- Je, heu,...
- Evidemment, encore en train de rêver...
- Mais Kalidja, je...
- Je sais, tu voyageais dans ton esprit. Très bien, si tu préfères rester dans cette dimension et ne jamais parcourir les autres, pas même en pensée, c'est ton droit. Va rêver ailleurs et ne reviens que lorsque tu auras les pieds et la tête ici bas. Je ne peux rien t'apprendre, si tu ne participes pas.
- Je veux apprendre.
- Giurdija, c'est tout pour aujourd'hui.
La tête basse, il ramassa ses affaires et se leva.
- Reprenons vous autres! Jamja, peux-tu me dire quel est le premier plan?
Ce n'est pas juste, pensait Giurdija en s'éloignant, je les vaux tous. Il passa sous l'arche fleurie et se retrouva en rase campagne. Même s'il s'était retourné, il n'aurait plus aperçu l'enclos d'enseignement. Et aucun non initié n'aurait jamais pu soupçonner son emplacement. Il se dirigea vers le bosquet près de la rivière. Là au moins, il pourrait rêver tout à son aise. Qu'avait-il à faire du premier niveau? Kalidja était pourtant au courant que tout enfant Karmayan savait depuis son plus jeune âge par coeur comment se déplacer dans les douze premiers plans. Il ne comprenait pas que l'on s'obstine à leur faire systématiquement reprendre tout depuis le début... Cela représentait pour lui une véritable vexation. Tout autant qu'avait toujours été douloureux le fait de savoir sans pouvoir... Les tabous étaient tels qu'il fallait des années et des années de longues études rébarbatives avant de cerner les différents niveaux et les modes de communication possibles avec chacun d'entre eux. Evidemment un apprentissage aussi long en décourageait beaucoup et il n'était censé rester ainsi que les meilleurs éléments. Et pourtant, toute une vie de sacrifice et de patience pouvait encore se voir anéantie lors de l'ultime épreuve. Giurdija se disait que c'était mal fait, que l'on ne devrait pas attendre tant d'années pour savoir si toutes les autres en valaient la peine. Et c'était précisément à cela qu'il pensait quand Kalidja l'avait interrogé. Le premier plan, quelle foutaise, n'importe quel nourrisson Karmayan en avait déjà conscience.
Il s'adossa à un arbre dont les fines feuilles mordorées descendaient jusqu'à la surface de l'eau. Il aimait la fraîcheur apaisante de cet endroit. Personne ne venait jamais l'y déranger. Et pour cause, personne d'autre que lui n'y était jamais venu. Ils n'étaient capables de pénétrer que dans les endroits communs dont on leur avait donné la clef, avec l'assurance de ce qu'ils y allaient trouver. Les rustres, aucun d'entre eux n'aurait jamais osé ouvrir des portes qu'on ne leur avait pas dévoilées au préalable... Les minables... Et bien oui, lui Giurdija rêvait et ses rêves n'étaient pas vains puisqu'il avait accès à loisir au deuxième plan, sans avoir à en mendier la permission...
Il respira très fort pour chasser les relents de sa colère. Il savait que sur ce point au moins Kalidja avait raison: la colère brouille les sens... et parfois même l'essence disait-elle. Et cela, bien que son orgueil lui refusât de l'admettre, il n'était pas certain d'en saisir le signification profonde. Apaisé, il sortit des feuilles de son sac et entreprit de tracer les douze niveaux. C'était d'une simplicité enfantine. Mais jusqu'à quand devrait-il attendre pour en savoir plus, pour sonder ne serait-ce qu'une infime part de l'infinité des possibles?
- Cela viendra plus vite que tu ne le crois...
- Qui... qui a parlé?
Giurdija eut beau se tordre le cou, il ne vit personne.
- A force de vouloir pénétrer ces secrets, voilà que j'imagine entendre des voix venues d'ailleurs. Mais ça serait trop beau si ça pouvait m'arriver à moi...
- Et pourtant...
Pris d'effroi, Giurdija se leva en sursaut. Il saisit sa double dague et la fit tournoyer dans l'air.
- Qui êtes-vous? Où vous cachez-vous?
- Calme-toi, jeune impétueux. Je ne me cache pas puisque je suis venu à toi. Je commence d'ailleurs à me demander pourquoi c'est vers toi que j'ai dû venir...
- Comment ça? De quoi parlez-vous?
Stupéfait, il avait lâché sa dague et écarquillait en vain les yeux.
- Cela fait, disons un certain temps que je t'observe et, franchement, je me demande pourquoi le choix s'est fixé sur toi. Mais peu importe, puisqu'il doit en être ainsi, j'essayerai de faire en sorte que cela soit, soupira la voix.
- Mais que me voulez-vous à la fin? dit Giurdija partagé entre l'irritation et la curiosité.
- C'est une bien longue histoire, répliqua la voix d'un ton trop solennel.
- Ah non, vous n'allez pas recommencer comme tous les autres, hein! "Un peu de patience, tu sauras ça quand tu seras grand." "Maîtrise d'abord les douze premiers niveaux, on en reparlera plus tard." "Sois raisonnable, Giurdija." J'en ai assez, assez, d'entendre tous ces vieillards cacochymes me traiter avec mépris pour essayer de protéger leurs soit-disant pouvoirs... Je finis par me demander s'il y a quelque chose au delà des douze cercles... C'est vrai, à la fin, c'est toujours la même chose! finit-il, au bord des larmes.
- Mais oui, mais oui, les autres plans existent.
Dans la douce lumière filtrée par le feuillage, une brume s'opacifia et prit la forme tangible d'un vieillard.
- C'est tout ce que vous avez trouvé pour me le prouver? Vraiment, me croyez-vous ignorant à ce point pour me faire prendre une simple matérialisation pour une intervention venant d'un autre plan?
- Excuse-moi, dit le vieillard, c'est la forme que l'on m'avait suggéré de prendre. Je vois que ces précautions pour ne pas t'effrayer s'avèrent inutiles. Tu feras peut-être l'affaire, finalement...
Tout en parlant, l'image du vieil homme s'estompa et se recomposa. Ce que Giurdija vit alors le laissa sans voix... Il parvint enfin à balbutier:
- Ca... ça alors...
- Convaincu, à présent?
- Et vous voulez dire que vous avez besoin de moi? Mais comment, en quoi puis-je être utile?
- Tu sais qu'il est un cercle parmi les cercles que l'on ne peut violer impunément qui est particulièrement tabou.
- Celui du temps?
- Exactement, les lois primordiales sont les mêmes partout. Qu'il s'agisse du passé ou du futur, on ne peut y pénétrer que d'une façon très brève afin qu'il y ait le moins d'interférences possibles. Tout au plus, s'il y a quelqu'un à cet endroit, sentira-t-il une présence. Le temps qu'il se retourne, il n'y aura déjà plus rien.
- Cette impression d'être observé dans le dos.
- Exactement. Bien qu'il ne s'agisse que très rarement d'un lointain visiteur. Chez toi comme chez nous, les parents aiment parfois à être rassuré sur le sort de leurs rejetons.
- Hélas, soupira Giurdija.
- Et bien, Klairana t'a vu.
- Qui m'a vu? Et où? Ou plutôt quand?
- Oh là, doucement. Une question à la fois. Klairana est une de nos Sirrah, bien qu'elle soit très jeune. Nous n'avons pas les mêmes critères que vous pour choisir les Sirrah. Elle t'a aperçu dans le futur. Quant à savoir quand... Tu n'as pas encore été initié au treizième cercle. Tu ne peux donc pas savoir que lorsqu'on parcourt le temps, il ne représente plus rien de tangible et qu'il est presque impossible de localiser précisément un événement.
- Mais, Lilarian, par où commencer? Et si au moins nous savions ce que nous devons rechercher...
- Une chose à la fois, Giurdija. Il convient d'abord que je t'apprenne tout ce que tu désirais tant savoir il y a quelques instants à peine. Tu veux toujours aller trop vite...
- Oui, mais ce n'est plus pour la même raison, soupira-t-il, gêné.
- Bon, avant tout, il importe de vérifier si tu es vraiment Sirrah.
- Si je le suis vraiment? Je croyais qu'on devenait Sirrah.
- Désolé de bousculer tes habitudes. Mais je préfère te prévenir tout de suite, il y a encore des choses qui risquent de t'étonner davantage.
- Je suis prêt, dit Giurdija en redressant le torse. Et soudain il prit conscience de la vanité de ce mouvement alors que, même ainsi, il n'arrivait à l'épaule de son interlocuteur.
- Et bien, si tu es prêt, allonge-toi.
- M'allonger? Il ne faut rien faire?
- Rien, c'est le juste mot. Allonge-toi et tais-toi. Il n'est plus temps pour les mots à présent.
Giurdija ferma docilement les yeux et tenta de se détendre.
- Voilà qui est bien, murmura Lilarian assis près de lui. Je veux que tu te concentres au premier niveau. C'est une chose qui devrait être simple pour un Karmayan.
Le jeune homme eut l'impression que son corps devenait léger au point de ne plus sentir le contact du sol sous lui. Il essaya de toutes ses forces de rester concentré en lui-même et de ne pas penser à ce que cela pouvait signifier. Il se sentit flotter et entendit une voix lui dire:
- Tu peux ouvrir les yeux à présent.
Il eut un peu de mal à soulever ses paupières tant il appréciait la douce quiétude que ce mince rempart lui offrait.
- Mais, il n'y a rien...
Aucune voix ne lui répondit. Giurdija fut prit d'un vertige. Il ne savait même plus s'il était debout ou la tête en bas dans cette vacuité sans nom. Son coeur battait à tout rompre, mais il n'y avait rien à briser. Rien à part lui, perdu dans une immensité indicible qu'il ne pouvait d'aucune façon appréhender. Soudain, il n'eut plus le sentiment d'habiter son corps. Tantôt, il était une poussière emportée par un invisible tourbillon, tantôt il emplissait l'espace infini. Enfin, il fut une masse incandescente qui irradiait une lumière orangée. Rien n'existait plus à part sa chaleur et le halo qu'il projetait. Une éternité s'écoula. Que lui importait l'éternité? Il était parvenu à stabiliser son essence dans la dimension la plus hostile qui soit: le vide. S'il avait pu formuler une pensée, il aurait su qu'il avait réussi. Il était Sirrah.
Le doux murmure de l'eau lui révéla qu'il était revenu dans la dimension ordinaire.
- Comment cela va-t-il, jeune Sirrah? dit Lilarian, souriant pour la première fois.
Giurdija avait la bouche pâteuse et l'esprit encore un peu confus, il finit par dire:
- Je vais bien. C'était donc ça?
- Oui, rien de plus. Tu comprends aisément qu'il soit possible de faire passer ce test à des enfants très jeunes, dès qu'ils sont capables d'intégrer le premier niveau. Il n'empêche que si cela peut te paraître simple, tout individu apte à rester lui-même dans le vide pourra l'être en n'importe quelle circonstance. C'est cela qui importe, le reste n'est affaire que d'apprentissage et d'entraînement.
- Pourquoi nous fait-on attendre si longtemps ici avant de passer cette épreuve?
- A chaque peuple ses coutumes, Giurdija. Sans doute les tiens estiment-ils qu'il est nécessaire de posséder plus que le don pour être reconnu Sirrah. Et dans les circonstances actuelles, je ne peux pas tout à fait leur donner tort.
Giurdija, incrédule, regarda Lilarian déplier ses longues jambes et lisser le fin duvet qui recouvrait son corps, comme s'il était absorbé dans quelque réflexion. Il en profita pour réfléchir à la situation. Etait-ce bien lui, le même Giurdija qui s'était fait jeter hors de l'enclos d'enseignement tout à l'heure, à qui il était donné de contempler un homme volant? Bien qu'il soit d'une taille impressionnante, Giurdija avait été à la fois déçu et effrayé lorsqu'il s'était matérialisé sous sa forme réelle. Si de nombreuses légendes parlaient des hommes volants, aucune ne les décrivait avec précision. Enfant, il se les était toujours imaginés comme des hommes normaux affublés d'ailes gigantesques. En tout cas, il n'aurait jamais cru qu'ils n'auraient pas d'ailes à proprement parler et... qu'ils ne portent aucun vêtement. A présent qu'il contemplait Lilarian, il comprenait qu'il lui aurait été impossible d'être vêtu sans entraver d'une façon ou d'une autre la membrane souple qui reliait entre eux ses bras et ses jambes. C'est sans doute parce qu'il ne pouvait pas se protéger du froid en s'habillant qu'il était couvert d'un fin mais épais duvet. Giurdija se demanda s'il existait d'autres variantes de pelages que la couleur ambrée de Lilarian. Et aussi... à quoi pouvaient ressembler les femmes volantes? Il en frémit d'impatience.
- Que faisons-nous à présent? dit-il.
- Je crois que le plus simple serait que je t'emmène avec moi...
- Vous voulez dire chez vous?
- Naturellement. Tu pourrais y recevoir bien plus vite les enseignements qui te seront nécessaires, tandis que si tu restes ici, il faudrait que nous multipliions les allées et venues et elles risqueraient d'être découvertes. Non seulement, cela pourrait légitimement déplaire à ceux de ton peuple, mais de plus, toutes ces allées et venues pourraient attirer des attentions fort peu bienveillantes.
- Je ne comprends pas de quoi vous voulez parler, mais je serais très heureux de vous accompagner. Je pensais néanmoins qu'il n'était possible de sortir de ce plan que lorsqu'on possédait soi-même la clef.
- On ne peut en sortir seul, c'est exact. Et il est contraire à tes coutumes qu'un Sirrah confirmé emmène un non initié. Tant pis, je crois que tu ne verras pas d'inconvénient à ce que nous fassions un accroc de plus à la règle...
- Non, pas vraiment, mais...
- Je t'écoute.
- J'ai peur que l'on s'inquiète de mon sort.
- Je comprends. Il est malheureusement impossible de prévenir qui que ce soit sans mettre notre entreprise en danger.
- Je vais être parti longtemps?
- C'est difficile à dire. Nous serons sans aucun doute appelés à voyager dans le treizième plan et il est difficile de dire combien de temps cela représentera dans la vie des tiens. Peut-être quelques jours, peut-être des années. Et tu dois savoir que, quoi qu'il en soit, tu ne pourras jamais violer le tabou du temps. Même si tous les tiens avaient disparu à ton retour, il ne te sera pas permis de revenir en arrière. Tu comprendras bientôt pourquoi.
- Par le millième cercle, je ne m'attendais pas à cela!
- Croyais-tu que je venais t'offrir un séjour d'agrément?
- Non, mais tout de même...
- Je pourrais te mentir quant à ce qui t'attend, mais nous avons trop besoin de ta plus totale confiance si nous voulons avoir une chance de réussite.
- Réussir quoi?
- Assez parlé à présent, Giurdija. Viens avec moi et tu sauras.
Lilarian se leva et déploya ses bras. Giurdija eut un mouvement de recul lorsqu'il voulut les refermer sur lui. Il se reprit.
- J'ai cru un instant que nous allions voler..., dit -il en guise d'excuse.
- Bien que tu ne sois pas très lourd, je ne t'emmènerai en vol que si cela s'avère vital. La moindre surcharge demande une dépense d'énergie trop importante. Es-tu prêt?
- Je... Je le suis.
- Très bien.
Giurdija eut à peine le temps de prendre une respiration qu'il se retrouva à nouveau dans le vide. A la différence cette fois qu'il se sentait protégé par la chaleur de Lilarian. Déjà, le monde reprenait des couleurs autour de lui.
- Et voilà, dit Lilarian. Ce n'était rien de plus.
- C'est presque décevant, avoua Giurdija.
- Ne t'inquiète pas, tu auras bien assez vite d'autres émotions!
C'est alors que le jeune homme porta un regard sur ce qui l'entourait. Ils étaient dans une pièce assez sombre éclairée d'un foyer rituel. Ce n'était pas cette tour semblable à toutes celles des Sirrah de chez lui qui lui procurerait le grand frisson en tout cas.
- Viens, allons voir Klairana. Elle sera heureuse que je t'aie trouvé.
Ils sortirent de la pièce et prirent le couloir qui l'encerclait et menait aux escaliers. Il était éclairé de petites fenêtres de formes asymétriques placées trop haut pour que Giurdija vît autre chose qu'un ciel rosé. La lumière était cependant suffisante pour qu'il constate que cette tour n'était pas faite de solides moellons comme chez lui, mais bien de troncs d'arbres débités en morceau qui s'imbriquaient parfaitement les uns dans les autres. Ils montèrent un long moment en silence par un escalier qui semblait n'avoir pas été utilisé depuis des lustres. Comme il en faisait la remarque à Lilarian, celui-ci se mit à rire:
- Pourquoi veux-tu que nous utilisions les escaliers? Ils ne sont là que par simple précaution, au cas où nous recevrions un étranger. Nous, nous accédons aux étages par les portes extérieures, naturellement.
Naturellement... Giurdija s'étonna de l'évidence de la réponse.
- Voilà, nous sommes arrivés.
Lilarian s'arrêta, un peu essoufflé par la longue ascension. Ils étaient devant une porte non pas faite de planches, mais du même curieux agencement de tronçons de bois. Elle ne possédait ni clenche ni serrure. Elle se souleva sans qu'ils aient rien fait. La pièce à laquelle elle donnait accès était très spacieuse. Ses murs étaient recouverts de voiles pourpres et oranges qui ondulaient doucement. Giurdija cilla pour accoutumer sa vue. Sur la gauche se trouvait un grand lit à baldaquin couvert de fourrures aux couleurs assorties aux voilages. Quelques coffres rustiques composaient le reste du mobilier. Devant eux s'ouvrait une large baie qui débouchait sur un vide vertigineux. Un mouvement sur la droite attira son attention.
- Sois le bienvenu, Giurdija, dit une voix cristalline.
La jeune Sirrah venait à leur rencontre et lui tendait les mains. Elle n'était pas nue comme Lilarian, une mince étoffe mordorée coupée en triangle et cousue seulement aux épaules dévoilait ses jambes tandis qu'elle marchait.
- Déçu? lui demanda la jeune fille.
- Je, heu, ...
- Inutile de t'expliquer, Giurdija, je saisis tes pensées. Elles sont aussi limpides qu'une source fraîche. Tu dois avoir beaucoup de sirrahyan pour qu'il en soit ainsi. Voilà un élément favorable supplémentaire, ne trouves-tu pas, Lilarian?
- Si. Sans doute est-il simplement trop jeune... ou trop naïf pour s'en rendre compte..., fit-il d'un air amusé.
- Comment? Vous lisiez dans mes pensées depuis le début? dit Giurdija offensé.
- Evidemment. Comment crois-tu que j'aurais pu te trouver, s'il en avait été autrement?
- Mais, mais... s'étouffa le jeune homme.
- Tu vois comme tu es, rétorquas Lilarian toujours amusé. Tu t'offenses pour la moindre chose. Comment voulais-tu que je te le dise?
Giurdija avait la mine penaude d'un enfant pris en faute. Klairana lui toucha la main et lui proposa de s'asseoir sur un des coffres devant la baie. En jetant un coup d'oeil en bas, il fut pris d'un vertige subit. La tour s'élevait tellement haut que les arbres à ses pieds ressemblaient à des jouets qu'on aurait pu cueillir par poignées. Il se laissa pesamment tomber sur le coffre et en apprécia la masse rassurante.
- Alors, dit la Sirrah. Que penses-tu de toute cette affaire?
- J'en sais fort peu, à vrai dire.
Il se demanda pourquoi elle lui posait cette question si elle pouvait lire dans son esprit.
- Je ne peux lire, comme tu dis, que les choses auxquelles tu penses au moment même et non celles qui sont enfouies sous d'autres émotions, comme le vertige, par exemple... Et je crois qu'il te sera plus familier de me répondre verbalement.
Il allait décidément lui falloir ravaler son orgueil... Un monde où l'on ne pouvait pas dissimuler ses sentiments, ce devait être affreux. Jamais moyen de mentir aux parents ou aux maîtres d'enseignement...
- Ne te méprends pas, Giurdija, tous les Sirrah savent lire dans les pensées.
- Même chez moi?
- Naturellement.
- Mince...
- Soit, revenons-en à ce qui t'a amené ici.
- Ah oui... Eh bien, je sais déjà que vous m'avez vu dans le futur et que je dois y faire quelque chose. C'est pourquoi Lilarian est venu me chercher chez moi... C'est à peu près tout...
Klairana jeta un coup d'oeil agacé à Lilarian.
- Tu ne lui as rien dit de plus?
- Non, quand tu le connaîtras mieux, tu sauras qu'il valait mieux agir ainsi. C'est une vraie fontaine à questions. Si j'avais dû commencer à lui expliquer les tenants et aboutissants de ce qui m'amenait, j'y serais toujours...
Klairana sourit. Elle devait être très jeune. Tout au plus avait-elle le même âge que Giurdija. Elle était pourtant presque aussi grande que Lilarian. Son pelage était beige pâle et strié de fines zébrures dans les mêmes tons roux clair que son imposante chevelure qui ruisselait jusqu'au sol. On ne pouvait pas dire si elle était belle, mais ses yeux verts en amande auraient fasciné n'importe que homme qu'il fût ou non de sa race.
- Puis-je vous demander quelque chose? s'enquit Giurdija.
- Vas-y, je suis là pour répondre à tes questions... à condition que tu n'en poses pas autant que le dragon des légendes...
- Pourquoi ne puis-je pas lire dans vos pensées?
- C'est très simple: tu n'as pas appris.
- Ah, fit-il un peu déçu. Il faut apprendre?
- Oui. C'est une des raisons pour lesquelles j'ai préféré t'emmener ici, dit Lilarian, bienveillant, en posant sa longue main sur son épaule.
- Je crois que le temps est venu de te dire tout ce que je sais, reprit Klairana. Cela va être un peu long. Je te demanderai néanmoins de ne pas m'interrompre trop souvent. Je vais essayer d'être aussi complète et concise que possible! Il y a quelques temps, j'ai fait un rêve très angoissant. Comme tu le sais, il est rare que les rêves soient prémonitoires. Mais celui-là était tellement réel et oppressant que j'ai voulu essayer d'en élucider la trame. Je me voyais, errant sur les mondes dévastés. Dans certains,il n'y avait plus aucune trace des civilisations qui auraient dû y prospérer. Quand ils étaient peuplés, tous leurs représentants se trouvaient réduits au plus vil des esclavages. Pourtant je ne vis nulle part de maîtres ou de souverains... On aurait dit que le chaos avait englouti les plans dès avant qu'ils naquissent.
Elle se tut un instant pour mesurer l'effet de ses terribles paroles. Giurdija était bouche bée, comme hypnotisé. Il ne s'était même pas rendu compte de son silence, pas plus qu'il n'avait conscience que la force de cette évocation était accrue parce que Klairana avait projeté directement dans son esprit les images de son cauchemar.
- Je crus d'abord qu'il me fallait aller voir dans le passé la cause de ce désastre. Bien vite, je me rendis compte que l'équilibre y régnait toujours et je me tournai alors vers le futur. J'étais tellement inquiète que je choisis de me projeter assez loin. Ce que j'y vis ne fit pourtant qu'accentuer mon désarroi: c'étaient les mêmes images de désolation que dans mes songes... C'était comme si, à partir d'un moment très précis, il n'existera plus rien d'autre que cette désolation. Je dus me rendre alors à l'évidence: quelqu'un avait osé violer le tabou suprême dans le seul but de refaire les mondes tout à son avantage. Cette révélation était trop importante pour continuer seule mes investigations. Néanmoins, il fallait avant tout éviter d'ébruiter inconsidérément ma découverte. J'attendis la grande réunion des Sirrahs. Seul Lilarian était au courant et nous ne fûmes pas trop de deux pour sonder les esprits de tous les participants afin de savoir si leurs intentions étaient pures.
- Excuse-moi de t'interrompre, se risqua Giurdija, quels Sirrahs étaient présents?
- C'était l'une des trois réunions importantes qui rythment notre année. N'y assistent, en général, que trois représentants de chaque plan, choisis par leurs pairs.
- Par le millième cercle... Combien cela faisait-il de personnes?
- Trois cent trente trois, évidemment.
- Tant que ça, dit Giurdija avec un petit sifflement admiratif. Il y a donc cent onze plans...
- Ce serait trop simple, sourit Lilarian. Il y a cent onze mondes qui participent aux assemblées. Certains n'ont pas encore atteint un niveau de développement assez élevé pour avoir seulement conscience de l'existence des autres plans, et souvent même pas du premier! Ils ont parfois développé des civilisations très élaborées, mais refusent les choses de l'esprit qu'ils considèrent comme de la supercherie. Ils ne tolèrent que des religions instituées qui servent leurs intérêts pragmatiques. Comment voudrais-tu insérer parmi nous de tels barbares?
- D'autres mondes, continua Klairana, ont les connaissances et l'évolution nécessaire pour se joindre à nous. Mais leurs dirigeants, jaloux de leurs pouvoirs despotiques, estiment que la participation au conseil les obligerait à renoncer à leurs privilèges. Ce qui est d'ailleurs exact. Quoi qu'il en soit, en un bref contact télépathique, j'ai transmis mes découvertes aux représentants des cent onze mondes. Chacun a agi avec la plus grande sagesse, accusant le choc sans rien en laisser paraître. A la fin de la réunion, nous avons contacté à nouveau chacun des participants afin de de connaître leur opinion. L'avis quasi général était que si c'était à nous que le destin avait choisi de révéler l'infamie qui s'ourdissait, nous serions sans aucun doute les plus à même de trouver les moyens de la contrer.
- Et c'est sur moi que vous comptiez?
- Si l'on veut, fit Lilarian, un rien mal à l'aise.
- Comment ça, si on veut?
- Ce que Lilarian essaie de t'expliquer, Giurdija n'est pas facile à dire.
- Mais allez y, dites-le moi, expliquez-moi pourquoi il a fallu que ça tombe sur moi...
- Eh bien, en fait, nous sommes au regret de t'annoncer que contrairement aux héros des ballades de tous les mondes, nous n'avons aucune idée de la raison pour laquelle le choix s'est porté sur toi.
- Crois bien que nous ayons examiné le problème sous tous ses aspects, poursuivit Lilarian, pourtant nous n'avons pas réussi à trouver d'autre réponse que celle-ci: nous avons besoin de toi uniquement parce que nous savons que, dans un futur très proche, tu sauveras les mondes du chaos.
Giurdija était blême.
- Comment? C'est d'une absurdité sans limite! Je ne serai le sauveur des mondes, dans le futur, que parce que vous êtes venus me chercher. C'est tout. La belle réponse! Vous vous êtes bien moqués de moi, hein. Avouez que vous avez pris plaisir à observer le jeune benêt que je suis et à vous dire: "Par les cercles sacrés, si on arrive à en faire un héros, ce sera un véritable tour de force..."
- Non, Giurdija, tu n'y es pas du tout, s'exclama Klairana en lui saisissant les mains et en plongeant ses yeux verts dans les siens.
Il essaya de détourner son regard, mais déjà, les visions de la Sirrah envahissaient son esprit. Tout était simple, finalement. Si simple et absurde que c'en était presqu'impossible à admettre. C'était lui ou la fin de tout. Et personne n'avait la moindre idée de pourquoi c'était lui... sinon parce que les rêves et les visions d'une jeune femme l'avaient prédit.
- Et tous les Sirrah sont au courant? dit-il après un long silence et en ravalant ses larmes de dépit.
- Absolument. Et je t'avouerai volontiers, dit Lilarian en lui souriant, que ceux de ton monde n'étaient guère enthousiastes à cette idée. Seulement voilà, lorsqu'ils eurent fait quelques investigations dans le futur, ils ont dû se rendre à l'évidence...
- Mais, Klairana, ne se peut-il pas que tout cela ait été enfanté par tes rêves... Qu'ils aient en quelque sorte pris vie, parce que tu y as cru, que...
- Non. Nous ne savons pas pourquoi, mais il en est ainsi. Et nous devons tout faire pour que le futur de nos mondes ne soit pas envahi par des ténèbres indicibles.
- Tout faire? Mais faire quoi?
Et Giurdija se mit à sangloter amèrement. Jamais il ne s'était senti aussi pusillanime qu'en cet instant même où il aurait dû se forger l'aura d'un héros...
Les jours qui suivirent, Giurdija fut tellement occupé qu'il n'eut plus le temps de penser à sa cruelle déception. Klairana et Lilarian se relayaient sans cesse auprès de lui afin de lui apprendre tout ce qui aurait pris la moitié d'une vie sur Glaimor. Quand elle n'était pas auprès de lui, la jeune Sirrah multipliait ses incursions dans le futur proche afin de déterminer d'où émanait le bouleversement aussi radical que néfaste qui les menaçait. Bien qu'elle n'en parlât guère afin de ne pas distraire Giurdija de son apprentissage, il s'aperçut que son expression devenait chaque jour plus inquiète.
- Tu ne trouves rien, lui dit-il un matin quand elle vint le réveiller.
- Non. Comment le sais-tu?
- Il ne faut pas être un grand devin pour le lire sur ta mine. Je te rappelle pourtant que je parviens peu à peu à capter vos pensées. Et en entrant tout à l'heure tu te disais: "A quoi bon tout cela si nous ne savons même pas vers où diriger nos énergies?"
- C'est exact. Tu as fait d'énormes progrès. C'est indéniable...
- Mais à quoi cela sert-il...? dit-il, continuant à voix haute les pensées moroses de Klairana.
- Eh bien, vous deux, ça n'a pas l'air d'aller.
- Lilarian, tu m'as fait peur, dit Klairana en sursautant.
- A quel point tu dois être épuisée pour ne même plus sentir ma présence, petite soeur...
- Klairana est ta soeur? s'enquit Giurdija.
- Naturellement. Que croyais-tu?
Giurdija rougit et ne répondit pas, sachant qu'ils avaient saisi d'où provenait son trouble. Ils ne purent s'empêcher de rire, tous les trois. Ils rirent d'ailleurs bien plus que la méprise de Giurdija l'aurait provoqué en des temps plus sereins
- Bon, ce n'est pas que cela me dérange de plaisanter avec vous, reprit Lilarian en s'essuyant les yeux, mais je voudrais savoir si Giurdija sera prêt pour la fête du Janga?
- Oh, je le crois, fit Klairana.
- Pourriez-vous m'expliquer de quoi il retourne? s'impatienta Giurdija, toujours agacé lorsqu'ils parlaient de lui entre eux.
- Eh bien, disons que pour toi, cela représente la première mise en pratique de ce que nous t'avons enseigné.
- Soit, je suis prêt, dit le jeune homme en bombant le torse d'une façon comique.
- Allons-y sans attendre.
Pour la première fois depuis qu'il la connaissait, Klairana ôta sa tunique de voile sans aucune gêne apparente et, sans laisser le moindre temps à Giurdija d'admirer son corps gracile, elle plongea par la fenêtre et prit un envol majestueux.
- Voilà, c'est aussi simple que ça! Tu te déshabilles et tu plonges.
- Mais, je, je... Je n'ai pas d'ailes! Je vais m'écraser au sol!
- Voyons, ait un peu confiance en nous. Nous t'avons appris comment te transformer à l'image des habitants des autres mondes. Tu te plaignais, il y a quelques jours de n'avoir encore vu personne à part nous. En voici l'occasion. Il te suffit de ressembler à l'un des nôtres et tu pourras aller à ta guise...
Klairana revenait déjà, visiblement détendue par son escapade. Malgré qu'elle soit à contre-jour, Giurdija eut le temps d'apprécier ses formes juvéniles. Quel dommage qu'elle ait cette membrane entre les membres...
- Quel dommage que tu n'en aies pas encore, dit-elle, l'air sévère. Quand cesseras-tu de croire que ta forme de bipède est la seule dans laquelle il soit possible de vivre... et d'être heureux?
- Mais c'est la mienne, se défendit-il.
- Evidemment, et nous ne te demandons pas d'y renoncer à tout jamais. Il te faudrait dépenser une énergie considérable pour te stabiliser définitivement dans une autre forme, même si proche. Rares sont ceux qui y soient parvenus. Mais pour quelques heures, voire quelques jours, cela peut constituer une expérience aussi amusante qu'instructive et ne pourrait en aucun cas t'affaiblir.
- Pourquoi tenez-vous tellement à ce que j'aille à la fête du Janga?
- C'est notre fête la plus importante. Il est bon que nous nous détendions avant d'entreprendre notre mission. De plus, le Janga ne représente pas que de simples réjouissances. Son apogée consiste en l'union télépathique de tout notre peuple... C'est grâce à cela que nous vivons plus vieux que sur Glaimor. Dans cette union collective, toutes les forces positives sont unies. Tu peux y puiser sans craindre d'en priver quelqu'un. Tout le monde donne à sa mesure et chacun reçoit, selon ses besoins.
- Ca a l'air trop beau pour être vrai...
- Oh oui, chaque année, nous nous demandons d'ailleurs si nous n'avons pas simplement rêvé. Peu importe, du moment que cela fonctionne. Allons, si tu veux être familiarisé avec ton nouvel aspect d'ici ce soir et ne pas ressembler à un balourd des îles plates, il est temps que tu t'y mettes. Et d'abord, déshabille-toi.
- Me déshabiller?
- Mais oui, à quoi penses-tu? Tes vêtements ne pourraient qu'entraver ton vol, voire même te blesser lors de ta transformation.
Giurdija lança un regard désespéré à Klairana. Chez lui, jamais personne ne se montrait nu à autrui. Même entre gens du même sexe ou entre époux, c'était considéré comme du plus mauvais goût. Mais devant quelqu'un du sexe opposé à qui on n'était pas lié, c'était tout simplement impensable.
- Je sais quels tabous tu dois surmonter, dit doucement Klairana en délaçant sa chemise. Lors du saut que tu vas effectuer, nous ne serons pas trop de deux pour t'aider si tu venais à paniquer.
Giurdija frémit au contact du doux pelage de Klairana. Il sentit un désir irrépressible monter en lui. "Oh non. Pas ça!" pensa-t-il de toutes ses forces. Ressentant son trouble, elle s'écarta de lui en baissant les yeux et lui dit:
- Déshabille-toi à ton aise, nous t'attendons près de la baie.
Giurdija lui fut infiniment reconnaissant de son attitude et alla docilement se dévêtir dans le coin le plus sombre de la pièce.
- Et maintenant, qu'est-ce que je fais?
- Place-toi entre nous.
Mal à l'aise, il avança en tentant de dissimuler son sexe.
- Très bien, dit Lilarian. Maintenant, prends nos mains et... nous sautons!
Giurdija n'eut pas le temps de réaliser ce qui lui arrivait. Ses amis l'avaient entraîné dans le vide et déjà il sentait la caresse du vent tiède sur tout son corps, sur tout son nouveau corps.
- Je vole, je vole, exulta-t-il en pensée.
Les mots lui semblaient inutiles, à présent.
- Mais oui, tu voles, et tu ferais bien de ne pas l'oublier si tu ne veux pas faire un atterrissage en catastrophe, lui répondit silencieusement Lilarian. Allons nous poser là bas, près du fleuve, tu pourras t'y remettre de tes émotions!
Ils planèrent doucement, tous trois unis. Puis, leurs mains se séparèrent et c'est seul et sans encombre que Giurdija se posa au sol. Il s'assit, ne pouvant s'empêcher, dans un sursaut de pudeur, de dissimuler son corps sous ses nouvelles "ailes". Le pelage qui le recouvrait était d'un noir profond et jetait des éclairs mauves dans les rayons du soleil levant. Il cracha la mèche de cheveux qui était dans sa bouche. Klairana arriva près de lui.
- Nous avions oublié de te dire t'attacher tes cheveux. Cela aurait pu être dangereux, si le vent avait été mal placé.
Elle cueillit quelques grandes herbes et les tressa avant d'en nouer sa chevelure de jais.
- Tu as une couleur très belle et fort rare, tu sais.
Giurdija fut content de l'arrivée de Lilarian et espéra de toute son âme que son émoi n'avait pas été perçu par la jeune femme.
- Eh bien , que penses-tu de ton nouveau corps?
- C'est à la fois comme s'il m'était étranger et comme si je l'avais toujours habité...
- Parfait, parfait.
Giurdija regarda le fleuve, espérant que cela apaiserait quelque peu les battements de son coeur. Un esquif passa. C'était une embarcation de frêle apparence, faite d'une sorte d'osier. Ses deux voiles octogonales lui permettaient de remonter tranquillement le cours de l'eau.
- Vous avez des bateaux?
- Comment crois-tu que nous transportions les objets et les denrées? Je t'avais dit que nous ne pouvions pas emporter quelque surcharge sans risquer de nous déséquilibrer et de dépenser une énergie qui n'en vaut pas la peine.
- Et vous savez nager?
- Evidemment, même mieux que ceux de ton peuple...
- Oh, s'exclama Klairana, quelle excellente idée! Allons nager!
Elle courait déjà vers l'onde et Giurdija, se précipitant derrière elle, ne pensa à poser aucune question quant à la façon dont il allait bien pouvoir nager. Lilarian les rejoignit dans des gerbes d'eau étincelantes. Le fleuve était parfaitement limpide, on y voyait nombre de poissons aux couleurs chatoyantes. Comme ce monde était paisible et comme il était bon, en faisant la planche, de dériver sous son ciel rosâtre, sans penser à rien...
- Je ne voudrais pas jouer les trouble fête, dit Lilarian en baîllant, mais si nous voulons avoir le temps de sécher avant de rentrer à la tour et nous préparer pour ce soir, nous ferions bien de regagner la berge.
Ce fut Giurdija qui sortit le dernier. L'eau était tellement tiède qu'il y aurait volontiers passé toute la journée. Lilarian et Klairana étaient déjà étendus côte à côte dans l'herbe épaisse. Le jeune homme s'étonna de la nonchalance naturelle avec laquelle ils étaient couchés dans le plus simple appareil. Toujours gêné malgré tout, il se coucha sur le ventre. Au bout de quelques minutes, il sentit la main de Klairana qui démêlait ses cheveux et entreprenait de les tresser.
- Tu sais, si tu restes sur le ventre, il ne séchera jamais. Ca serait trop bête que tu prennes froid, tout à l'heure.
- Comment se fait-il que vous n'éprouviez aucune gêne à être presque tout le temps nus?
- Et bien, justement, nous le sommes tout le temps et il en est ainsi depuis toujours. Pourquoi voudrais-tu que nous en ressentions une gêne quelconque? Tu sais, tu m'as vu porter une tunique c'était uniquement pour éviter de te mettre mal à l'aise. Et je me suis aperçue que ce n'était pas inutile, finit-elle, l'air malicieux...
Cela suffit à mettre Giurdija de mauvaise humeur et lui permit de se retourner sans crainte de voir son corps réagir, malgré la présence toute proche de la jeune Sirrah.
Leur baignade leur avait donné faim. Ils se rendirent à pied jusqu'à un des estaminets qui bordaient la rive. Giurdija eut tout le loisir de constater que les affirmations de Klairana face à leur attitude devant la nudité étaient on ne peut plus exactes. Hommes, femmes et enfants allaient et venaient, couraient et marchandaient, mangeaient et buvaient dans le plus simple appareil. Il constata aussi que le pelage des femmes étaient systématiquement de deux tons: une base striée d'un ton généralement plus foncé. Celui des hommes était toujours uni, même si tous possédaient des reflets changeants selon l'angle de la lumière. Au bout d'un moment, personne ne faisant attention à lui, il se détendit et mangea de bon appétit les poissons et les petits crustacés tout frais pêchés et grillés.
Quand ils furent repus, ils s'écartèrent un peu de la foule afin de prendre leur envol.
- C'est un peu plus difficile que de se laisser planer, commentait Lilarian tandis qu'ils retournaient vers le fleuve. Mais tu devrais y arriver. Viens, allons sur ce petit promontoire, ce sera plus facile pour toi que de partir carrément du sol, surtout après ce que tu viens de manger.
La plaisanterie piquante eut sur Giurdija l'effet attendu par Lilarian et c'est avec toute la maîtrise et l'élégance dont il aurait été lui même capable que l'orgueilleux Karmayan prit son envol.
- Par où va-t-on? leur demanda Giurdija lorsqu'ils l'eurent rejoint.
- Nous retournons à la tour, là-bas, au nord-est.
Le soir venu, on entendit battre les premiers tambours. Ils avaient passé toute l'après-midi à deviser comme si de rien n'était et à se préparer pour la fête du Janga. Ils s'étaient mutuellement peigné le pelage. Giurdija ne ressentit plus ni gêne ni tension lorsque Klairana s'occupa de lui. Il était toujours sensible à sa douceur, mais il ne ressentait plus son contact comme une incitation sexuelle. Il se demandait néanmoins quelles pouvaient bien être les moeurs privées d'un peuple qui vivait nu.
- Celles qui régissent les rapports entre deux personnes qui sont attirées l'une par l'autre, quelle que soit leur apparence physique, fit Klairana, comme s'il s'était interrogé tout haut.
Lorsqu'ils descendirent sur la place de la cité, la fête avait déjà commencé. De tous les édifices aux alentours surgissaient sans cesse de nouveaux arrivants. Il en venait de plus loin, des petites cités avoisinantes ou des campagnes. Etrange spectacle que tous ces gens de tous âges atterrissant et se promenant, allant d'une échoppe à l'autre pour goûter un mets, écouter des musiciens ou apprécier le jeu des acteurs amateurs. Des demeures, toutes en forme de tour et parfois très élevées, on ne voyait que la base obscure qui comportait rarement une ouverture au niveau du sol. Mais si tout ravissait l'oeil de Giurdija, il avait fini de s'étonner de ces particularités depuis qu'il avait lui-même pris l'apparence d'un homme-volant, un Sikkhin, comme ils s'appelaient eux-mêmes.
Ils allèrent d'abord se restaurer à une petite terrasse un peu à l'écart. Des jeunes gens apportaient du bois de partout et l'entassaient à intervalles réguliers. Des jeunes filles vinrent alors en portant des brassées de fleurs à l'odeur entêtante.
- Qu'est-ce que c'est? demanda Giurdija.
- Les fleurs de la communion, répondit Klairana. On les répand sur les bûchers auxquels on va mettre le feu. On ne les utilise en public que lors du Janga. Elles ont le pouvoir d'enlever les inhibitions et permettent à tout un chacun de se fondre dans la masse des pensées, d'y donner et d'y prendre tout à la fois ce qu'il y a de meilleur. L'on s'en sert parfois en privé, bien qu'il ne faille pas en abuser. Ses effets sont tellement plaisants que plus d'un pourrait être tenté de le faire.
- Y a-t-il des effets secondaires?
- Non, aucun. Et c'est bien ça qui pousse à l'excès... Mais à force de vivre dans une perpétuelle félicité, celle-ci perd elle-même toute saveur et les gens finissent en général par renoncer à sa consommation systématique. Assez parlé! Regardez, des rondes se sont déjà formées autour des premiers brasiers. Allons les rejoindre.
Elle prit Giurdija et Lilarian par la main et ils allèrent se fondre dans un petit groupe qui tournoyait autour d'un bûcher que l'on venait d'allumer. Giurdija n'eut pas l'impression que les fleurs qui commençaient elles aussi à brûler avaient un quelconque effet sur lui. Il se sentait bien, certes, mais pas différent de ce qu'il avait été tout au long de la journée. Chaque groupe chantait à l'unisson et il chantait avec eux comme si, ayant pris l'apparence des Sikkhins, il savait tout de leurs coutumes et de leur langage sonore et guttural. La ronde se faisait de plus en plus frénétique. A la fin, ils s'effondrèrent tous et Giurdija comprit ce que Klairana voulait dire de la communion totale entre tous les êtres de son monde. Il vit émaner de lui des ondes colorées et puissantes qui allaient tourbillonner avec celles de tous les autres participants. Au bout de quelques instants, il sentit l'effet de retour. C'était comme si tous les dieux de tous les mondes lui donnaient leur bénédiction et la force nécessaire à ce qu'il devait accomplir. Il ne se croyait pas invincible: il ressentait, pour la première fois de sa vie, tous ses potentiels comme une réalité tangible. Il ne sut combien de temps cela dura, puis, doucement, il entendit la voix de Klairana s'insinuer dans son esprit: "Viens près moi." Il se leva comme un somnambule et manqua trébucher sur les corps qui s'enlaçaient déjà. Ce qui aurait provoqué la plus vive gêne quelques heures auparavant, lui paraissait à présent la chose la plus naturelle qui soit. Il prit son envol et retrouva Klairana qui l'attendait dans sa chambre. Il ne se posa aucune question lorsqu'elle lui ouvrit les bras...
Giurdija s'étira paresseusement et contempla Klairana qui dormait encore. Il sourit tendrement et lui caressa le dos.
- Bien dormi?
- Merveilleusement, répondit-elle en se retournant et en l'enlaçant. Passant son bras sous elle, il eut soudain conscience d'avoir repris sa forme initiale. Il se raidit.
- Quelle importance? lui murmura-t-elle à l'oreille.
Il se détendit un peu.
- Je croyais que l'accouplement était impossible entre deux personnes de races différentes...
- Allons bon! Encore une de tes idées toutes faites. Pourtant, tu sais que nous provenons tous de la même souche... Je comprendrais que l'on éprouve quelque répulsion à faire l'amour avec un saurien, fût-il doté d'une intelligence supérieure.... Me trouves-tu repoussante?
- Bien sûr que non, dit-il en la couvrant de baisers.
Après un moment, il ajouta:
- Quelle apparence avais-je cette nuit?
- Si je te dis que je n'y ai guère prêté attention, tu me crois?
Ils éclatèrent de rire et roulèrent dans les fourrures en désordre.
Lorsque Lilarian arriva, Giurdija prenait un bain en chantonnant et Klairana lui frottait le dos.
- En forme, vous deux?
- On ne peut plus! déclara Giurdija avec un large sourire.
- Tant mieux. Les choses vraiment sérieuses vont commencer!
- J'avais pensé que nous pourrions sonder à trois les plans que je n'ai pas encore visités, proposé Klairana. J'ai déjà visité les cent onze mondes et ça n'a pas l'air de provenir de là...
- Restent les autres..., soupira Lilarian. Nous devons procéder par élimination. Nous possédons des données sur presque tous les plans qui ont une vie intelligente. Or, une telle perturbation ne peut provenir que d'un monde peuplé d'êtres intelligents, à moins que l'un d'entre eux ne se soit établi sur une terre encore en gestation afin de mieux dissimuler ses sombres desseins.
- Cela me paraît malgré tout moins probable, coupa Klairana. Peu de mondes vierges possèdent les ressources ou même parfois l'atmosphère qui permette d'y séjourner longuement. Or, un tel projet ne se prépare pas en un jour.
- Que nous reste-t-il comme possibilités? intervint Giurdija.
- Cela dépend de nos critères de sélection. Dans un premier temps, une trentaine environ...
- Crois-tu que nous devions y aller ensemble?
- Je le crois. Même si nous ne nous matérialisons pas. Quelles que soient les connaissances que nous ayons des plans qui ne sont pas au nombre de la ligue, nous n'en savons pas assez pour prétendre parer seul à tous les dangers.
- D'accord, fit Giurdija. Je sors de là et nous nous y mettons.
- Il n'y a plus de temps à perdre, renchérit Klairana. Selon mes estimations, tout devrait être fini avant deux semaines...
- Giurdija, viens, maintenant, nous devons rentrer...
- Je, heu... Encore un moment, je t'en prie, Klairana.
La jeune femme s'assit en soupirant sur un monticule herbu où l'attendait déjà Lilarian.
- Tu vois, si j'étais une femme de sa race, je crois que je serais jalouse...
- Comment peux-tu être jalouse d'une féline?
- Comment peut-il la regarder comme ça? Et tu oublies qu'il a pu m'aimer, moi...
Lilarian éclata de rire:
- Tu es déjà presque une femme de sa race...!
Giurdija, resta encore un long moment en compagnie de la féline. Ils n'échangeaient aucune parole audible. Avant de la quitter, ils approchèrent leurs visages et leurs fronts se touchèrent. Puis, ils regardèrent ensemble l'horizon qui bleuissait.
- Enfin, fit Klairana en s'étirant lorsque son ami revint vers elle.
- Nous pouvons rentrer, à présent? s'enquit Lilarian.
- Oui, nous y allons, répondit en silence Giurdija.
Il lui semblait impossible de formuler à nouveau ses pensées en mots audibles.
- Bon, dit Lilarian en biffant au fur et à mesure des noms de sa liste, nous avons déjà visité huit "dictatures", trois plans essentiellement mystiques, et les trois qui vivent à l'état de pure nature. Et toujours rien... Combien de temps nous reste-t-il, Klairana? Peux-tu t'en faire une idée, malgré les distorsions dues à nos nombreuses allées et venues?
Les voix de ses amis s'estompèrent peu à peu. Giurdija revoyait tous les plans qu'ils avaient visités. Les mondes cruels des Dictateurs qui étaient pour la plupart des êtres humains semblables à lui, ou des sauriens gigantesques qu'il avait vu s'entre-dévorer lors de l'élection de leur nouveau chef. Les Mystiques l'avaient beaucoup impressionné. Contrairement aux Dictateurs qui craignaient une restriction de leurs pouvoirs, ils refusaient l'alliance simplement parce qu'ils n'en voyaient pas l'utilité. Qu'ils soient plantes télépathes, hommes-nuages ou chenilles puis papillons, aucun de ces peuples ne désirait que soit troublé le cours de ses paisibles méditations. Les membres du conseil devait parfois résoudre des problèmes si terre-à-terre qu'ils semblaient craindre de salir leurs âmes rien qu'en s'y penchant. Giurdija, bien qu'il ait été plusieurs fois en contact télépathique avec ces êtres, ne parvenait pourtant pas à comprendre ce qu'ils recherchaient, qu'ils soient guerriers ou philosophes... Par contre, il avait d'emblée perçu le mode de pensée des peuples des Rêves. Ceux qui vivaient à l'état de pure nature, comme disait Lilarian, oiseaux, mammifères marins ou félins. Il s'étonnait d'ailleurs que son ami vienne d'employer ce mot. Il se demandait si ses compagnons avaient bien eu la même perception que lui. Ils ne manifestaient aucun émoi, alors que lui avait été bouleversé au-delà de ce qu'il aurait pu imaginer. Il avait appris plus de son contact mental de quelques heures à peine avec Tigrischka que depuis le jour de sa naissance. Et pourtant, il aurait été incapable d'en partager le savoir avec quiconque. Il se sentait isolé, reclus et mal à l'aise vis-à-vis de Lilarian et surtout de Klairana qui lui manifestait depuis une certaine animosité.
- Alors, conclut Lilarian, nous allons devoir explorer ces derniers endroits. Ils sont naturellement les plus dangereux. Je propose que nous prenions un peu de repos.
- Ce ne sera pas de refus, soupira Klairana. Il nous reste peu de temps, certes, mais nous n'arriverons à rien si nous sommes épuisés. Il est inutile de prendre des risques... Giurdija?
- Oui.
- A quoi penses-tu, depuis notre retour?
- Je t'avoue que je suis un peu sonné par tout ce que je viens de découvrir...
- Et par le regard profond d'une féline...
Giurdija blêmit.
- Mais, Klairana, tu te comportes comme une fille de Glaimor...
- Je sais, Lilarian me l'a déjà dit. Peut-être bien que j'ai attrapé cette maladie à ton contact!
- Dites, vous deux, vous croyez vraiment que c'est le moment de nous faire une scène de ménage? Nous avions parlé de nous détendre et de nous reposer, si je me souviens bien...
- Tu as raison, dut acquiescer Klairana. Excuse-moi, Giurdija. Je suis fatiguée et je ne te comprends pas toujours...
- Je crois, finalement, que cet humain pourra encore nous surprendre plus que nous le croyons. C'est nous qui lui avons expliqué que, chez les peuples hautement télépathes, la jalousie ne pouvait exister et c'est lui qui est capable de vivre des relations profondes sans arrière-pensée, tandis que nous nous imaginons qu'il fonctionne toujours selon son mode habituel.
- Tu es gentil de t'inclure dans le lot, dit Klairana en esquissant un sourire.
- Non, je t'avoue que Giurdija ne cesse de m'étonner. Dis-nous, Giurdija, parle-nous de ce que... Comment s'appelait-elle?
- Tigrischka.
- De ce que Tigrischka t'a transmis.
- C'est difficile à traduire en mots ou même en images concrètes. Ce sont des sentiments, des impressions d'harmonie indicibles. Tigrischka m'a fait visiter des mondes où règne cette atmosphère. Elle m'en a fait pénétrer les secrets apparents et saisir l'essence.... C'était beaucoup de sagesse en une fois pour un seul homme, mais c'était si doux, si...
- Nous avons tous les deux, en tant que Sirrahs connu cette initiation. Nous y étions mieux préparés que toi, et de plus longue date, voilà tout.
- Vous avez aussi cette faculté de vous mettre à l'unisson des pensées de tous ces peuples alors...
- Oui et non. Tous les Sirrah n'en sont pas également capables. Certains sont plus doués que d'autres ou plus concernés, simplement. Dans la télépathie, il s'agit surtout d'affinités...
- Que pensez-vous du plan des Réprouvés?
Klairana ouvrit de grands yeux:
- Tu en as entendu parler?
- Oui, déjà chez moi, il traîne bon nombre de légendes à ce sujet... J'aimais écouter les vieux les raconter à mi-voix, le soir. Et je n'arrête pas d'y repenser depuis mon contact avec Tigrischka. Un des mondes qu'elle m'a montrés était peuplé d'êtres dissemblables et c'était le seul. Il y régnait une ambiance particulière, comme s'il y avait là une concentration d'harmonie... Oh, je suis désolé, non seulement, je n'arrive pas à m'exprimer, mais en plus je fantasme... Tu sais, Klairana, depuis tout petit, de tous les univers des légendes, c'est celui-là que j'ai toujours eu le plus envie de connaître.
- Moi aussi, souffla la jeune fille.
- Mais alors, il existerait?
- Crois-tu que l'imagination des êtres dits intelligents soit capable de fonctionner sans bases réelles? demanda Lilarian.
- Nous pourrions y aller alors?
- Oui, nous le pourrions, sous certaines conditions... Mais nous n'avons pas le temps de nous préoccuper de cela pour l'instant.
- Sous certaines conditions... Au fait, pourquoi n'avez-vous jamais compté ce plan dans vos recherches de la perturbation?
- Quelle image te fais-tu du plan des "Réprouvés"?
- Heu... D'après mes souvenirs d'enfance, c'est une sorte de repaire de pirates, de pillards aux grands coeurs. Lorsque je m'en réfère aux images de Tigrischka, c'est tout différent...
- Eh bien, il vaut mieux que tu oublies tes fantasmes d'enfant... sans doute alimentés par ce vilain mot de Réprouvés. Il ne s'agit nullement d'un plan sur lequel auraient été bannis les indésirables et les criminels. C'est le seul endroit qui permette à tous les représentants des différents mondes de vivre sans avoir à changer leur apparence physique.
- Y avait-il des habitants, à l'origine?
- C'est difficile à affirmer. Jusqu'à présent, ni Klairana ni moi n'y avons été. Certaines traditions disent que oui: les premiers habitants auraient été ceux qui ont le plus rapidement évolué. Ils auraient eu connaissance de tous les développements possibles de la vie et auraient oeuvré à parfaire leur monde dans l'idée de pouvoir y accueillir tous ceux qui désireraient y être reçus, voire s'y installer. Cette théorie tend à faire de ces êtres des sortes de dieux bienveillants. Et peu d'entre nous croient aux dieux... C'est sans doute pour ça que l'idée la plus répandue veut que cette planète se soit développée par hasard de sorte qu'elle puisse indifféremment accueillir les êtres de n'importe quel autre plan. Il n'y aurait eu aucune vie, aucune vie dite intelligente en tout cas, avant que les premiers colons s'y installent...
- C'est difficile à croire... Et comment sont-ils arrivés là, les premiers colons?
- Oh, c'est simple, dit Klairana en s'agenouillant derrière Giurdija et en l'attirant contre elle. Tu sais qu'il ne nous est pas possible de transformer définitivement notre apparence sans payer un très lourd tribu. Et pourtant, il arrive parfois que des êtres encore plus dissemblables que nous se rencontrent et... soient irrépressiblement attirés l'un vers l'autre... La seule solution qui s'offre à eux, s'ils veulent vivre en permanence ensemble, c'est d'émigrer vers la planète des Réprouvés.
- Des amoureux? Tous les gens qui vivent là-bas sont des amoureux? Et pourquoi ce nom de Réprouvés, alors?
- Parce que bon nombre des êtres ne sont pas encore prêts à admettre que l'on puisse s'aimer au point de mourir si l'on ne peut partager la vie de l'autre... et rejeter pour cette raison son propre monde et tout ce qu'il voulait offrir...
- Je crois que les gens qui lui ont donné ce nom sont simplement jaloux, conclut Lilarian.
Ils se turent un long moment, et Lilarian s'éclipsa doucement pour laisser Giurdija et Klairana rêver ensemble du jour où ils iraient rejoindre la dimension enchanteresse des Réprouvés.
Lorsque Giurdija s'éveilla le lendemain matin, Klairana n'était déjà plus près de lui. Il l'entendit remuer derrière les tentures du lit.
- Déjà debout?
- Oui, je suis de plus en plus inquiète. Tu sais, il nous reste si peu de temps...
- Mais nous n'avons plus guère de plans à explorer, que je sache.
- Effectivement, nous allons simplement sonder les mondes à la technologie avancée. Néanmoins, il nous faudra ensuite très probablement aller sur l'un d'entre eux, car je ne vois plus d'autre source au mal qui nous menace. Là, nous ne savons pas comment nous y prendre pour démasquer les protagonistes de la catastrophe, ni comment nous allons les contrer. Ils emploient des méthodes parfois tellement tordues que cela pourrait bien nous prendre beaucoup de temps... Trop peut-être...
- Allons, dit Giurdija en l'attirant près de lui, il ne faut pas te laisser aller. Tu m'as vu dans le futur, non?
- Certainement, mais j'ai vu aussi ce qui risquait de se passer... C'est exactement comme si nous avions cinq chances sur dix de réussir et cinq d'échouer...
Òn frappa à la porte. Giurdija en fut soulagé, car il commençait à se rendre compte de la gravité de ce qui n'avait en quelque sorte été qu'un jeu jusqu'ici.
- Entrez, fit Klairana.
- Bonjour, dit Lilarian.
- Que le millième cercle vous protège, dit un vieillard qui l'accompagnait.
- Chrypsis, quelle surprise et quel plaisir de te voir ici!
- Ma petite Klairana, croyais-tu que ton vieux maître t'avait oubliée?
- Non, pas du tout...
- Tu sais que Lilarian m'a tenu au courant de la progression de vos recherches. Lorsqu'il m'a annoncé où vous étiez contraints de vous aventurer, j'ai pris la décision de vous assister afin de pouvoir vous faire revenir ici, où que vous alliez et quoi qu'il vous arrive.
- Je te remercie, Chrypsis, dit-elle en lui serrant les mains. Te savoir présent rend mon coeur plus léger et plus sûr. Inutile de te présenter Giurdija, je suppose.
- Vous me connaissez?
- Ce n'est pas que j'aie trouvé nécessaire de vérifier les dires de Klairana, mais il a toujours fallu que j'aille voir par moi-même ce qu'il en était. C'est ainsi que je suis le seul en mesure de vous aider aujourd'hui: j'ai été sur ces mondes que vous devez visiter...
- Excusez-moi de vous interrompre, glissa Lilarian. Je crains que nous n'ayons plus une minute à perdre...
- En effet, approuva Klairana. Voilà comment nous allons procéder. En ce qui concerne les modalités pratiques: Chrypsis sera assis au milieu de nous trois et nous nous tiendrons les mains, afin de renforcer le lien qui nous unit. Nous sonderons rapidement ces plans. Il faut nous concentrer pour essayer de sentir le sentiment de malaise, de haine, de jalousie qui pourrait pousser un de ces peuples ou ne serait-ce que quelques-uns de ses habitants à vouloir modifier le passé. Evidemment, plus il y aura d'insatisfaits, plus longtemps cela nous prendra.
- Klairana, l'interrompit Chrypsis, si je peux me permettre, je ne sais pas si nous devons perdre du temps en allant sur tous ces mondes... J'en connais un qui me paraît contenir tous les ferments et la technologie nécessaires.
- Tu as peut-être raison. Pouvons-nous pour autant concentrer nos forces sur un seul point, au risque de nous rendre compte ensuite de notre erreur?
- Est-il plus réaliste de sonder des millions d'esprits de plans où il est évident qu'existe la rancoeur. Tu ne crois quand même pas que les Termitiers sont heureux de creuser indéfiniment le sol pour fournir en combustible les immenses chaudières qui servent à couver leurs oeufs toujours plus nombreux? Ou que les Fourmis sont imbéciles et dénuées de tous sentiments parce qu'elles sont littéralement des droguées du travail? Non, Klairana, vous devez me croire... De plus, ce n'est pas un hasard si c'est Giurdija que tu as vu et qu'il est humain... Réfléchis un instant: c'est certainement sous sa forme habituelle qu'il aura à agir. Autrement, ça lui serait pratiquement impossible.
- Soit. Dis-nous quel est ce plan.
- La Terre...
- Pardon? fit Giurdija. Mais la terre, c'est partout. Ici, chez moi, chez les Félins ou les Termitiers...
- Oui, bien sûr, c'est partout. Mais vois-tu, il y a un peuple tellement présomptueux qu'il a donné ce nom à sa planète. La majeure partie des Terriens sont d'ailleurs persuadés, tant au nom de leurs religions que de leurs philosophies, d'être les seuls êtres vivants... Tout au plus, certains d'entre eux scrutent-ils le ciel en espérant voir arriver des êtres venus d'autres galaxies. Plus les choses sont improbables, lointaines et compliquées, plus ils sont satisfaits!
- Et c'est chez eux que vous croyez que nous devons aller? souffla Giurdija.
- Hélas oui, soupira Chrypsis. Tout les recoupements mènent à eux. Ils sont extrêmement intelligents et pourtant affublés d'une tare qu'ils appellent cartésianisme ou rationalisme. Leur valeur la plus élevée, c'est la science, à tel point qu'ils en ont même créé une pour définir les mécanismes de l'esprit... Laissez-moi rire. Au nom de cela, ils réfutent tout ce qu'ils ne peuvent prouver, disséquer, analyser et traiter dans leurs machines... Dès lors, une de leurs caractéristiques principales, qu'on comprend aisément lorsqu'on sait ce qui précède, c'est d'être toujours insatisfaits. Mais ils ne savent pas que c'est simplement parce qu'ils ne cherchent pas dans la bonne direction...
- Mais pourquoi le conseil n'intervient-il pas? interrogea Giurdija.
- Tu ne connais pas bien les lois du conseil, dit Lilarian. Elles sont formelles à cet égard: il ne faut prendre aucun contact avec des êtres qui n'ont pas été capables par eux-mêmes de découvrir l'existence des autres plans. Il est également interdit d'intervenir dans le cours de l'évolution de l'un d'entre eux.
- Nous allons pourtant le faire, protesta le jeune homme.
- Aujourd'hui, c'est différent. C'est de notre avenir à tous qu'il s'agit...
- C'est ça... Et au nom de quoi gâchez-vous la vie de millions d'êtres en leur cachant la vérité?
- Doucement, mon garçon. Tout d'abord, il n'y a de vérité que celle qu'on découvre par soi-même. Ensuite, si tu considères ne serait-ce que les cent onze peuples qui participent au conseil, combien de gens d'apparence et de coutumes différentes vois-tu? Si le premier d'entre nous à avoir eu accès aux autres plans s'était mis dans la tête qu'il était le meilleur, puisque le premier, et qu'il avait voulu montrer la voie aux autres, sinon la leur imposer pour leur bien, où en serions-nous aujourd'hui?
Giurdija baissa la tête sans rien dire.
- Soit, allons sur la Terre, dit Klairana en saisissant sa main et celle de Lilarian.
- Maman , maman, viens vite voir, c'est Superman...
- Jimmy, s'il te plaît, laisse-moi finir de ranger le lave-vaisselle, ce n'est pas la dernière fois qu'ils passent ce vieux feuilleton à la TV...
- Mais non, m'man, c'est pas à la TV, c'est dans le ciel!
- Qu'est-ce que tu me racontes, Jimmy?
- Mais viens vite, m'man, y en a deux autres à présent, avec des grandes ailes, comme dans les films.
- Bon, et maintenant, montre-moi où il est, Superman..., dit-elle en s'essuyant les mains.
- T'es venue trop tard. Ils sont partis du côté de la tour, là-bas.
- Là où papa travaille?
- Oui, c'est ça... Tu me crois, dis m'man?
- Ecoute, Jimmy, à priori, je ne crois pas que Superman existe, mais si tu dis que tu l'as vu aller vers le building où travaille ton père, il faudra que tu lui en parles quand il rentrera. OK?
- Oui, m'man. Tu sais, y en avait trois en tout. D'abord un tout seul, puis deux ensemble...
- Qu'est-ce que ça sent mauvais, fit Lilarian, dès que Klairana et Giurdija se furent posés près de lui.
- C'est atroce en effet, dit Giurdija. Et regardez-moi ces lumières, on ne voit même pas où cette cité se termine.
- Il y a tellement de gens, ajouta Klairana, qu'ils couvrent presque la totalité du sol par leurs habitations ou leurs... Comment appellent-ils ça déjà?
- Leurs bureaux ou leurs usines. Ils disent aussi entreprises, je crois.
- Merci, Lilarian. J'ai du mal à me faire à tout ce que nous avons appris... C'est si différent.
- Et si laid! conclut Giurdija.
- J'espère que nous ne nous sommes pas fait repérer.
- Il n'y a pas d'agitation en tout cas. Si nous ne sommes pas passés inaperçus, personne n'a heureusement prévenu la police. C'est toujours ça. Bon, il faut y aller. Première chose, devenir des êtres humains.
Giurdija fut le plus rapide à retrouver son apparence tandis que les deux autres en changeaient. Lorsque Klairana fut prête, il osa à peine regarder sa nouvelle nudité. Décidément, cela ne représentait pas la même chose pour un homme que pour un Sikkhin d'être nu. Elle-même avait l'air mal à l'aise.
- Mince, nous n'avions pas pensé à cela!
- A quoi, Giurdija?
- Eh bien, nous sommes nus...
- Indiscutablement!
- Mais les hommes de la Terre ne se promènent pas nus. Nous ne pourrons pas bouger d'ici avant d'avoir trouvé des vêtements. Et sans bouger, pas moyen d'en avoir... Ah c'est trop bête...
- Ca le serait en effet si nous n'avions aucune autre alternative, dit Lilarian. Ne bougez pas d'ici, je m'en charge...
- Tu ne vas pas te trimballer nu, tout de même?
- Giurdija, un Sirrah a plus d'un tour dans son sac. Je peux très bien maintenir quelques minutes l'impression que je suis habillé face à ceux que je rencontrerais. Ne t'inquiète donc pas.
Et c'est apparemment vêtu d'un impeccable costume trois pièce gris foncé que Lilarian ouvrit la porte qui permettait de descendre dans l'immeuble... Giurdija et Klairana restèrent silencieux, masquant leur malaise réciproque en regardant fixement dans cette direction. Lilarian revint quelques minutes plus tard, les bras chargés d'uniformes bleus.
- Bon sang, qu'est-ce qu'ils sont petits! J'ai eu toutes les peines du monde à en trouver un qui soit à ma taille. J'espère que ceux-là vous conviendront.
- C'est assez différent de la façon dont tu t'étais déguisé tout à l'heure, non? demanda Giurdija.
- Oui, ce sont des vêtements de travail. Tout à l'heure, j'étais habillé en civil. Du moins le croyais-je.
- Ah bon, tu as rencontré quelqu'un?
- Non, enfin oui. J'ai vu plusieurs personnes en train de discuter dans un bureau. Mais elles étaient tellement absorbées qu'elles n'ont rien remarqué. Aucune n'était habillée comme moi!
- Les caprices de la mode, sourit Giurdija. C'était déjà comme ça chez moi. Nous éprouvons le besoin de nous vêtir et nous aimons aussi changer de style, de temps en temps...
- Dites, vous ne croyez pas que nous ferions bien d'y aller, tança Klairana, au lieu de pérorer à propos des costumes des terriens.
- Ne t'emballe pas, s'il te plaît. Il est inutile de descendre immédiatement. La réunion dont je t'ai parlé tout à l'heure était presque terminée. Laissons-leur le temps de s'en aller, nous serons plus à notre aise pour visiter les lieux. D'autant plus que je suis de plus en plus convaincu que Chrypsis avait raison de nous faire venir ici. Je serais même tenté de croire qu'il en sait beaucoup plus qu'il n'a bien voulu nous le dire en nous envoyant à cet endroit précis.
- Pourquoi? s'enquit Giurdija.
- Parce qu'il faut voir les choses pour y croire, comme il aime le dire. Si nous n'avions pas exploré d'abord les autres plans sans succès, aurions-nous accepté de venir?
- Non, tu as raison. Espérons néanmoins que Chrypsis savait ce qu'il faisait.
- En douteriez-vous? leur dit à tous trois une voix silencieuse...
- Et bien allons y.
Ils ouvrirent la porte et marquèrent un temps d'arrêt avant de la franchir.
-Tout à l'air calme.
Ils descendirent un escalier en spirale qui leur parut sans fin.
- C'est encore loin? grogna Giurdija?
- A en croire les panneaux sur les portes, chuchota Klairana, nous approchons du rez-de-chaussée. Chrypsis m'a dit que ce sont les sous-sols que nous devons visiter en priorité.
- Pourquoi les sous-sols?
- Parce qu'il est en général bien plus aisé d'y travailler en secret que dans les étages supérieurs, je suppose. Nos connaissances à propos de ce monde nous ont indiqué que la menace ne provient pas d'une initiative de leurs dirigeants. Il se peut dès lors que les gens qui travaillent à notre perte préfèrent garder le secret.
- Tu crois vraiment qu'ils désirent consciemment détruire les mondes?
- Je ne le pense pas, puisqu'ils n'en connaissent même pas l'existence. Ce serait absurde. Ils ont peut-être, de leur point de vue, une bonne raison d'agir ainsi.
- Aïe, fit Lilarian, rien n'est plus difficile à combattre que les bonnes intentions!
- Nous y voilà. Cinquième sous-sol, c'est le dernier!
Ils ouvrirent prudemment la porte et entendirent quelqu'un jurer.
- Nom de Dieu, depuis que le vieux Wilbur est parti, il n'y a plus personne qui sache faire un café convenable!
Ils restèrent un moment interdits devant la porte entrebâillée et virent passer un homme revêtu de la même combinaison qu'eux. Il se dirigea vers le fond du couloir. Après quelques secondes, ils le suivirent prudemment. L'homme n'avait pas refermé la porte du laboratoire. Ils se plaquèrent contre la cloison.
- Alors, Jack, tu crois vraiment que c'est prêt? dit une voix féminine.
- Oui, je le pense, fit l'homme qu'ils avaient entendu jurer. Nous avons réuni toutes les charges nécessaires pour réaliser le plus grand feu d'artifice que l'humanité ait jamais connu.
- Que disent les calculs? reprit la voix féminine.
- Toujours la même chose, tu t'en doutes, dit un autre homme. C'est obstiné un ordinateur... Presque autant que toi! Bon, je vais rentrer. Ca ira?
- Mais oui. Je ne crains pas plus les plaisanteries de Jack que les tiennes et puis, l'équipe de surveillance doit déjà être arrivée.
- OK. J'y vais alors. Jimmy n'aime pas se mettre au lit avant de m'avoir vu. Et...
- Et quoi?
- Tu as beau me dire ce que tu veux, Célia, j'ai peur.
- Peur de quoi? Tu as été un des premiers à croire en ce projet. Tu ne vas pas te dégonfler maintenant?
- Non, mais tu comprends, si jamais nous nous étions trompés dans nos calculs.
- Ecoute, Jack, nous ne nous sommes pas trompés. Mais je t'avoue volontiers que, malgré leur justesse, aucune équation ne pourra garantir que nous soyons encore tous là, lorsque je reviendrai... Si je reviens... Tu sais aussi que nous avons retourné le problème dans tous les sens: il n'y a aucune autre solution. Nous n'allons quand même pas gâcher la possibilité d'une vie meilleure à l'humanité tout entière à cause de considérations purement personnelles?
- J'avoue que, théoriquement, je t'approuve entièrement, Célia. Mais lorsque je pense à Sue et à Jimmy, je ne sais plus. Tu ne sais pas ce que c'est, toi, d'avoir une famille....
- Non, et je t'avoue que je regrette de moins en moins mon statut de vieille fille, si c'est à cela que tu penses... Homme ou femme, dès qu'il s'agit de défendre votre progéniture, vous êtes tous les mêmes, vous voyez tout par le petit bout de la lorgnette!
- OK, Célia. Je sais que l'on ne peut plus faire marche arrière. Je sais aussi que j'ai plus à y perdre que toi, c'est tout.
- Et c'est bien pour cela que j'irai moi-même, dit-elle sans appel.
- Bonne nuit, Célia. A toi, aussi Jack.
- Bonne nuit, grommela l'homme.
Tom arrivait à présent vers eux et il leur était impossible de se dissimuler. Giurdija ordonna mentalement à ses compagnons de faire comme s'ils arrivaient et de s'en remettre à lui.
- Bonsoir, Monsieur, dit-il à l'homme qui arrivait. Tout va bien?
- Oui, tout est calme. Mais, qui êtes-vous? Je ne vous ai jamais vu.
- Nous assurons l'équipe de nuit à partir d'aujourd'hui, Monsieur.
- Ah, fort bien.
Tom, interloqué, regarda Klairana.
- Le service de gardiennage engage des femmes pour le service de nuit, à présent?
- Il n'y avait personne d'autre de disponible et d'habitude, nous faisons équipe, mais de jour.
- Bon, et bien, inutile d'aller plus loin. Il est préférable que vous alliez immédiatement à la salle des moniteurs. Au fait, on ne vous l'a pas montrée?
- Non, Monsieur, notre remplacement s'est fait au pied levé et on nous a dit qu'on nous expliquerait sur place.
- Eh bien heureusement que je suis là. Venez, je vais vous montrer.
Ils revinrent au niveau du premier sous-sol et Tom leur désigna une salle emplie d'écrans de contrôle.
- Voilà. Ca ira à présent?
- Oui, merci Monsieur...
- Colby, Tom Colby.
- Et bien, bonne nuit, Monsieur Colby!
- Ouf, fit Klairana en refermant la porte. Tu t'en es tiré à merveille...
- C'est pour ça que je suis là, après tout! Et je n'avais pas encore fait grand chose jusqu'à présent. Il est grand temps que je remplisse mon rôle, tu ne crois pas?
- Eh bien dis-moi alors à quoi peuvent servir ces multiples écrans, demanda Lilarian, perplexe.
- Ecoute, il a appelé ça la salle des moniteurs. J'en conclus que, d'ici, on doit pouvoir surveiller tout ce qui se passe dans le bâtiment. Regarde, voilà l'entrée. Et là, la pièce où se tiennent encore Célia et Jack.
- C'est pas mal imaginé comme système. A défaut d'employer les moyens usuels, ils semblent pouvoir faire presque aussi bien que nous, admit Klairana. Dommage que nous n'ayons pas le son...
- Attend, il y a des boutons, là. Ils sont tous tournés vers la gauche. Peut-être que...
- Tu ne vas quand même pas prendre la défense de ce couard de Tom, hurla une voix féminine.
- Ce n'est pas ça que j'ai voulu dire, Célia... Sauver l'humanité, c'est bien. Mais sauver sa propre peau, c'est pas mal non plus...
- Vous les hommes, tous des égoïstes! Pas étonnant que le monde en soit arrivé à un point de non-retour à être si longtemps resté entre vos mains. Si c'est vous qui aviez dû mettre des enfants au monde pour les voir mourir de faim ou vivre dans ces tours bétonnées, il y a longtemps que vous auriez fait quelque chose!
- Mais nous avions inventé la contraception tout de même.
- Oui, bien sûr, les hommes sauvant le monde... comme toujours! Mais un peu tard, non? Et comment vouliez-vous qu'après des millénaires pendant lesquels la seule fonction de la femme la reproduction, elle accepte tout à coup de renoncer à ce qui a été sa seule raison d'être...
- Tu peux parler, Célia, toi qui n'a pas d'enfant!
- Oui, et s'il y avait eu plus de femmes comme moi, nous n'en serions peut-être pas là, acculés à...
Célia fondit en larmes. Jack se précipita vers elle et la prit maladroitement dans ses bras.
- Tu sais pourtant bien qu'on ne peut pas faire autrement. Dans cinquante ans, au plus, ce sera la fin, de toute façon, dit la jeune femme en se dégageant brusquement. Tu le sais comme moi. Pourquoi me torturer davantage?
- Célia, je ne veux pas te faire de mal. J'essayais juste de t'expliquer le point de vue de Tom.
- Bon, d'accord. Maintenant, au travail, si nous voulons que tout soit fini pour demain soir.
Jack s'en retourna en bougonnant vers la console de l'ordinateur et Célia se moucha bruyamment. Elle se leva, se dirigea vers une sorte de caisson métallique qu'elle inspecta attentivement.
- On ne peut pas dire que les rapports qu'ils entretiennent, ces Terriens, soient d'une grande simplicité, conclut Lilarian.
- Qu'est-ce qu'ils mijotent? Tu y comprends quelque chose, toi, Klairana?
- Pas encore grand chose. J'ai sondé l'esprit de la femme, tandis qu'elle parlait. J'ai vu des images atroces: des bébés tout maigres et qui ressemblaient à des vieillards, des centaines de gens qui mourraient de maladies, des villes sans fin où s'entassaient un nombre incroyable de gens dans des tours pendant que d'autres dormaient dans les rues crasseuses et puantes...
- Crois-tu qu'il y ait un rapport entre ces images et ce qu'ils veulent faire? Et pourquoi disent-ils que dans cinquante ans au plus, tout sera fini?
- Je n'en suis pas encore certaine. Toutes les images dont la femme se remémorait provenaient d'un écran comme celui-là. Peut-être espionnent-ils leur monde tout entier par ce moyen? Celui-là ne fonctionne pas. Ne peux-tu l'allumer, Giurdija?
- Oui, voilà.
- Oh, regarde, un homme qui vole, dit Lilarian.
- Pourquoi est-il costumé ainsi, s'offusqua Klairana. Il a l'air complètement ridicule. Tu ne peux rien trouver d'autre, Giurdija?
- Un instant! Tu en as de bonnes! Ce n'est pas parce que j'ai la même apparence naturelle que les Terrien que j'en connais plus que vous de leurs machines.
- Et cette petite boîte noire, là, que se passe-t-il si on appuie sur un de ses boutons?
Les chaînes défilèrent à toute allure.
- Regardez, ça ressemble à ce que Célia pensait, s'exclama Klairana, levant un instant le doigt. C'est exactement cela...
- Salut, les gars. Vous ne nous attendez pas d'habitude...
Giurdija se retourna en sursaut. Trois homme vêtus comme eux se trouvaient à l'entrée de la pièce.
- Non, mais nous avons préféré le faire aujourd'hui. Monsieur Colby trouve que c'est plus prudent depuis que le vieux Wilbur n'est plus là...
- Vous avez raison. Qu'est-ce que c'est mal foutu, ces horaires. Il suffirait à n'importe quel voyou d'être au courant de cela pour qu'il puisse cambrioler peinard les bureaux de la moitié de la ville. Enfin, c'est gentil à vous. N'espérez pas une augmentation pour autant. Vous connaissez le boss!
- Oui, souffla Klairana.
- Tiens... Bonjour jeune fille... Je ne savais pas que l'on recrutait des gardiens en jupons à présent, dit l'homme en s'avançant.
- Si, coupa Giurdija en s'interposant entre eux. C'est une expérience pilote...
- Ah là là, c'est pas à moi que ça arriverait, une chance comme ça, soupira le gros homme. Allez, la toute bonne nuit, M'sieurs Dame...
Lorsqu'ils furent dehors, Klairana poussa un soupir de soulagement.
- Tu as vu ça, quel rustre! Je comprends mieux Célia, à présent. Ca doit être horrible de vivre sur un monde pareil où l'on peut rencontrer ce genre d'individu à chaque coin de rue...
- En tout cas, nous en savons assez pour entrevoir ce qu'ils veulent faire. C'est insensé! Comment ont-ils pu mettre au point un truc aussi dangereux?
- Leurs remèdes sont à l'image de leurs maux, semble-t-il, terribles!
- Que faisons-nous, Giurdija. En as-tu la moindre idée?
- Je penses que Tom pourrait être un allié. Il ne partage plus tout à fait l'opinion de Célia, il sera plus vulnérable. Si nous le retrouvions, nous pourrions lui parler. Peut-être que si nous lui révélions la vérité sur les plans, il renoncerait à ce projet et nous aiderait à convaincre les autres.
- Mais nous n'avons pas le droit de leur parler des autres plans...
- Ecoute, Klairana, il me semble que personne non plus n'ait le droit de venir et encore moins de séjourner sur des plans qui ne font pas partie de la ligue...
- C'est exact.
- Pourtant, nous sommes en train d'enfreindre cette règle et il m'étonnerait que nous soyons les premiers, finit-il avec un sourire.
- Pourquoi dis-tu ça?
- Pour rien, pour rien... Je me demande ce qu'a bien pu devenir le vieux Wilbur qui leur servait d'homme à tout faire!
- Giurdija, ne me dis pas que...
- Si Klairana, fit une voix grave et lointaine. Giurdija a raison. Je les surveille depuis quelques temps... Depuis le moment où tu as senti le danger...
La voix s'éteignit. Aucun d'entre eux ne trouva nécessaire d'ajouter quoi que ce soit.
- Ah, papa, tu es là!
- Jimmy, laisse au moins le temps à ton père de rentrer!
- Bonsoir ma chérie. Et bien, Jimmy, qu'est-ce qui se passe?
- Papa, j'ai vu Superman tout à l'heure.
- Tu as regardé le feuilleton?
- Non, papa. Je l'ai vu dans le ciel...
- Ah?
- Oui, il est passé tout seul. Puis il y en a encore eu deux autres et...
- Et quoi?
- Ben je me demande si un des deux, c'était pas une fille.
- Voyons, qu'est-ce qui te fait dire ça?
- Chais pas, p'pa, c'est une impression, c'est difficile à dire.
- Et où se sont-ils envolés, tes Supermen?
- Ben justement, ils ont été vers ton bureau.
- Mais c'est intéressant, ça, dis-moi.
- Et tu ne les as pas vus?
- Non, Jimmy, je suis désolé. Mais, au fait... Jimmy, va te mettre au lit, je dois donner un coup de téléphone et je viens t'embrasser.
- Un problème, Tom?
- Non, chérie. Il faut juste que je vérifie quelque chose.
Quelques instants après, il vint la rejoindre dans la cuisine.
- Tu sais, Sue, ça va peut-être te paraître difficile à admettre, mais il se pourrait bien que Jimmy ait vu des hommes-volants?
- Quoi?
- Oui, enfin, des hommes qui volaient.
- Ah bon, tu me rassures. Mais que se passe-t-il? Tu es tout pâle.
- Tout à l'heure, en sortant du labo, je suis tombé sur l'équipe de surveillance. C'étaient des nouveaux qui faisaient un remplacement au pied levé. Ils ne m'avaient pas l'air bien au courant de ce qu'ils devaient faire. Je les ai conduits au poste de garde et je suis revenu. Depuis tout à l'heure, je suis tracassé par quelque chose: ils étaient deux hommes et une femme et Jimmy m'a dit qu'il y avait une femme parmi les Supermen. Et bien, figure-toi que je viens de téléphoner à la centrale de surveillance et il m'ont dit qu'ils n'engageaient en aucun cas de femmes pour de tels jobs. J'étais inquiet, alors, j'ai appelé le bureau. C'est un type qui m'a répondu. Il m'a dit que tout était calme, mais qu'ils avaient effectivement vu l'équipe qui les précédait et qu'ils en rigolaient encore, à cause de la présence d'une fille.
- Qu'est-ce que cela veut dire?
- Il se pourrait très bien qu'une sorte de commando ait été parachuté sur le toit et se soit introduit dans nos locaux...
- Tu vois que j'avais raison, papa, cria Jimmy en courant. Sauf pour une chose... Ils n'avaient pas de parachutes.
- Jimmy, laisse ton père tranquille, ce n'est pas un jeu...
- Mince, on sonne. Pas moyen de réfléchir une minute.
- Calme-toi, Tom. Tout va bien à présent, puisque le service de surveillance est arrivé et qu'ils n'ont rien remarqué d'autre, dit Sue en se dirigeant vers la porte.
- Tom, veux-tu venir un instant? Ces messieurs dames désirent te parler...
- Qu'est-ce qu'ils veulent?
Il s'arrêta net en apercevant Lilarian, Giurdija et Klairana toujours vêtus des uniformes bleus. Il tenta de refermer la porte, mais Lilarian y avait déjà glissé le pied.
- Que me voulez-vous? hoqueta Tom.
- Ne vous inquiétez pas, Monsieur Colby, dit Klairana avec un fort accent, nous ne vous voulons aucun mal...
- Chérie, appelle immédiatement la police, je...
- N'ayez pas peur, nous ne sommes pas armés et nous désirons seulement vous parler.
Plus personne ne bougeait. Klairana profita de ce moment d'accalmie pour contacter mentalement Tom. Celui-ci secoua la tête et dit comme à regret:
- C'est bon, entrez.
- Merci, Monsieur Colby, dit Lilarian en s'inclinant légèrement.
- Papa, qui c'est? Pourquoi t'as eu peur?
- Ce... ce sont des gens de mon travail, Jimmy. Je ne les avais pas reconnus...
- C'est pas vrai, papa. Il a fallu que la dame te parle dans la tête pour que tu les laisses entrer.
- Jimmy! intervint Sue, je t'interdis...
- Laisse-le. Il a raison.
- Excusez-moi d'avoir employé ce moyen, dit Klairana. Il est vraiment très important que nous puissions nous entretenir de certaines choses.
- C'est à quel sujet?
- Au sujet de votre grand projet, Monsieur Colby, dit Lilarian.
- Soit. Sue, veux-tu conduire Jimmy dans sa chambre et rester près de lui jusqu'à ce qu'il s'endorme... Nous ne devons pas être dérangés.
- Viens, Jimmy.
- Dis, tu me raconteras, hein, papa.
- Oui, oui. Va vite au lit, maintenant, sans quoi tu ne pourras pas te lever pour aller à l'école, demain matin.
Giurdija soupira en entendant ce mot. Il comprenait très bien que Jimmy soit plus intéressé par eux que par les cours...
- Je vous avoue que je ne comprends pas grand chose à votre charabia. Toutes ces histoires de plans et d'espèces différentes que notre projet menacerait ne tient pas debout. Et puis, comment voulez-vous que je vous croie?
- Ecoutez, Tom, si vous abaissiez un peu les barrières mentales que vous avez érigées depuis tout à l'heure, nous pourrions vous permettre de visualiser tout ce dont nous parlons, dit Lilarian en se levant et en dégrafant sa tunique.
- Mais, que faites-vous? dit Tom en se raidissant.
- Ne vous inquiétez pas. Si un de vos hommes célèbres a dit un jour qu'un petit dessin valait mieux qu'un long discours, je crois être capable de vous prouver la véracité de nos dires en vous faisant une brève démonstration qui nécessite que je me débarrasse de ces vêtements. Nous n'avons pas de temps à perdre, Tom. Et nous devons vous convaincre... si nous voulons survivre.
- Soit.
Lilarian finit de se dévêtir en retrouva sa forme naturelle avec un soupir de soulagement.
- Mon Dieu, s'exclama Tom. L'homme volant, l'homme volant que Jimmy a vu passer et planer vers mon bureau, c'était vous?
- C'était nous trois, bien que Giurdija, dans sa forme première soit tel que vous le voyez, un humain en tout point semblable à vous.
- Mais comment se fait-il qu'il ait volé tout à l'heure?
- De la même manière que je me suis présenté à vous sous forme humaine. Voulez-vous que je vous montre d'autres formes de vie des autres plans?
- Non, je... Ca ira comme ça, je vous crois... Même si c'est dur à admettre.
- Je le conçois parfaitement, dit Lilarian en se retournant et en reprenant l'apparence d'un Terrien avant d'enfiler l'uniforme bleu.
- Enfin, soupira Klairana, nous pouvons en venir à l'essentiel. En quoi consiste réellement votre projet, Monsieur Colby?
- Mais c'est que... annona Tom en regardant la porte de la chambre de son fils d'un oeil inquiet.
- Votre femme n'est pas au courant, dit Giurdija.
- Et bien non... Comment voulez-vous que je lui explique ça? Elle ne comprendrait pas que c'est pour notre bien à tous.
- Célia semble en être persuadée, pourtant.
- Oui, mais Célia est une idéaliste sans attache, elle n'a rien à perdre dans cette opération, et tout à gagner!
- Tout à gagner?
- Oui, non seulement le monde dans lequel elle reviendrait serait meilleur, mais elle y recueillerait tous les honneurs...
- En êtes-vous bien sûr, lança Klairana en sondant rapidement l'esprit de Tom.
- Je ne sais plus, fit il en baissant la tête et en rougissant. Mais Célia l'est et ira jusqu'au bout, avec ou sans notre assentiment, vous pouvez me croire.
- Nous vous croyons, Tom, et c'est pour cela que nous sommes là. Expliquez-nous à présent, proposa Lilarian.
- Ne vous inquiétez pas pour votre épouse, Monsieur Colby, elle s'est assoupie aux côtés de Jimmy, encouragea Klairana.
Tom regarda Klairana d'un air incrédule et se décida enfin:
- Je ne sais pas quelle connaissance exacte vous avez de notre Terre. Et je me rends compte que vous aussi, vous allez devoir me croire sur parole.
- Cela nous met à égalité, approuva Giurdija.
- Depuis un demi-siècle, notre Terre est surpeuplée. Même dans des pays comme le nôtre, le taux de natalité dû en grande partie à l'énorme immigration venant des pays plus pauvres n'a cessé de croître jusqu'à atteindre des proportions alarmantes. Les cités sont devenues tellement grandes que parfois, elles se rejoignent. Les terres cultivées se sont réduites à des portions congrues et quant aux forêts, ma foi, il n'en reste plus que quelques îlots isolés farouchement protégés au point que nul ne puisse plus y pénétrer et encore moins y vivre. Bref, notre monde est en train de s'étouffer. Pour pouvoir nourrir toutes ces bouches, l'industrie agro-alimentaire s'est développée de façon sauvage et les gouvernements ne sont plus que des trusts dirigés par des industriels seulement soucieux de s'enrichir. C'est pourquoi, au mépris de tout bon sens, les campagnes en faveur de la contraception ont disparu, surtout depuis que l'on peut guérir toutes les maladies sexuellement transmissibles. D'autre part, l'influence des religions, vers lesquelles se tournent de plus en plus de personnes, n'a fait qu'aggraver la situation. Ils seraient eux aussi payés par les multinationales qu'ils n'agiraient pas autrement. D'après nos calculs, dans cinquante ans au plus, le point critique devrait être atteint et l'industrie elle-même ne pourra plus assumer l'alimentation de la population. Vous voyez d'ici ce que cela va donner: famines, guerres civiles, insécurité croissante...
- J'imagine très bien, soupira Klairana. Personne n'a-t-il réalisé ce qui allait inévitablement se produire?
- Certes si. Au début de notre projet, nous avons contacté des membres du gouvernement. Mais que voulez-vous, même ceux qui sont de bonne volonté voient toutes leurs initiatives étouffées dans l'oeuf pour "Raison d'Etat".
- Et vous avez décidé de poursuivre seuls...
- C'est exact. Grâce aux quelques alliés qui nous restaient et sous couvert de recherche aéronautique d'un type nouveau, nous avons recueilli assez de capitaux.
- Et quel est ce projet, Monsieur Colby? l'interrogea Klairana en plongeant ses yeux dans les siens afin de s'assurer qu'il ne mentirait pas.
- Détruire le Gondwana.
- Le Gondwana?
- Oui, grogna Lilarian, devant la mine ébahie de Giurdija, le continent initial.
- Mais, comment peuvent-ils le faire? Ils ne savent même pas quel est le premier plan, il leur serait impossible de remonter aussi loin dans le temps!
- A votre façon, non, bien sûr, admit Tom. Mais pas en se servant de notre technologie...
- Que voulez-vous dire exactement?
- Et bien, l'appareil autour duquel vous nous avez vu nous affairer tout à l'heure permettra de remonter dans le temps jusqu'à la période de notre choix et de transporter avec nous les masses explosives atomiques nécessaires à mettre en pièce la plus grande partie du vieux continent...
- Mais, c'est une folie! s'exclama Giurdija! Qu'espérez vous en commettant un acte aussi désespéré?
- C'est très simple. En fait, nous pensions diminuer la surface des terres émergeantes et les disperser, de sorte que l'évolution se ferait à moins grande échelle, je veux dire, avec un nombre restreint d'individus et que nous n'arriverions jamais à un niveau de population tel que nous le connaissons aujourd'hui.
- Et vous n'avez pas pensé que, sur de si petites surfaces, le problème allait être plus crucial encore?
- Si, naturellement. Mais d'après nos calculs, les crises étant d'autant plus aiguës, elles se seraient présentées plus rapidement et auraient sans doute déjà été résolues à notre époque.
- Et vous espériez être encore en vie pour vérifier si vos calculs sont exacts?
- Je sais ce que vous pensez: les probabilités sont extrêmement minces, mais elles existent!
- Excusez-moi de vous détromper, Monsieur Colby, dit Klairana qui était soudain devenue très pâle, vous faites absolument fausse route. Si vous modifiez l'histoire dans une période précédant l'émergence des plans, rien, nulle part, ne sera plus jamais le même. Vous ne serez jamais nés... et nous non plus.
- Comment pouvez-vous en être certaine?
- Vous allez tellement réduire le capital génétique initial qu'il sera impossible que vous obteniez seulement le millionième de la diversité qui existe aujourd'hui, sur votre plan ou dans les autres...
Sentant les barrières mentales de Tom plus fragiles que jamais, Klairana déversa avec violence ses visions prémonitoires, auxquelles elle ajouta sans le moindre remords une projection de ce serait la vie sur la Terre. Tom éclata en sanglots. Sue, éveillée par l'incident accourut.
- Tom, qu'est-ce qu'il t'ont fait?
- Rien, ma chérie, dit il en reniflant. Ils m'ont fait réaliser ce que j'allais faire...
- Explique moi, Tom, je n'y comprends rien.
Devant le regard désespéré de Tom, Klairana envoya des influx apaisants et lui proposa de laisser croire à Sue que leur mission spatiale courrait un grave danger.
- Oh, mais c'est terrible, fit Sue lorsqu'il eut suivi la suggestion de Klairana. Et pour quand était le lancement?
- Pour demain soir.
- Mais il n'y a pas un instant à perdre, s'écria-t-elle.
- Je suis entièrement d'accord avec vous, Madame, conclut Lilarian avec un sourire triste.
Bien qu'ils n'éprouvassent aucun enthousiasme à s'entasser dans la minuscule voiture de Tom, ils s'y casèrent tant bien que mal et partirent pour le laboratoire.
- Ca aussi, c'est le fruit de votre technologie? grommela Lilarian après que sa tête eut heurté trois fois de suite le plafond.
- Sois sérieux, Lilarian, coupa Klairana. Nous n'avons pas encore eu le temps de décider quoi que ce soit quant à la façon dont nous allons nous y prendre...
- Et je crois qu'il faudra compter avec Célia, soupira Tom, en prenant un virage trop serré.
- Chaque chose en son temps pour vous, geignit Lilarian. Laissez-nous les initiatives et contentez-vous de nous conduire à bon port!
- Au moins nous savons à présent pourquoi c'est toi, Giurdija, et non l'un des nôtres qui est nécessaire à la sauvegarde de nos mondes...
- Tu en as de la chance de le savoir, remarqua Giurdija. Si tu m'expliquais?
- Je veux bien, mais je sens que tu vas encore mal le prendre.
- Oh, je crois que j'en ai déjà entendu d'autres, depuis que je vous connais, dit-il, en se serrant encore davantage contre elle.
- Soit. Et bien, admettons qu'il faille intervenir sur le Gondwana même.
- Tes perspectives ne me réjouissent guère, en effet, dit il en frémissant.
- Laisse-moi continuer. Il nous est totalement impossible, à Lilarian et à moi, d'aller sur le Gondwana. Même Chrypsis ne s'y est pas risqué, fit-elle sans pouvoir retenir un sourire.
- Cela doit être terriblement dangereux pour vous, souffla Giurdija, pas très à l'aise.
- Dangereux n'est pas le mot, intervint Lilarian, irritant, plutôt.
- Irritant?
- Tu n'as évidemment pas eu le temps de bien observer notre monde, Giurdija. Mais tu aurais pu constater que l'on n'y trouve nulle trace de fougères.
- Quel rapport tout cela a-t-il?
- Et bien, nous sommes absolument allergiques aux spores des fougères. Cela peut te paraître idiot, mais nous n'avons trouvé d'autre remède aux démangeaisons et aux crises d'asthme parfois mortelles qu'elles entraînaient qu'en éradiquant totalement les rares espèces qui se trouvaient chez nous.
- Quel rapport avec le Gondwana?
- Le Gondwana se situe, dans le temps, en pleine ère secondaire. Si ce sont les grands sauriens qui dominent la planète à ce moment-là, les arbres sont en grande majorité de grandes fougères arborescentes. Respirer leurs spores serait fatal au plus immunisé d'entre nous!
Giurdija se mit à rire tellement fort que la petite voiture fut agitée de sursauts.
- J'avais imaginé toutes les raisons, des plus glorieuses au plus ridicules, mais ça, ça dépasse tout!
Lorsque Tom arrêta son automobile devant la tour à présent obscure, ils n'avaient toujours pas la moindre idée de la façon d'agir. Pourtant Giurdija, Klairana et Lilarian étaient certains qu'il ne serait pas trop difficile de persuader les membres de l'équipe de renoncer à leur projet... à une exception près: Célia. Ils avaient tous trois perçu en elle la détermination d'une personne proche du désespoir. Ce n'étaient plus les bons sentiments qu'ils allaient devoir combattre, mais des sentiments obscurs et indicibles qui leur étaient totalement étrangers..
- A quoi penses-tu, Lilarian? lui souffla Klairana
- A cette jeune femme... J'ai une appréhension.
- Laquelle?
- Elle n'est plus là...
- Venez, vite, Tom. Il se passe quelque chose d'anormal.
- Vous croyez, tout est calme pourtant...
- Venez, je vous en conjure. Nous arrivons peut-être déjà trop tard!
Ignorant les visages ébahis des gardes voyant la troupe de leurs prédécesseurs revenir au galop suivis tant bien que mal par Tom, ils foncèrent dans l'ascenseur.
- Que vos technologies sont lentes, soupira Lilarian. Sans les apparences à sauvegarder, nous y serions déjà!
- Nous faisons ce que nous pouvons avec nos moyens, fit Tom, comme pour s'excuser.
- Je crains d'ailleurs que vous n'en ayez un peu trop fait...
La porte s'ouvrit et Tom, stupéfait se retrouva seul. Il entendit leurs voix qui s'élevaient déjà dans la salle de contrôle.
- Impossible de le réveiller, disait Klairana
- Elle l'aura sans doute drogué. Regardez, il y a un dépôt au fond de cette tasse...
- Et oui, le vieux Wilbur n'était pas là pour veiller au grain...
- Détrompez-vous, leur répondit Chrypsis, je peux vous dire exactement où notre oiseau s'est posé.
- Quoi, elle est partie? sursauta Giurdija. Mais, ... je... Ca n'était prévu que pour demain...
- Tu dois y aller, dit Lilarian en secouant Giurdija et en l'obligeant à le regarder dans les yeux.
- Mais comment? gémit le jeune homme en désignant l'espace vide laissé par le départ anticipé de Célia.
- Laisse-moi faire, Lilarian, il n'y a pas de honte à avoir quelques craintes en de telles circonstances, lui murmura Klairana.
Tom arrivait, perplexe et essoufflé.
- Ne me dites pas que...
- Si, Tom, Célia a drogué Jack et l'oiseau s'est envolé..., dit Lilarian en le prenant autoritairement par le bras. Et si nous avons nos propres méthodes pour savoir où elle est, je préférerais que vous le vérifiiez sur vos engins, ajouta-t-il en pensant qu'il fallait immédiatement l'absorber dans quelque tâche avant qu'il se mette à paniquer, lui aussi.
A peine Tom eut-il fini ses calculs que Giurdija et Klairana revenaient. Il avait revêtu une sorte de combinaison spatiale métallisée qui lui donnait vaguement l'air d'un chevalier en armure.
- Vous croyez que cela sera nécessaire? s'enquit Lilarian.
- Deux précautions valent mieux qu'une, répondit Chrypsis, d'ailleurs, lis-moi les calculs que vient de faire Tom.
- Tu plaisantes?
- Absolument pas.
Lilarian, perplexe, transmit la longue liste des informations chiffrées à Chrypsis en quelques secondes.
- Fort bien, cela confirme mes propres données. Aurais-tu oublié, Lilarian que je ne suis jamais allé sur le Gondwana?
Klairana ne put s'empêcher de pouffer. Elle aurait aussi bien pu fondre en larmes. L'idée d'envoyer son Giurdija dans un univers où il leur serait presque impossible d'intervenir alors qu'il n'avait qu'un entraînement élémentaire la remplissait d'un effroi qu'elle tentait à tout prix à dissimuler. Le regard réprobateur que lui lança Lilarian lui apprit qu'elle n'y parvenait guère. Elle se mordit la lèvre.
- Et maintenant, s'enquit-elle?
- Maintenant, dit Chrypsis, demandez au terrien de s'asseoir dans un coin et de n'en bouger à aucun prix. Il ne faudrait pas qu'il risque de vous perturber. Dites-lui aussi qu'il se débrouille pour empêcher toute intervention extérieure. Bien. Lilarian et Klairana, placez Giurdija entre vous. Voilà.
Giurdija sentit leurs quatre esprits se river les uns aux autres. Chacun sut intimement ce qu'éprouvaient les autres. Il en eut un bref vertige, puis sentit l'esprit de Chrypsis visualiser l'endroit où se trouvait Célia. Sur une lande marécageuse, il vit l'appareil de métal fumant s'enfoncer inexorablement dans les sables mouvants. Il n'eut pas le temps de penser aux conséquences que cela pourrait avoir. Il entendit Là, maintenant! et se retrouva au sein d'une spirale tourbillonnante. L'obscurité était totale et pourtant, il sentait la présence de ses amis qui l'aidaient à arriver à bon port. Rassuré, il se remémora l'endroit qu'il avait vu et se concentra sur une bande de terre qui lui avait paru ferme. Il ne fut même pas étonné de s'y retrouver sans transition.
- Parfait, Giurdija! exulta Klairana. Localise Célia et les charges à présent. Est-elle encore dans l'appareil?
- Non, je vois des traces de pas s'enfonçant profondément dans la boue. Elle est partie dans cette direction. Bon sang, depuis combien de temps est-elle là? N'aurais-je pas dû arriver plus tôt?
- Ne panique pas, Giurdija. Aie confiance en toi. D'après les calculs de Tom, Célia a dévié de plusieurs kilomètres par rapport à son point d'atterrissage initial. Elle n'a pas pu emporter toutes les charges.
Tom s'agita sur sa chaise. Le transporteur anti-gravité, il fallait les prévenir. Mais comment? Il ne réalisait même pas qu'il entendait leur conversation muette, comme s'il avait été l'un des leurs.
- Je ne comprends pas, les traces s'arrêtent tout à coup, dit Giurdija.
- Merde, entendit-il distinctement.
- Klairana, qu'est-ce que c'est? Qui a juré?
- C'est Tom, je ne comprends pas comment il a pu...
- Tom, calmez-vous, lui intima Lilarian.
- Me calmer... Vous en avez de bonnes! Elle a utilisé l'anti-grav, voilà ce qui se passe. Elle est peut-être déjà parvenue à l'endroit convenu et avec le totalité des charges...
- Merci de vos informations, Tom. Mais de grâce, essayez de ne plus intervenir aussi brutalement, nous aurions pu perdre le contact.
- Et qu'est-ce que je fais, moi, maintenant, s'impatienta Giurdija.
- Rien, dit Chrypsis.
Et une image très nette se forma dans leurs esprit, à tous les cinq. Dans une immense forêt de fougères arborescentes, ils distinguèrent la frêle silhouette de Célia. A peine eut-il le temps de prendre une respiration que Giurdija apparut devant elle.
- Un peu près, peut-être? eut-il le temps de transmettre.
- Qui êtes-vous? comment êtes-vous arrivé ici? dit Célia en se reculant dans un mouvement de défiance.
- Je suis venu vous sauver, Célia, vous et les mondes...
- Il ne manquait plus qu'un messie, cracha-t-elle, les yeux pleins de mépris. Il est trop tard... Je n'ai plus qu'à enfoncer ce bouton et tout sera fini.
- Célia, hurla Tom sans se rendre compte qu'elle ne pouvait pas l'entendre, tu devais utiliser le déclenchement par minuterie, qu'est-ce qui te prend?
Le cri de Tom avertit au moins Giurdija que Célia continuait à agir de son propre chef, au mépris de toutes les consignes de sécurité.
- Vous n'avez donc pas envie de retourner d'où vous venez...
- Certainement pas, jeta-t-elle avec dédain. Peu m'importe ce qui arrivera. Il fallait que ça se produise. Et pour moi, tout est fini...
Un craquement retentit. Giurdija raidit ses muscles en s'imaginant voir sortir de nulle part un tyrannosaure qui ne ferait d'eux qu'une bouchée. Un petit animal velu, de la taille d'un gros rat, se faufila et vint se placer entre eux, aussi confiant que curieux. Célia ne semblait pas l'avoir vu, elle avait les yeux vides et bien au-delà du monde fabuleux qui l'entourait. Giurdija sut qu'il n'avait rien à craindre d'elle dans les instants à venir. Il regarda le petit animal. Il lui sembla entendre prononcer distinctement "Bubka" dans son esprit et interrogea ses amis.
- Tu as bien entendu, Giurdija. Nous aussi, d'ailleurs. Je ne comprends pas, c'est contraire à tout ce que nous croyions savoir de ces temps-là, répondit Klairana en une fraction de seconde.
Le petit animal se mit sur ses pattes arrières. Il était tellement insignifiant dans ce décor titanesque qu'il en était touchant. Giurdija, ayant jeté un oeil à Célia toujours immobile s'accroupit et tendit les mains en prononçant mentalement "Bubka". Le quadrupède pencha curieusement la tête de côté. A ce moment précis, la jeune femme sortit de sa torpeur. Bubka sautant avec une étonnante agilité grimpa sur Giurdija et défit sa fermeture éclair avant de s'enfouir dans sa combinaison...
- Je préfère qu'elle ne me voie pas
- Pourquoi? interrogea Giurdija, à peine étonné.
- J'étais parvenu à l'immobiliser un instant, mais elle est très forte et ses pensées sont très noires. Je ne serais pas sûr de pouvoir l'arrêter, si elle me voulait du mal. Et d'ailleurs, elle m'en veut, comme elle en veut à tout le monde...
Célia s'ébroua, comme au sortir d'un somme.
- Que s'est-il passé? Que m'avez-vous fait?
- Rien, absolument rien, rétorqua Giurdija pressentant qu'il devait absolument gagner du temps et persuader Bubka de l'aider, malgré ses craintes.
- Tu crois vraiment, fit la petite créature.
- Tu es un rongeur, oui ou non? s'enquit-il.
- Oui, mais il n'y a pas de fil à ronger...
- Tu as compris ce qui se passe?
- Pas tout, mais assez pour être alerté.
- Ne peux-tu rien faire?
- Si, mais c'est toi qui vas devoir lui arracher ça des mains, termina Bubka en lui désignant mentalement le détonateur.
- Qu'avez-vous à me dévisager ainsi? Vous n'avez pas répondu à mes questions.
- Si nous nous asseyions bien tranquillement, je vous expliquerais volontiers, fit-il, apaisant.
- Asseyez-vous si ça vous chante, je suis plus à l'aise debout.
Elle lançait des regards anxieux autour d'elle. Giurdija fit mine de s'asseoir et à ce moment précis, un rugissement titanesque retentit. Profitant de la diversion, Giurdija plongea sur Célia et lui retint le pouce juste avant qu'elle ait le temps d'enfoncer le bouton. Il dut lui tordre le poignet pour lui faire lâcher le boîtier.
- Tom, qu'est-ce que j'en fais, je le lance?
- Non, il risquerait de se déclencher tout seul...
- OK, je vous l'envoie, je ne vais pas pouvoir longtemps maintenir Célia. Prêts?
- Prêts.
L'objet disparut instantanément de le main de Giurdija qui, un instant distrait, fut brutalement renversé par Célia, qui se releva, ivre de rage.
- Qu'en as-tu fait? hurla-t-elle en lui décochant un coup de pied dans l'estomac manquant de peu Bubka qui émit un petit couinement.
Giurdija était moins paralysé de douleur que de terreur. Au-dessus de la jeune femme se dressait un monstre gigantesque dont le long cou s'agitait tel un serpent.
- Bubka, tu l'as fait venir, fais-le repartir, à présent!
- Je veux bien, moi, mais il est curieux et n'a jamais vu de créatures comme vous. Note qu'il n'est pas carnivore...
- Je te remercie de me l'apprendre.
- Célia, attention, hurla-t-il en lui désignant un point devant lui.
- Si c'est encore une de vos ruses...
- Je vous en prie, regardez.
Elle se retourna et il en profita pour la prendre par la main et l'entraîner dans une course folle.
- Eh bien, tu as encore peur, ricana Bubka?
- Je le trouve un peu gros à mon goût, je te l'avoue. Mais surtout, j'essaie de gagner la confiance de Célia pour pouvoir la ramener d'où elle vient.
- Je ne serais pas d'ici, je crois que je ne tenterais rien pour l'emmener avec moi.
Ils trouvèrent abri sous une saillie rocheuse sous laquelle ils s'accroupirent.
- C'est terminé, Célia. Tout danger est écarté. Nous allons retourner sur la Terre à présent.
Elle se raidit:
- Non, vous, vous allez retourner d'où vous venez. Moi, je n'en ai plus aucun moyen, même si je le désirais...
- Je n'ai pas le temps de tenir compte de vos états d'âme, d'autres monstres peuvent surgir...
Et à l'adresse de Bubka: "Pas d'excès de zèle, hein!"
- Cela m'est égal... J'ai tout perdu, même l'espoir de ne jamais avoir existé dans le futur. Laissez-moi ici. Partez!
- Ne m'obligez pas à être brutal, Célia.
Et à Bubka: "Maintenant"
Profitant de l'instant de paralysie provoqué par le petit animal, il la prit dans ses bras, sans avoir le temps d'entendre l'avertissement lancé par Klairana.
- Si j'avais su, dit tristement Giurdija. Je voulais vraiment la sauver...
- Tu n'as pas pensé que quelqu'un d'aussi mal dans sa peau et d'aussi obstinément cartésien qu'elle ne connaissait même pas le premier niveau... Ce n'est pas ta faute, c'est tellement naturel pour toi...
- Et pour moi aussi, heureusement...
- Bubka?
- Evidemment, Bubka, grinça une petite voix.
Il pointa le bout de son museau mobile hors de la combinaison de Giurdija.
- Je ne crois pas que je pourrai me plaire ici. Je ne croyais pas que ton plan était comme ça...
- Il ne l'est pas non plus... Je vais t'expliquer...
- Pas maintenant. Nous devons trouver rapidement une mise en scène plausible à la mort de Célia, sans quoi Tom et son équipe auront de sérieux problèmes, coupa Lilarian en recouvrant le corps inanimé d'une bâche.
- Et si nous faisions simplement disparaître le corps?
- Il y aurait malgré tout une enquête, dit Tom en se mouchant. Ah, pourquoi cela a-t-il dû finir comme ça?
- Ce n'est pas le moment d'épiloguer, coupa Klairana. Chrypsis, qu'en penses-tu?
- Ramenons l'appareil et déposons-là dedans...
- Excellente idée, souligna Giurdija. Et à l'adresse de Tom: nous avions prétexté à votre femme d'un danger couru par votre équipe, voilà l'occasion de se servir de notre alibi!
- Vous n'êtes pas obligé de me parler à haute voix...
- Excusez-moi, je n'ai pas encore l'habitude que vous m'entendiez...
- Heureusement que Célia avait sévèrement drogué Jack. On dirait qu'elle avait tout prévu...
- Sa volonté s'est réalisée, Giurdija. Tu n'as pas à te culpabiliser.
- Voilà, dit Giurdija en finissant d'essuyer l'appareil qu'ils avaient débarrassé de la boue dont il était couvert. Nous pouvons y aller à présent.
- Déjà? se fit Tom à lui-même.
- Vous allez devoir alerter la police et nous préférons éviter leurs questions, lui répondit Lilarian.
Tom sursauta, s'il les avait contactés tout à l'heure le plus naturellement du monde, il s'étonnait à présent que ce phénomène persiste même s'il en était très fier.
- Nous reverrons-nous? s'enquit-il avec un pincement au coeur.
- C'est à vous d'en décider. Vous savez comment nous joindre... Et peut-être pourrions-nous vous aider à sortir du chaos auquel votre Terre est actuellement destinée...
- Vous feriez ça?
- Si c'est en notre pouvoir, pourquoi pas?
- J'imagine bien que le conseil ne sera pas enchanté outre mesure que nous ne respections pas les procédures classiques, ajouta Klairana. Mais nous avons agi par nécessité... Les mondes sont inchangés et vous vous êtes révélé un télépathe très puissant, Tom. Il y en a certainement beaucoup d'autres ici bas. C'est à vous d'agir, à présent, même si les méthodes sont différentes, rien n'est vraiment différent pour vous...
- Vous avez raison. Tout cela est si nouveau pour moi...
- Ne vous inquiétez pas, bientôt, vous serez familiarisé avec tout cela et peut-être pourrez-vous nous rendre visite...
- Vous croyez? Et je pourrai emmener Sue et Jimmy avec moi?
- Pas au début, mais je n'y vois pas d'objection, s'ils sont assez réceptifs. Il vous sera néanmoins demandé la plus grande discrétion quant à tout ceci. Peu de gens de votre monde sont déjà prêts pour de telles perspectives.
- Parfois les horizons trop vastes ont tendance à donner le vertige, dit Giurdija en passant la main autour de la taille de Klairana.
- Etes-vous prêts? interrogea Chrypsis?
- Nous le sommes.
Tom aurait voulu leur poser encore quelques questions, mais ils avaient déjà disparu. Le labo ne portait aucune trace de leur passage. C'est vrai, il ne lui servirait à rien de parler d'eux, sans quoi, on le prendrait pour un fou et on l'empêcherait de poursuivre sa mission. Sa mission, quel mot pédant! Il était seulement là où il avait eu la chance de se trouver et ce n'était jamais que l'affaire du hasard si tout ça lui était arrivé.
- Nous ne croyons pas au hasard... entendit-il en écho lointain.
Galvanisé par leur présence secrète, il regarda sa montre et décrocha le téléphone. L'équipe de surveillance de nuit devait être partie, il avait environ deux heures avant l'arrivée de la suivante et de ses collègues...
Giurdija paressait dans la baignoire. Dire qu'il allait lui falloir repartir... et pour arriver où, ou plutôt quand?
- Ne t'inquiète pas, lui souffla Klairana à l'oreille. Chrypsis m'avait dit qu'il arrangerait tout pour qu'on ne s'aperçoive même pas de ton départ...
- C'est impossible. Tu m'avais dit toi-même que l'on ne pouvait pas bouleverser le cours du temps et que je devrais peut-être me résoudre à rentrer dans une époque totalement différente.
- C'était un risque réel, Giurdija. Et je ne pouvais te le dissimuler. Mais tu verras, tout se passera bien grâce à ce bricoleur de génie de Chrypsis...
- Je ne veux pas partir, Klairana, je veux rester près de toi...
- J'aimerais que tu restes, dit-elle en l'embrassant tendrement. Ce n'est pas possible pour l'instant, ni à long terme, tu le sais. Nous pourrons rester en contact et nous nous reverrons très souvent, je l'espère. Il n'empêche que tu es forcé de rentrer chez toi et de reprendre ta vie comme si de rien n'était.
- Crois-tu que ce soit si facile, grogna-t-il. J'ai tant appris à votre contact que j'ai l'impression d'avoir vieilli de mille ans...
- Tu sais comme moi que tout cela est écrit. Pour ton monde, il faut que tu soies le Giurdija qu'ils ont connu. Plus tard, ils pourront apprendre et reconnaître ta valeur. Laisse au conseil le temps de décanter tout cela. En tout cas, tu ne te portes pas mal pour un vieillard miteux, rétorqua-t-elle en se penchant dangereusement vers lui.
- Il l'attira et elle tomba dans la baignoire, éclaboussant la pièce de grandes gerbes d'eau.
- Vous pourriez faire attention, hurla une petite voix offusquée, vous avez failli m'écraser...
- Peut-être, mais maintenant, sors de là, Bubka, et laisse-nous...
Giurdija se retrouva à l'endroit précis où il s'était réfugié après les propos peu amènes de Kalidja. Il s'étira, encore un peu étourdi de se retrouver aussi subitement dans ce décor si familier, avec la sensation curieuse que tout ce qu'il avait pu vivre n'avait en rien affecté cet endroit. Le soleil, encore bas sur l'horizon, lui indiqua que, d'ordinaire, c'était l'heure à laquelle il se rendait à ses cours. Il se secoua. Son corps lui pesait plus qu'avant. "Pourtant, je ne risque pas d'avoir pris du poids, ironisa-t-il pour se donner du courage. Il gravit la pente douce et localisa de loin l'arche fleurie. "On jurerait que rien n'a changé", soupira-t-il. "Je me demande ce que je vais trouver?" Il franchit la porte et découvrit l'espace d'enseignement. Kalidja s'affairait à distribuer des feuilles vierges.
- Ah, Giurdija, j'espère que tu as eu le temps de réfléchir, depuis hier, et que tu es dans de meilleures dispositions...
"Oh non, s'écria-t-il intérieurement. C'est exactement comme si rien ne s'était passé! Je n'ai pourtant pas rêvé!
- J'espère bien que non, souffla une petite voix, à la hauteur de son estomac, sans quoi, je ne vois pas comment nous pourrions expliquer ma présence.
- Bubka, tu es là?
- Evidemment, tu ne croyais quand même pas que j'allais me passer de ma nourriture favorite pendant le reste de ma vie? Sur ton monde, au moins, il y a des fougères.
- Incorrigible gourmand!
- Tu as vu comment il te regarde, celui-là, fit Bubka en lui désignant mentalement Jamja.
- Oh oui, je ne le supporte pas, il est toujours là à vouloir rentrer dans les bonnes grâces de Kalidja. Un vrai lèche-bottes!
- Laisse-moi faire, on va arranger ça...
- Bubka, je t'interdis...
- Si tu voulais bien nous prêter quelque attention, Giurdija, je pourrais demander à Jamja de répéter pour toi ce que tu as manqué hier. N'est-ce pas Jamja.
Mais ce dernier restait interdit, la bouche ouverte et les yeux hagards. Giurdija prit la parole et débita mot pour mot le cours de la veille auquel il n'avait pas assisté. Kalidja eut des difficultés à cacher sa surprise. Elle dit avec effort:
- Très bien, Giurdija, nous pouvons continuer à présent. Jamja, cria-t-elle avec une telle insistance que celui-ci émergea à la réalité, veux-tu me répéter ce que Giurdija a dit.
- Mais il n'a rien dit...
Elle lança un regard méfiant à Giurdija, puis, contrainte de se montrer juste, elle déclara:
- Et bien, Jamja, puisque la méthode de l'exclusion a si bien fonctionné avec Giurdija, je vais te permettre d'en profiter...
- Mais il n'a rien dit, répéta Jamja qui ne comprenait rien à ses propos.
- Il suffit, Jamja, va te rafraîchir les idées et tâche d'être plus dispos demain matin...
Jamja se leva, tête baissée et lança un regard haineux à Giurdija en sortant.
- Tu crois vraiment que c'était la bonne méthode?
- Sait-on jamais ce qui arrivera à ce jeune fat, durant son absence? ironisa Bubka.
- Rien du tout, dit, lointaine et proche à la fois, la voix de Klairana. Et il ne vous arrivera plus rien non plus si vous continuez à vous comporter comme de vulgaires garnements.
- Bien grande Sirrah, lui lança Giurdija. Que ne ferait-on pas pour avoir le plaisir de vous revoir...
