ouvrir la porte sans résultat, tant et si bien qu'il se fit arrêter par deux représentants de l'ordre tandis qu'il essayait de briser les vitres à coup de canne.

Le commissaire de police ne comprenant naturellement rien à ses explications fit venir un médecin qui administra un puissant sédatif à Benjamin. Tout ceci lui aurait certainement valu l'asile si la guerre n'avait éclaté quelques semaines plus tard. Mon ancêtre décida alors de se réfugier dans le couvent de Bénédictins où il termina ses jours en proie à d'horribles cauchemars et illuminé de crises mystiques impressionnantes. La fin de son journal est très confuse, sauf le dernier passage rédigé peu avant sa mort et que voici:

"J'ai appris par le Frère B. que la rue D... avait été miraculeusement épargnée par les bombes alors que tout le quartier de la gare avait été mutilé. Il est donc évident que la maison que j'y ai semée y fleurit toujours, parée de ses atours maléfiques. Je n'ose songer aux victimes qu'elle aura englouties et qu'on aura cru disparues à la faveur des événements troubles de ces dernières années.

Je n'ai plus la force physique ni mentale de détruire ce que j'ai involontairement engendré. Et je ne puis escompter une aide de ces braves pères qui refuseraient de me croire, puisqu'ils doutent de ma santé mentale. Quant à faire appel à ma famille, je ne puis l'envisager aujourd'hui. C'est pourquoi, j'espère que le futur verra naître un être d'exception apte à me comprendre, à me croire et à réduire à néant l'erreur monumentale que j'ai commise."

En refermant le coffret, je restai plongé dans la plus grande des perplexités. Et, bien que la nuit fût déjà très avancée, je décidai d'aller sur le champ vérifier dans ce quartier proche de la gare, si Benjamin avait dit vrai. J'arrêtai ma voiture au début de la rue D... et continuai à pied. Mon attention fut attirée par l'humidité suintant de la façade au numéro 43 et par une pénétrante odeur de moisissure. Je traversai la rue pour mieux voir la maison et, levant les yeux, j'aperçus une bâtisse de deux étages de facture apparemment ordinaire. Malgré l'obscurité, je distinguai au rez-de-chaussée une porte et deux fenêtres aux linteaux lourds et dépouillés et, aux étages, trois orifices décorés d'arabesques complexes. Je fus un peu déçu par l'aspect fort coquet de l'ensemble et décidai d'y pénétrer, si possible, afin de confirmer ou d'infirmer les allégations de mon ancêtre. La porte n'était pas close. Les pièces du bas étaient vides (pour autant que je pus en juger à la lueur de ma torche). L'escalier qui aurait permis d'accéder aux étages était absent et je ne découvris pas d'ouverture dans le plafond. Par contre, une porte menait à ce que je supposai être la cave. Mais je ne poursuivis pas plus loin mon exploration: une sournoise lueur verte fusait de cet angle de la pièce. Je sortis précipitamment, ébahi que la porte ne soit pas bloquée.

Je passai le reste de la nuit hanté par les plus cruelles hésitations quant à la méthode de destruction radicale pour laquelle j'allais opter. Aucune d'entre elles ne me satisfit. Au matin, ivre de fatigue et d'angoisse, je sortis prendre l'air et j'achetai machinalement le journal. Le gros titre attira mon attention: un attentat terroriste avait endommagé deux bâtiments appartenant à l'extrême droite. Soudain, j'entrevis la solution: je ferais sauter la maison carnivore en faisant croire à un "banal" attentat terroriste. Il me fallut moins de deux semaines pour trouver les quantités d'explosifs nécessaires. Dans cette rue toujours déserte la nuit, rien ne fut plus aisé que de déposer la charge au rez-de-chaussée, près de l'orifice de la cave. J'avais réglé la minuterie du détonateur à vingt minutes après mon départ et je roulai à tombeau ouvert vers la périphérie lorsque, soudain, une inquiétude m'envahit: la maison allait certes bel et bien exploser, mais les poussières, les cendres se répandraient par la ville tout entière et y essaimeraient leur vorace malédiction.

Pris de panique, je fis demi-tour et je ne vis pas arriver le camion...

Et me voilà sur mon lit d'hôpital, privé de l'usage de mes membres inférieurs et voué au silence, si je ne veux pas attirer l'attention des médecins sur ce qu'ils prendraient pour "les tristes conséquences d'une commotion cérébrale"...



RETOUR