"Un homme à la mer"

- Padre, venez vite, il a repris connaissance! cria Miguelito

- Il fallait évidemment que ça arrive dès que je le quitte un instant des yeux! grommela le prêtre en s'engouffrant dans sa cabine.

Avançant d'un pas décidé malgré la pénombre, le padre Del Gado saisit un tabouret et le tira jusqu'au chevet du lit. Il s'y laissa choir avec une lourdeur qui témoignait de sa très grande fatigue. Tentant de percer les ténèbres, il se pencha vers l'homme qui s'agitait faiblement.

- Je suis rentré à la maison? demanda une voix à peine distincte.

- Oui, mon fils, tu es revenu à la vie, dit le padre qui ne comprenait pas très bien ce que l'homme entendait par là.

- C'est vous Padre?

- Je suis le Père Del Gado.

- Où est le Padre Michel?

- Je n'en sais rien... Calme-toi, tu es en sécurité à présent.

L'homme qui avait fait un effort démesuré pour se relever de sa couche y retomba pesamment.

- C'était vrai alors?

- Qu'est-ce qui était vrai?

L'homme prononça quelques syllabes incompréhensibles puis replongea dans la léthargie profonde qu'il venait à peine de quitter.

Le padre Del Gado soupira et tira le tabouret vers son petit bureau. Il alluma la lampe à pétrole, ouvrit le tiroir supérieur et en tira un calepin noir. Il relut les notes qu'il y avait prises en espérant y trouver quelque explication aux propos incohérents de l'homme qui semblait à présent dormir paisiblement.

13 février

Nous avons trouvé en mer, ce matin à l'aube, un homme en fort piteux état. Sitôt lancé le cri "Un homme à la mer", les matelots se sont tous précipités au bastingage afin de profiter de cet événement qui brisait la monotonie du voyage. Moins empressé qu'eux, j'accourus pourtant lorsque j'entendis un commencement de bagarre. J'essayai de les ramener au calme et de comprendre ce qui était à l'origine de ce conflit inattendu et pourquoi on ne repêchait pas derechef le pauvre bougre qui avait bien peu de chances d'être encore vivant s'il se trouvait depuis longtemps dans les eaux glacées. Le bosco m'expliqua, en bousculant les récalcitrants, que certains membres de l'équipage n'étaient que des nègres superstitieux et qu'il ne valait pas la peine d'accorder la moindre attention à leurs propos. Il ordonna qu'on mette une chaloupe à la mer et désigna deux hommes qui y montèrent avec lui de mauvais gré. Dès qu'il furent arrivés à flot, les hommes restés à bord recommencèrent à manifester leur hostilité et l'on entendit grogner le bosco que c'était bien malheureux qu'on ne puisse plus se servir du fouet pour mater cette racaille... Après quelques minutes, il donna l'ordre de remonter la chaloupe. Il y eut un bref mouvement d'hésitation, puis, quatre gaillards d'Indiens allèrent actionner le treuil.

Je n'avais pas encore pu voir l'homme que l'on avait trouvé, faute d'oser me frayer un chemin. J'attendis patiemment, pensant peut-être parvenir à dédramatiser quelque peu la situation en adoptant une attitude aussi froide que possible. La passion qui enflammait les matelots à la moindre occasion ne laissait pas de m'inquiéter. Enfin, apparut la tête de Forsythe qui se tenait fièrement debout à côté de ce qu'on aurait cru être, à le voir, une pêche miraculeuse. Lorsque l'embarcation fut à hauteur du pont, nombre d'hommes s'enfuirent en poussant des cris de terreur ou en se signant. Ceux qui restèrent se décidèrent enfin à finir la manoeuvre et je pus découvrir ce qui gisait dans le fond de la barque.

Bien étrange prise, en vérité. Et bien que je réprouvasse le sentiment d'orgueil du bosco, je comprenais mieux à présent le motif de sa satisfaction primaire. Le naufragé avait uniquement dû sa survie au radeau primaire sur lequel il avait été cruellement ligoté et qui se composait de deux troncs sculptés et peints de motifs inusités, reliés entre eux par des lianes sur lesquelles gisait le malheureux, plus blême que la mort.

Voyant l'indécision des marins, je vins en aide à Forsythe afin de le libérer. N'ayant pas de couteau, je ne fus pas d'un grand secours, les cordes primitives qui l'enserraient étaient d'une solidité à toute épreuve et n'avaient pas été le moins du monde entamées par l'eau saline. Je notai au passage qu'elles semblaient être faites d'une variété de lianes inconnues sous ces latitudes mais fréquentes dans les forêts tropicales africaines où j'avais été en mission durant plusieurs années. La respiration de l'homme n'était plus qu'un râle. Son visage visiblement amaigri avait quelque chose d'incongru, d'inhabituel. Je compris alors ce qui avait suscité la panique à bord: si ses traits étaient de toute évidence négroïdes, sa peau était plus blanche que la mienne et ses cheveux avaient la couleur de la neige sale. C'était un albinos...

Nous le portâmes à ma cabine, puisqu'il s'avérait impossible de le faire cohabiter avec le reste de l'équipage et j'entrepris de lui donner les premiers soins.

14 février.

Notre étrange hôte n'a toujours pas repris connaissance. Pourtant, je ne désespère pas de le sauver. La quinine maintient la fièvre dans des proportions raisonnables et le laudanum a eu l'effet apaisant que j'escomptait. Je ne sais si son délire est dû à la fièvre ou à toute autre cause, mais il importait de le circonscrire si l'on voulait espérer qu'il en réchappe. Je n'ai rien pu saisir de ses paroles et de ses cris des premières heures. Toujours est-il que j'ai craint pour le repos de son âme s'il devait venir à expirer, tant il semblait en proie à tous les démons de l'enfer. J'hésite à le laisser seul, tant par souci pour sa santé que par crainte d'une quelconque violence de la part des matelots qui sont fort perturbés par sa présence. Lorsque je sortis un instant prendre l'air devant ma cabine, je surpris la conversation de certains d'entre eux sur le pont supérieur. Si d'aucuns étaient inquiets à cause de l'apparence physique du naufragé, d'autres s'étendaient en vaines conjectures à propos des totems auxquels il était attaché. J'avais moi-même été frappé de leur curieux travail s'apparentant, certes, à certaines traditions africaines mais sans en posséder pourtant aucune des caractéristiques qui auraient permis de l'attribuer à une ethnie connue. Je regagnai ma cabine très soucieux, me préparant à une nouvelle nuit de veille et de prière.

Les éléments étaient bien minces pour donner une explication satisfaisante. Le padre Del Gado soupira en prenant la plume.

Il s'était profondément assoupi lorsque l'homme reprit à nouveau connaissance. C'était presque l'aube et en étendant le bras, il entrouvrit la tenture. Apercevant un visage hostile encadré dans le hublot, il poussa un hurlement terrifié qui réveilla le padre en sursaut. Malgré son hébétement, celui-ci réagit immédiatement: il referma le rideau et sortit prestement. Il n'y avait plus personne. Epongeant la sueur qui perlait à son front, il rentra.

- Padre, les démons, ils étaient revenus me prendre!

- Calme-toi, mon fils, ce n'était qu'un de nos marins noirs. De quels démons parles-tu?

- Je ne peux pas le dire, ils reviendraient me prendre...

- Très bien. Parlons d'autre chose, si tu le veux. Comment t'appelles-tu?

- Candido, Padre.

- Candido...

- Oh, je sais bien ce que vous allez me dire. C'est pas ma faute à moi si les autres Padres m'ont appelé ainsi.

- Quels autres padres?

L'homme hésitait à répondre, tiraillé entre l'envie de satisfaire la curiosité du prêtre et la soif cruelle qui le tenaillait. Il passa une langue gonflée sur ses lèvres.

- Excuse-moi, dit Del Gado, je suis tellement soulagé de te voir revenu à la vie que j'en oublie ton état. Attends, je vais te chercher à boire.

- Non, ne... ne partez pas.

- Sans doute as-tu raison. Je vais appeler quelqu'un. Que désires-tu? As-tu faim?

- De l'eau...

- Bien. Miguelito, cria le padre depuis la porte, va demander un broc d'eau au cuistot et dis lui de préparer un bouillon de légumes pour ce midi...

Le mousse qui traînait sur le pont s'exécuta aussi tôt.

- Voilà, je vais profiter de ce moment pour t'expliquer où tu te trouves. Nous sommes à bord du Desperado qui vient de Valparaiso et fait route vers Montevideo. S'il fait si froid, c'est que nous devrions doubler le cap Horn d'ici quelques jours. Nous t'avons repêché il y a trois jours.

Miguelito frappa discrètement et le padre lui prit le plateau des mains et referma la porte si vite que le gamin ne put satisfaire la moindre curiosité. Candido but à petites gorgées entrecoupées d'une toux très sèche.

- Merci, Padre. Je peux parler, maintenant.

- Tu es sûr que ça va aller?

- Oui, oui...

Le père Del Gado préféra reprendre la conversation là où ils l'avaient laissée, sentant confusément qu'il ne fallait pas brusquer les choses.

- De quels "padres" parlais-tu, tout à l'heure?

- De ceux qui m'ont élevé...

- Ah, je vois. Où était-ce?

- A San Diego.

- Comment se fait-il que tu aies quitté tes protecteurs? Je veux dire, comment se fait-il que... l'on t'ait retrouvé en mer?

- Vous savez, Padre, depuis que j'étais tout petit, je me faisais tout le temps gronder et parfois battre parce que j'allais tout le temps voir la mer. Le Padre Michel, il disait que c'était pas bon pour moi de sortir ainsi dans le soleil et au milieu des gens. Mais c'était pas les gens que j'allais voir, c'était la mer. Alors, quand je suis devenu un homme, je me suis caché dans les cales d'un bateau. Quand on m'a trouvé, on m'a frappé dessus en m'insultant. Y'en a même qui ont voulu me jeter par dessus bord en disant que je leur porterais malheur. Mais le commandant avait besoin de quelqu'un pour les machines et il a dit aux autres en riant que, si je ne supportais pas le soleil, je resterais au fond, à charger les chaudières. Voilà...

- Et combien de temps es-tu resté sur ce navire.

- Oh, vous savez, c'est difficile à dire. Quand on est au fond, on ne voit pas la lumière. Et comme la chaudière, elle a besoin tout le temps de coke, on dort quand on peu...

- Ah, soupira Del Gado, en entendant le sort auquel Candido avait été voué. Et quel âge as-tu?

- Je ne sais pas bien, Padre. Le Padre Michel disait qu'on ne savait pas quel âge j'avais quand je suis arrivé chez eux. Et puis, c'était avant qu'il soit là et personne n'avait pensé à l'écrire dans le grand livre... Ca n'était pas assez important.

Le padre Del Gado resta un moment pensif devant la destinée de cet homme sans doute bien plus jeune qu'il n'y paraissait à cause des sillons qu'avaient creusés dans son visage la maladie, son séjour en mer et le travail de forçat qui avait été le sien. Candido épuisé par leur conversation ne tarda pas à se rendormir.

Les jours suivants, le père Del Gado essaya tant bien que mal de faire taire la curiosité qui l'habitait et qui risquait à tout moment de rompre la confiance naïve que Candido lui témoignait. Un jour, il interrogea le jeune homme sur ce qu'il comptait faire, une fois parvenu à destination.

- Je ne sais pas, Padre, lui répondit-il tristement. J'aimerais bien retourner à San Diego, c'est sûr. Mais je ne sais pas si on voudrait encore de moi. En plus, pour retourner, il faudrait que je reprenne un bateau. Et comme je n'ai pas d'argent... je me retrouverais encore devant une chaudière. Et ça, je ne veux pas. Parce qu'on ne sait jamais où on est et qu'on n'est pas sûr qu'on vous dira quand vous êtes arrivé. Un autre type qui travaillait avec moi, ça lui était arrivé comme ça. Et même si il pouvait sortir quand le bateau arrivait à terre, on ne lui donnait jamais d'argent. Alors, il ne pouvait pas s'enfuir. Il disait qu'il était là depuis sept ans au moins et qu'il y crèverait, c'est sûr... même si ce n'est pas ce qui lui est arrivé.

Les yeux de Candido s'emplirent de larmes à cette évocation et le padre préféra ne pas insister sur les causes de cette disparition. Il médita quelques instant et dit:

- Ecoute, Candido, la vie n'a pas été facile pour toi. Lorsque je serai arrivé à Montévidéo, je devrai partir pour l'intérieur des terres, à la mission près de Paysandu où je dois remplacer le père Simon qui vient de mourir. Si tu le veux, tu peux m'accompagner. Il y a beaucoup de travail là-bas et j'aurai certainement besoin de quelqu'un sur qui je pourrai compter.

- Vous feriez ça pour moi, Padre?

- Bien sûr, puisque je te le propose.

Les yeux de Candido s'allumèrent un instant puis s'obscurcirent à nouveau:

- J'aimerais beaucoup aller avec vous, Padre, mais je... Je crois qu'il ne faut pas.

- Pourquoi donc?

- Un homme comme moi porte le malheur.

- Mais pourquoi, Candido?

- A cause... à cause de ce qui est arrivé!

- Explique moi donc ce qui s'est passé. Je te dirai alors si tu portes malheur ou non...

- Je vous expliquerai, Padre, mais laissez-moi penser quelques jours.

Lorsque le Desperado accosta à Montévidéo, Candido et le père Del Gado partirent ensemble pour la mission. Candido n'était pas encore très sûr de ne pas porter malheur, mais il avait cédé aux arguments de son protecteur. Plus jamais ils ne reparlèrent de ce qui avait provoqué leur rencontre, mais voici ce que le père avait noté dans son carnet noir...

Le cargo sur lequel se trouvait Candido naviguait depuis plus d'une semaine. Malgré la chaleur étouffante qui régnait dans la salle des machines, Candido s'était aperçu qu'il faisait plus froid au dehors. Quand il en demanda la raison à Pedro, ce dernier répondit qu'ils allaient vers le sud et que là-bas, c'était l'hiver. Quelques jours plus tard, il lui sembla qu'il régnait un calme anormal et malgré la crainte qu'il avait de se faire rosser en se montrant sur le pont, il s'aventura à passer la tête par une écoutille. Il faisait nuit, semblait-il, quoi que ce fût très difficile à déterminer à cause de l'épais brouillard qui rendait les contours de chaque chose hasardeux. Ne voyant personne et n'entendant rien, Candido s'aventura hors de sa tanière. Le bateau, malgré qu'il n'eût cessé d'accomplir sa tâche, semblait immobile. S'enhardissant davantage, le jeune homme fit le tour du navire en évitant la lumière qui brillait dans la cabine de commandement. L'homme de quart devait s'être assoupi. Mal à l'aise, Candido regagna son antre et fit part à Pedro de ce qu'il avait vu.

- Ca ne vaut rien de bon, dit le vieil homme en vidant une lampée de mauvais alcool. Rien du tout. Tu entends, même la machine semble faire moins de bruit. Pt'être bien qu'on est perdu.

Candido frissonna à cette idée, puis, éreinté, il s'assit dans un coin et profita de ce moment de calme pour s'étendre et prendre un peu de repos. Il fut éveillé par des cris sur le pont. L'équipage discutait ferme. Le commandant déclara qu'on ne faisait rien et qu'on attendait que le brouillard se lève avant d'essayer quoi que ce soit. Les appareils ne répondaient plus et il lui était impossible, faute de repères, de faire le point. Il ne fallait pas prendre le risque d'aller s'échouer sur quelque récif, car on ne savait pas à quel point le bateau avait pu dériver durant la nuit.

Candido avait du mal à déterminer combien de temps cette situation s'éternisa. Les jours étaient bien monotones et c'était à peine si l'on pensait encore à venir les nourrir au fond de leur cale. Même si le travail se limitait à présent au simple entretien du foyer, Candido avait très faim. Il se décida donc, à la faveur de la brume toujours plus dense, à sortir lui-même afin de trouver quelque nourriture. Lorsqu'il fut à l'air libre, il lui sembla que la masse opaque du brouillard ondulait selon un rythme régulier. Il tendit l'oreille et perçut un son sourd et lancinant. Tout à coup, le bateau jusque là quasi immobile sur la mer étale, se mit en branle. Il retint sa respiration, tous sens en alerte. Le navire avançait en effet, mais ne semblait mû par aucun courant. C'était comme s'il glissait sur les flots. Candido était tellement interloqué qu'il ne prit pas tout de suite conscience que ce mouvement soudain, bien que très doux, avait attiré tout l'équipage sur le pont. Quand il s'en aperçut, il était trop tard pour fuir, mais personne ne prêta la moindre attention à sa présence. Le cargo semblait accélérer sa course au fur et à mesure que les percussions jouées sur un mode tout à la fois lascif et incisif devenaient de plus en plus soutenues. Les visages autour de Candido étaient tendus et semblaient tressaillir à chaque pulsation. C'est alors qu'il eut l'impression que la brume tiédissait. Une lueur fusa à la proue. Le temps semblait s'être arrêté et vacillait au gré des tambours de plus en plus distincts. Tout à coup, le voile brumeux devenu jaunâtre se déchira et fit place à une vision de rêve. Sous un soleil tropical qui éblouit les yeux rouges de Candido, se dessinait une île paradisiaque. La plage de sable ambré s'étendait à perte de vue, bordée d'arbres exotiques dont s'envolaient les nuages multicolores d'oiseaux tropicaux. On ne distinguait nulle trace de vie humaine mis à part l'écho des sons réitérés.

Aussi inexplicablement qu'il s'était mis en branle, le cargo ralentit sa course, malgré les tambours qui battaient un rythme presqu'insoutenable. Il vint doucement s'échouer dans une petite grève. Candido, plissant les yeux, constata que les hommes avaient toujours le visage tendu à l'extrême et secoué de spasmes synchronisés avec la folle cadence. Chacun se mit pourtant très calmement à descendre du navire par des échelles de cordage ou de simples filins. Ne sachant quelle attitude adopter, Candido finit par se résoudre à les suivre. Pedro marchait juste devant lui. Il courut pour le rattraper et le saisit par le bras. Le vieil homme se secoua et se libéra de son étreinte avec une étonnante facilité, puis reprit sa progression, imperturbable. Ils pénétrèrent ainsi dans la forêt de plus en plus dense. Le tempo frénétique engourdissait les sens du jeune homme. Le soleil pourtant filtré par les arbres titanesques lui blessait cruellement les yeux et le faisait pleurer. Il s'essuya d'un revers de main et heurta Pedro qui s'était arrêté brusquement. C'est alors qu'il les vit. Ils étaient partout. Ils avaient encerclé la petite troupe et l'éclat de leurs parures de plumes et des peintures de leurs corps résonnait à travers les branchages comme l'apothéose du crescendo. Tout sembla se figer et Candido perdit connaissance.

Lorsqu'il s'éveilla, il était en pleine mer, transpercé par la froideur des eaux qui le ballottaient à leur gré sur le radeau de fortune auquel il était solidement attaché. Il ne se souvenait de rien d'autre.

Quand Candido eut terminé son récit, il leva ses yeux de sang vers moi et me demanda:

- Vous me croyez, maintenant? Vous voyez bien que je porte malheur. Ils sont tous morts, sans doute, et moi, je suis encore vivant...

Je lui répondis:

- Mais pourquoi diable tiens-tu absolument à porter malheur?

- C'est à cause de ma couleur. Vous savez, je sais bien que je ne suis pas comme tout le monde. Il y en a même qui disent que c'est pour ça que ma mère, elle m'a déposé chez les Padres. Et aussi,... ça doit bien vouloir dire quelque chose...

- Ecoute, Candido, moi, je crois que si tu n'avais pas eu cette couleur-là, aujourd'hui, tu ne serais pas ici!

- Vous croyez?

- J'en suis sûr!

Et pour la première fois depuis que nous avions fait connaissance, Candido se mit à rire...


Texte de : Annie Pilloy


RETOUR