Un certain sourire

Lorsqu'on emprunte quotidiennement une rue, on peut toujours échapper au décor qui devient obsédant. On peut également scruter, épier pierres et gens, masures et passants. Selon les jours et l'influence de la lumière, síévader de ce cadre monotone ou síincruster dans un de ses détails. Parfois, à la croisée des regards naît un sourire.

Il en fut ainsi, simplement, avec cette dame d'âge que l'on dit moyen. Je la rencontrais tous les jours à peu près au même endroit, par la simple coïncidence de nos horaires, nimbée de sa bonne humeur permanente et auréolée de cheveux noirs. Je lui rendais son sourire avec la satisfaction du moment partagé et je déviais ma trajectoire tant il me semblait que son imposante personne me laissait peu de place. Bien sûr, il n'en était rien. Les trottoirs ne sont pas aussi étroits et les dames aussi larges. Mais son rayonnement m'inondait de sa beauté primitive.

Nos échanges muets conservèrent longtemps la même cordialité. Mais un jour, je ressentis confusément l'apparition d'un changement. Son sourire me parut plus léger, dépouillé de cette sensualité naturelle qui la fardait de bonté. Ma journée fut perturbée de ce que je ressentis comme une trahison. Elle avait corrompu notre pacte tacite par une imperceptible amertume. Le lendemain, le soleil déjà haut dans le ciel la parait à nouveau de son humeur égale. Mon sourire se termina en un soupir de soulagement, tant on est parfois prêt à croire que tel détail pour un autre insignifiant pourrait, s'il se modifiait, bouleverser le cours de notre vie.

C'était un vendredi et je l'oubliai le temps du week-end. Son sourire n'avait de prix qu'à l'instant même où je le surprenais. Le lundi, il faisait gris et le temps avait déteint sur l'expression de ma passante. On pouvait presque y lire de la résignation. J'en fus maussade, sachant déjà que se perdait une connivence irremplaçable. Je ne parvins à faire le deuil de cette aumône matinale qu'en la réduisant par le cynisme. Je me mis donc à l'épier, guettant les auspices d'une grande mutation. Nulle modification radicale ne se profilant à l'horizon de nos rencontres, ma curiosité malsaine ne trouvait pas satisfaction. Nous continuions toutes deux à ébaucher un sourire, pourtant désormais exempt de son ancienne signification. Pour ma part, c'était un leurre qui dissimulait mes intentions: démasquer quelque drame qui, je m'en persuadais, perturbait sa vie. Pour la sienne, il n'était qu'une réponse, forcée par la politesse, à ma grimace quotidienne.

La saison s'avançait et se gâtait, tel un fruit blet. Doucement venait l'heure de revêtir nos hardes hivernales. Un matin, je me surpris à ne plus dévier ma trajectoire lorsque je la croisai. Y prenant garde, le lendemain, je remarquai qu'elle emplissait effectivement moins l'espace. Mon attention fut ainsi attirée sur le volume apparent de la passante. Cette sensation de rétrécissement ne provenait pas uniquement de sa mine dépressive. Son ampleur s'était effectivement réduite. Et pas seulement en largeur, son port aussi s'affaissait. Bientôt, elle dut légèrement lever le regard pour me saluer.

Peu après, je décelai, à la faveur d'un pur rayon du soleil bas dans le ciel, un fil d'argent dans sa chevelure de jais. La dame sans âge en prenait. Le temps qui n'avait laissé nulle empreinte sur son visage autrefois radieux prenait un malin plaisir à accélérer sa course inexorable.

La lame glacée de l'hiver s'enfonçait chaque jour plus profondément et ma passante, sous mes yeux inquisiteurs, subissait une sorte de lente implosion. Dans le froid cassant de janvier, elle se condensait en un visage flétri dont les yeux plissaient en une fente rectiligne. C'était un souvenir de corps, couronné d'une mousse blanche, autour duquel flottaient, incertains, capes et châles...

Je ne cessais de m'interroger à propos sa décrépitude prématurée. D'autant plus qu'un détail échappait au processus de vieillissement: ses dents magnifiques. Je crus un moment qu'il pouvait s'agir d'un dentier, mais un léger défaut remarqué aux mois de nos sains sourires me prouva que cette partie de sa personne avait échappé à l'inexorable effritement.

Un léger réchauffement emmitoufla la ville de brumes et de brouillards. La silhouette devenue menue se confondait de plus en plus avec l'atmosphère impalpable. Aux premiers rayons de franc soleil, je me résolus à admettre l'évidence de son absence. Néanmoins, chaque jour, je ne pouvais m'empêcher de lever les yeux à la hauteur de la troisième maison après le carrefour de la rue de Bordeaux. Sans doute espérais-je qu'un quelconque miracle me la rendrait dans sa splendeur initiale. Mais en vain.

Ce matin-là, l'ardente chaleur faisait déjà trembler le pavé. Machinalement, je relevai des yeux pourtant blasés par la banalité insistante du décor. Je me figeai sur place, aveuglée par le scintillement d'une mâchoire aux allures carnivores qui flottait dans l'air trop transparent. 


 


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