La mémoire noire de l'or vert

Photo: ©Dany van Nuffel
Le vieil homme étira ses jambes engourdies et rapprocha son siège de l'âtre. Il tendit ses longues mains noueuses vers le feu qui ronflait et les frotta un moment, pensif.

Lara, qu'il croyait endormie, le regardait fixement. Elle repoussa doucement les couvertures et vint silencieusement s'asseoir en face de lui. Il mit quelque temps à percevoir sa présence. Leurs yeux se croisèrent alors et, un instant, leurs esprits furent unis.

- Est-ce qu'il te manque parfois, l'autre monde? questionna Lara.

- Oh non, non, vraiment pas, soupira le vieillard. Mais, tu sais, tous les humains ne sont pas comme toi... Beaucoup d'entre eux semblent ou veulent oublier notre passé. Et je crains que les choses ne recommencent...

- Recommencer! C'est impossible, grand-père!

- Impossible aujourd'hui, certes, mais demain... et après-demain? Songe un peu comme les choses ont changé en trois générations...

- C'est vrai. Ca me paraît déjà tellement invraisemblable quand tu me racontes que tu as connu un monde d'hommes égaux.

- Eh oui, les hommes sont tous égaux devant l'adversité.... Mais une fois le calme revenu, il faut qu'ils s'inventent des passe-temps dont ils puissent tirer quelque gloire... Les hommes ne savent pas vivre simplement. Ils se fabriquent leur misère si le ciel ne s'en charge pas! Les dieux n'ont été inventés que pour cela: tout détraquer et obliger à réparer la mécanique... Occuper l'esprit des hommes et choisir à leur place les bêtises qu'ils commettront. Et pourtant, certains ont déjà mis en doute la nécessité des dieux. Et lorsque le doute s'empare des hommes, ils sont capables des pires violences pour prouver le bien-fondé de leurs propres hésitations.

- Tu me fais peur quand tu parles ainsi...

- Ma petite fille, dit le vieil homme en lui prenant les mains, pardonne-moi, mais tu es la seule à m'écouter vraiment, la seule à avoir vu et donc la seule à me croire. S'il se reproduisait aujourd'hui ce qui s'est passé il y a soixante-sept ans, je crains bien qu'à part quelques vieillards cacochymes, tu serais la seule à être épargnée...

- C'est donc vrai qu'avant voir était plus courant?

- Je ne sais pas... Peut-être, peut-être pas... Il y avait tellement plus d'hommes avant... Tellement plus!

- Combien, grand-père? Le sais tu...?

Elle laissa mourir le encore au fond de sa gorge. Ce mot lui était venu spontanément, non qu'elle crût son grand-père sénile, mais que ces temps révolus lui parussent tellement tellement lointains...

- Oh oui. C'est un chiffre si énorme qu'il ne signifierait rien pour toi.

- Tu ne m'as jamais vraiment expliqué non plus comment c'était... Parfois, tu me parles des maisons, ces tours de verre, de béton et d'acier, parfois des cages qui roulent, parfois des lumières des grandes cités, mais jamais, jamais tu ne m'as expliqué comment tout cela a disparu.

- Ecoute, Lara... Tu es encore bien jeune et ta mère va encore m'accuser de te troubler l'esprit si jamais tes rêves revenaient perturber la quiétude de vos jours...

- Mais maintenant je sais... Je sais ce que c'est. Je trouverai quelque chose à raconter.

- Ecarte-toi du mensonge, Lara, sinon tu cesserais de voir... A moins que ce ne soit cela que tu désires?

- Non, Non, bien sûr. Ces cauchemars sont effrayants, ils sont si réels... et si fascinants aussi!

- Fascinants.... Qu'ont donc les humains à éprouver une telle attirance pour leur perte?

- Je veux juste savoir. C'est cela qui est passionnant. Et si tu ne me donnes pas les clefs de ce savoir, il se pourrait bien que je n'ouvre pas les bonnes portes. C'est cela qui m'effraie.

- D'accord, d'accord, tu as gagné. Mais il se fait tard et je suis fatigué... Allons nous coucher, je te raconterai demain. Au grand soleil, tout cela paraîtra moins... fascinant.

- Tu me le promets, hein?

- Mais oui, ma belle, je te le promets. Au lit maintenant!

Lorsque Cyril ouvrit les volets, le soleil, déjà levé depuis plusieurs heures vint caresser la joue de Lara. Elle s'étira comme une chatte, souriant d'avoir bénéficié d'un sommeil si paisible. C'était sa première nuit sans le moindre songe, de la cité. Bien que plus jamais les images ne fussent d'une intensité aussi réelle et aussi troublante que la première fois, elle ne pouvait s'empêcher de frissonner lorsque leur souvenir émergeait à sa conscience. Au fil des mois, sa mère l'avait vu perdre son entrain enfantin et l'avait questionnée, croyant à quelque amour d'adolescence. Et lorsque Lara lui avoua que c'était toujours le même cauchemar qui la hantait depuis presqu'un an, sa mère décida de l'envoyer chez son grand-père pour lui changer les idées. C'était le début du printemps et il aurait bien besoin de l'aide de la jeune fille pour ensemencer son jardin de plantes aromatiques et médicinales. De plus, Lara et lui avaient toujours manifesté beaucoup de plaisir à être ensemble. Sigrid estimait que ce séjour ne pourrait faire que du bien à sa fille, à condition que Cyril promette de ne pas lui troubler l'esprit avec ses histoires du temps passé! Et si elle lui avait arraché cette promesse, Sigrid, au fond d'elle-même, sentait confusément que c'était pourtant auprès du vieillard et de ses légendes que sa fille pourrait trouver enfin la paix. Mais elle ne pouvait se l'avouer ouvertement, pas plus qu'à son mari qui refusait catégoriquement qu'on fasse la moindre allusion à ce qu'il jugeait être les balivernes d'un aïeul frileux... Comme la plupart des hommes du temps présent, il n'avait que faire de ses soit-disant origines si éloignées de ce qu'il connaissait. Il vivait dans un monde âpre où le concret suffisait à occuper son esprit.

- Bonjour, ma Lara, dit Cyril en lui tendant un bol de lait chaud parfumé du miel de ses ruches. Tu as bien dormi?

- Merveilleusement... J'ai parcouru une forêt magique. Une forêt comme la nôtre, mais où les animaux me parlaient en me léchant le visage et où des papillons de toutes les couleurs se posaient sur mes cheveux en chantant. Tu sais, c'est un vieux rêve que je n'avais plus fait depuis si longtemps...

- Eh oui, quoi de plus merveilleux que de retrouver les chemins de ses propres mondes enchantés? C'est ce qui nous est arrivé, tu sais.

- A qui?

- A nous, les hommes de la première génération.

- Ha, grand-père, on dirait que tu vas enfin me parler!

- Bien sûr. Allez, va te laver. Nous parlerons en triant les graines.

Lara lui rendit le bol vide en se passant la langue sur les lèvres d'un air gourmand. Elle sauta du lit et gambada jusqu'à la rivière en contrebas. Elle fit sa toilette sans aucune hâte, lavant ses abondantes boucles brunes avec soin. Elle remonta vers la maison en ébouriffant ses cheveux pour les offrir à la tiédeur du soleil. Cyril avait déjà préparé une bonne dizaine de sacs de graines qu'il avait déposés sur la table de la pergola. Lara s'assit en face de lui, sur le banc de bois brut. A travers les perches sur lesquelles la glycine et la vigne vierge commençaient à peine à reverdir, elle voyait le terrain réservé aux jardins et, au-delà, le mur sombre des arbres qui, plus que nulle part ailleurs, protégeait les lieux.

- Voilà. Tu te souviens comment il faut procéder?

- Il ne faut garder que les graines les plus grosses et les plus saines...

- Et surtout, surtout ne pas les mélanger. Je ne tiens plus à retrouver des salades écrasant mes plantes médicinales, hein!

- Oh, mais je n'avais que six ans quand c'est arrivé...

- Je sais, je sais... Et dix ans ont passé et ont fait de toi la plus belle des plantes de mon jardin...

Lara rougit et baissa les yeux.

- Alors, tu racontes? souffla-t-elle.

- Vois-tu, tout a commencé il y a soixante-huit ans.

- Soixante-huit? Tu m'avais dit soixante-sept, hier encore.

- Oui, oui, le bouleversement. Mais il n'est pas arrivé en un jour... Il y a donc soixante-huit ans, la Terre ne ressemblait en rien à ce qu'elle est aujourd'hui. Et si les livres d'histoire racontaient qu'avant le temps des hommes elle avait été couverte de forêts et qu'après cinq millénaires de civilisation, elles prospéraient encore presque partout, les choses avaient ensuite trop vite changé. Trop vite... En moins de onze cents ans, les cités avaient tout envahi et, des arbres, il ne restait que quelques bosquets isolés au milieu des habitations et des usines titanesques. D'abord, on avait couvert tout l'espace au sol par les cultures ou les bâtiments, puis on avait construit de plus en plus haut: les buildings, ces tours inhumaines avait conquis jusqu'aux cieux et portaient ombrage aux derniers vestiges des temps anciens qu'étaient les arbres. Tu te souviens, dans ton premier rêve, de toutes ces lumières et de ces cages d'acier qui roulaient très vite?

- Oui, et aussi du bruit incessant et de cette horrible impression d'étouffer...

- Oui, c'est bien le mot! Les tentacules de la civilisation s'apprêtaient à étouffer ceux-là mêmes qui l'avaient créée. Et elle ne semblait pas devoir avoir plus de pitié envers les hommes qu'eux n'en avaient montré au monde qui les avait vus naître et procréer. Tu me demandais, hier soir, combien d'hommes il y avait alors. Et bien, ils étaient plus de huit milliards...

- Huit milliards... C'est un chiffre si énorme! Comme ceux pour compter les étoiles...

- C'est beaucoup, en effet. A peu près mille fois plus qu'aujourd'hui.

- Et juste après... heu, le changement, on était combien?

- A peu près la même chose que maintenant, car beaucoup ont péri à cause du changement de mode de vie trop brutal. Mais revenons-en au temps où nous étions encore huit milliards... Tu comprends bien que toutes ces machines, toutes ces lumières devaient bien tirer leur énergie de quelque part. Et bien, pendant des siècles, c'étaient les arbres qui avaient fourni toute l'énergie. Les arbres qu'on coupait en qu'on brûlait, mais surtout la substance des arbres morts bien avant l'arrivée des hommes sur la Terre. Ces arbres, qui avaient été ensevelis par des bouleversements sismiques terribles, avaient longtemps reposé dans les entrailles terrestres. Ils y avaient pourri et, avec eux, toutes la vie qu'abritaient leurs ombrages. Dans ces conditions particulières, tout cela avait formé ce qu'on appelait le pétrole , un liquide noirâtre que l'on puisait au plus profond du sol ou sous la mer. Après, on le brûlait dans des machines ou des usines. Or, ce pétrole dégageait des vapeurs toxiques, comme s'il avait voulu mettre en garde les hommes, leur faire savoir quel grand sacrilège ils commettaient en utilisant leurs corps de géants défunts à des fins aussi dangereuses que futiles. Car, bien sûr les hommes ne s'arrêtèrent pas là. Voyant les réserves de ce qu'ils nommaient l'or noir décliner rapidement, ils avaient inventé un tas d'autres moyens de saigner la Terre et d'en utiliser toutes les ressources, même les plus incontrôlables. Le monde était pris de folie. Il courrait sans même savoir où il allait, tel le cheval emballé qui piétine son cavalier... Les hommes étaient devenus étrangers à eux-mêmes, alors, tu penses bien...

- Qu'ils n'avaient pas le moindre souci de tous ces avertissements et du dépérissement des derniers arbres.

- C'est exactement ça, ma chérie...

- Cela devait être terrifiant de vivre dans un tel monde, conclut Lara en refermant soigneusement un des sacs de toile qu'elle venait de remplir de graines.

- Oui et non. Nous portions tous la peur au fond de nous, c'est sûr. Mais seulement certains d'entre nous la laissaient émerger. Dans la course permanente qu'était alors la vie, il n'était pas difficile de ne pas réfléchir, ou tout au moins de refouler des pensées trop menaçantes. On vivait au jour le jour, et ceux qui étaient conscients, que voulais-tu qu'ils fassent? Ils n'avaient aucun pouvoir d'aucune sorte. En ces temps là, c'était l'avis du plus grand nombre qui l'emportait. Et la majorité des gens n'avaient ni le désir, ni le temps d'avoir des avis. Ils laissaient la responsabilité de leurs destinées aux mains de quelques politiciens achetés par le pouvoir, celui que confère l'argent. Et pour faire de l'argent, il fallait faire tourner les usines, les machines... Alors, ceux qui ressentaient la peur se retranchaient derrière un prudent silence et, dans l'ombre, apportaient quelques soins aux arbres maladifs ou essayaient de faire croître quelque plante chez eux pour ne pas oublier ce qu'était la vie,... la vraie vie.

- Et le changement, grand-père, comment a-t-il commencé alors, si tout semblait devoir continuer ainsi?

- Eh bien voilà. Chez nous, c'était l'hiver. Un drôle d'hiver comme nous en avions alors. Les usines produisaient tellement de chaleur et de gaz que les saisons étaient devenues presque indifférenciées. En été, on mourrait de chaud et, pourtant, on n'apercevait presque jamais le soleil. Et en plein hiver, il faisait à peine froid. Il ne neigeait plus depuis dès avant ma naissance. Il pleuvait. Une sale pluie qui tachait, à cause de la poussière dont elle était chargée. Les arbres, refusant ces changements climatiques, continuaient à perdre leurs feuilles. Isolés comme ils l'étaient, ils ressemblaient à de fragiles squelettes implorant le ciel de leur accorder le repos éternel qu'ils refusaient pourtant, au plus profond d'eux-mêmes. Cet hiver-là, donc, se produisit un étrange phénomène. Je faisais partie de ceux qui tentaient de trouver quelque réconfort au pied de ces orphelins. Je m'asseyais souvent dans le minuscule square en face de chez moi, sous un tilleul qui, disait-on, avait plus de cinq cents ans...

- Cet arbre, il vit toujours?

- Oui, ma petite. Oui...

- Et tu vas encore le voir, de temps en temps?

- Tous les ans à la même date, je vais revivre avec lui les premières heures où nous nous sommes enfin rapprochés l'un de l'autre.

- Rapprochés? Mais comment?

- Ce soir-là, le crépuscule venait de tomber lorsque j'arrivai auprès de mon tilleul. Sa silhouette trapue et massive tendait vers moi ses branches grandes ouvertes.. Je n'avais pas pu venir depuis trois jours et il m'avait tellement manqué que je franchis les derniers pas qui nous séparaient en courant. Je collai mon corps contre son tronc puissant, écrasant mon visage contre son écorce, l'enserrant dans mes bras et respirant son odeur aussi ténue que puissante. Je restai ainsi un long moment lorsque, tout à coup, je fus parcouru d'un long frisson, d'un sourd tremblement. Ayant déjà vécu un tremblement de terre, la peur m'envahit et je desserrai mon étreinte afin de scruter, tous sens en éveil, le prochain avertissement. Rien ne vint.

- Bien sûr, c'était l'arbre...

- Mais comment sais-tu ça, petite fée?

- Tu sais, le grand saule près de la rivière, celui auquel tu me trouvais toujours accrochée quand j'étais petite, il me fait ça à moi aussi.

- J'aurais dû m'en douter... Comment n'ai-je pas compris plus tôt? Tes rêves n'étaient pas la première manifestation de ta nature. C'est évident! Et moi qui m'étais juré d'être toujours attentif à ces signes que j'espérais en vain déceler chez la nouvelle génération, parce qu'il s'agissait de toi, celle que je chéris le plus, je n'osais pas voir ce qui me crevait les yeux: tu possèdes une sensibilité presque totalement disparue!

- Tu sais, même les autres arbres me parlent à présent... Depuis le rêve. Mais seulement les plus vieux.

- Tu en as de la chance...

Lara lui sourit et se leva pour aller prendre d'autres sacs. Cyril poursuivait déjà:

- M'étant rendu compte qu'il ne s'agissait pas d'un tremblement de terre, de soulagement, je donnai une tape amicale à mon tilleul. Ma paume, à son contact, ressentit à nouveau la vibration. J'approchai mon visage et collai ma joue et mon oreille contre son tronc. J'entendis un bourdonnement apaisant. Je m'assis alors sur le banc tout à côté de lui, éprouvant le besoin de réfléchir posément à ce qui se passait. Tout était pourtant pareil aux autres jours. On entendait au loin le rugissement des voitures et, de temps à autre, de grand fracas métalliques. Je m'étais penché en arrière pour contempler les branches qui me surplombaient quand, tout à coup, bien qu'il n'y ait pas la moindre brise, l'arbre se mit à chanter.

- A chanter la chanson des vents?

- Oui, enfin, c'était une chanson un peu différente: encore plus mélancolique mais animée de la même force. Je restai un long moment immobile, jusqu'à ce que ma nuque me fasse trop souffrir, fasciné par cette mélopée dont je n'arrivais pas à saisir le sens profond. Je restai là jusqu'à ce que la faim de tenaillât et que je dusse me résoudre à abandonner mon ami, non sans lui promettre de revenir dès le lendemain.

- Qu'est-ce que tu faisais en ces temps-là? Tu travaillais déjà?

- Mais non, bien sûr, j'étais trop jeune.

- Quel âge avais-tu?

- Tout juste dix-sept ans...

- Ah, pourtant il y a beaucoup de garçons de mon âge qui travaillent déjà... Et que faisais-tu alors?

- J'étudiais...

- Tu veux dire que tu apprenais un métier chez quelqu'un?

- Non, non. Ca ne se passait pas comme ça. Tu te souviens de ton premier rêve: ta mère te disait que tu devais aller à l'école.

Lara frissonna.

- Tu as raison. Dans ma tête, quand elle a prononcé ce mot, j'ai vu une grande bâtisse triste avec des enfants assis devant des tables crasseuses, tous tournés vers une femme qui avait l'air de s'ennuyer...

- C'est ça. Enfin, c'est comme cela que tu l'as ressenti... Théoriquement, l'école, c'était un endroit où l'on était obligé d'aller presque tous les jours pour apprendre ce qui devait nous servir, plus tard. Tout le monde savait bien qu'en fait on y apprenait des tas de choses inutiles; mais là aussi, la résignation était telle qu'on imaginait pas pouvoir y changer quoi que ce soit. Je rentrai chez mes parents, dans notre minuscule appartement. Eludant leurs questions distraites à propos de mon retard, je mangeai à la hâte et je m'enfermai dans ma chambre. De ma fenêtre, je pouvais apercevoir quelques branches de mon tilleul. J'ouvris les battants de la fenêtre et respirai l'air lourd en fermant les yeux. Stupéfait, je les rouvris: derrière la cacophonie de la ville, j'avais perçu son appel. Je restai là à l'écouter lorsque le petit arbre que j'avais planté dans un pot s'anima lui aussi, comme mû par un vent invisible. Je me penchai vers lui, caressant doucement son tronc fragile et j'entendis alors un son tellement aigu qu'il était à la limite de ce que l'oreille humaine peut percevoir. Intrigué, je refermai la fenêtre, mais il continua et devint même plus audible. Je ne savais pas pourquoi, mais je me sentais content. Epuisé par tant d'émotions, je m'allongeai sur le lit et trouvai presque instantanément le sommeil.

- Et tu fis des rêves?

- Bien sûr. Mes rêves ressemblèrent à s'y méprendre aux tiens, mis à part qu'au matin, je me réveillais invariablement dans mon étroite chambre... Peu m'importait: mes songes avaient pour moi une telle réalité que je me sentais à la fois plus fort et plus léger. Je saluai mon arbre miniature qui vibrait toujours de toutes ses forces et je sortis. Je ne devais pas me rendre à l'école ce jour-là et je voulais aller examiner tous les arbres des environs. Arrivé auprès de l'orme isolé à un carrefour, je fus étonné de voir environ vingt personnes qui l'entouraient déjà. Les regards se tournèrent vers moi, d'abord méfiants et presque hostiles. Puis, la chanson de l'orme domina les autres bruits et les visages se firent souriants et amicaux. Personne ne disait un mot. Les gens partaient et arrivaient, toujours accueillis de la même façon. Près des autres arbres, c'était la même chose...

- Tu n'étais donc pas le seul à avoir entendu leur appel.

- Non, loin de là. Et je t'avoue avoir été d'abord un peu désappointé de le constater... Mais tellement heureux après! Jour après jour, le cérémonial de nos réunions muettes se répétait. Contrairement à d'autres, je ne jugeais plus utile de courir la ville pour voir partout le même phénomène se reproduire. J'avais la certitude intérieure qu'il en était partout ainsi. Partout de par le monde, les arbres chantaient à l'unisson, je le savais... Et nous finîmes par l'entendre tous, enfin tous ceux qui pouvaient entendre les arbres... C'est ce jour-là que les homme groupés autour des arbres commencèrent à éprouver le besoin de recourir aux mots. Et tous ces êtres assis en cercle échangeaient leurs rêves, leurs visions. Leurs visages s'animaient, s'empourpraient, se paraient de doux sourires... C'est ainsi que je compris que toutes les prémonitions convergeaient, bien qu'elles fussent de deux types distincts. Les premières entraînaient le dormeur sur les sentes de vastes forêts paisibles et accueillantes où l'âme trouvait repos et force. les secondes étaient généralement des visions et se montraient plus difficile à saisir et à interpréter, surtout au début.

- Tu en avais aussi des visions? questionna Lara qui avait tout à fait oublié sa tâche et tripotait les graines d'une main distraite.

- Nous en avions tous, mais les miennes semblaient être plus claires et surtout plus longues que celles de mes compagnons. Ca commençait toujours de la même façon: on avait l'impression de tomber dans un puits sans fond. Certains n'arrivaient d'ailleurs jamais au fond. Ils prenaient tellement peur qu'ils se réveillaient. C'est ce qui m'arriva au début. Mais au fur et à mesure que cela se reproduisait avec insistance, je me persuadai qu'il était important de laisser l'expérience se poursuivre, tout en ayant compris que je pourrais lui échapper à n'importe quel moment. Je me laissai donc tomber et au bout d'un temps très difficile à évaluer, j'arrivai dans une grotte immense dans laquelle je flottais. Il y faisait d'abord tout aussi noir que dans le puits, mais, peu à peu, apparaissaient de petites phosphorescences. Elles venaient toujours du fond de la grotte.

- De son sol?

- De ce que l'on aurait pu prendre pour son sol. C'était une masse noirâtre et assez compacte qui se mouvait pourtant lentement.

- C'était vivant?

- Oui, c'est bien le mot. Pas vivant comme on l'entend habituellement.. Pourtant, je savais que ça avait un rapport avec les arbres...

- Le pétrole?

- Tout juste, petite fée! Nos visions nous entraînaient tout au fond des puits de pétrole presque asséchés.

- Les tombeaux des premiers arbres...

- C'est cela. Et sais-tu ce qu'il restait tout au fond de ces terribles fosses communes?

- Je crois. Si c'était vivant sans l'être vraiment, ce ne pouvait être que les âmes des arbres défunts.

- Magnifique, Lara! Magnifique! Et sais-tu ce qui était en train de se produire?

- C'est facile à deviner!

- Vraiment?

- Mais oui, les âmes des vieux arbres avaient entendu l'appel désespéré de leurs derniers frères encore à peine vivants.

Cyril éclata de rire. Des larmes perlaient au coin de ses yeux bleus. Il les effaça d'un revers de main.

- Je me demande pourquoi tu veux encore que je te raconte mon histoire si tu sais déjà tout.

- Je ne sais pas tout, grand-père, je devine juste un peu... des images se forment dans mon esprit et tout me paraît clair. C'est tout.

- C'est tout!... Ma petite fille, si tous étaient comme toi, ils nous croiraient, soupira Cyril redevenu grave.

- Mais moi je te crois, s'exclama Lara en posant ses mains sur celles du vieillard. Je te crois.

- C'est finalement le plus important... Où en étais-je?

- Et bien, l'appel des arbres de la surface avait atteint l'âme des arbres qui gisaient encore au fond des puits de pétrole.

- Ah oui. Et ces âmes se mirent à répondre, à mêler leur chant à celui de leurs frères.

- Et vous les entendiez aussi?

- Pas au début de nos visions. Il fallut bien quatre mois avant que nous le perçûmes. Quatre mois pendant lesquels on s'obstinait à extraire tout le pétrole qu'on pouvait.

- Et pendant ce temps, les arbres chantaient toujours?

- Oui, toujours, même si tous avaient perdu leurs feuilles.

- Tous?

- Oui, on le savait parce qu'en ces temps-là, des images pouvaient nous parvenir presque instantanément de tous les endroits du monde. Et partout les arbres avaient perdu leurs feuilles. C'est tout ce qu'on faisait comme commentaire. A peine une semaine après que le chant des âmes de tous les arbres, sur terre et sous terre, nous soient audibles, un autre phénomène apparut: ils ressemblèrent progressivement à du cristal... Aussi transparents et fragiles que le cristal... Si l'on touchait la moindre brindille, elle cassait net. Mais même les curieux et les vandales s'y risquaient peu: le cristal, ça coupe!

- Ca fait aussi un joli bruit.

- Un très joli bruit. Un son que nul ne pouvait plus ignorer. Aux cacophonies urbaines, les arbres opposaient avec obstination le tintement de leurs branches. C'est alors que tout se précipita. La télévision (l'appareil qui diffusait les images du monde) parla de cas de folie collective en plusieurs endroits. On supposait que sous l'emprise de gaz hallucinogènes rejetés par erreur dans l'air, des ouvriers avaient, en quelques heures, ravagé les usines pétrochimiques. Les forces de l'ordre n'avaient pu intervenir face à un tel déchaînement de violence et, après que tout ait été systématiquement détruit, les ouvriers étaient simplement rentrés chez eux.

- Les arbres avaient modifié leur message...

- C'est exact. Las d'avoir lancé en vain leurs mises en garde depuis des siècles et devant une situation aussi critique, ils avaient décidé de passer à l'action.

- D'agir? les arbres ne pouvaient quand même pas bouger!

- Il y a tant de façons d'agir... Toutes les cheminées se mirent alors à recracher d'épaisses fumées blanchoyantes presque palpables. Le plus souvent, elles venaient s'accrocher aux branches transparentes, mais elles erraient parfois dans les rues même des cités. Ceux qui voyaient les pensées des arbres n'avaient rien à craindre, par contre, tous les autres qui les respiraient étaient immédiatement pris d'une folie destructrice que rien ne pouvait arrêter, sinon leur mort. Et si on les laissait faire, ce qui arriva de plus en plus souvent vu la multiplication du phénomène, au bout d'un certain temps, ces gens redevenaient eux-mêmes et reprenaient leur chemin comme si de rien n'était... Les milices étaient complètement débordées. Rien ne tournait plus rond. On pensa décréter l'état d'urgence, mais c'était impossible, il fallait bien que les gens puissent sortir de chez eux pour aller travailler ou se ravitailler... Nous étions alors au mois de mai et les arbres ne portaient encore, pour tout feuillage, que des nuages déchiquetés qui leur donnaient un aspect fantomatique. Un matin, tous les étendards floconneux avaient disparu et les arbres avaient retrouvé leurs couleurs brunes et vertes. Leurs bourgeons étaient déjà gonflés de sève et leurs racines se révélaient, craquelant ça et là la gangue d'asphalte qui les emprisonnaient. Aucun de ceux qui voyaient n'alla à son travail ou à ses cours, ce jour-là. Ils rassemblèrent quelques objets essentiels: vêtements et couvertures, aliments et boissons. Le soir venu, chaque groupe se retrouva devant son arbre et quinze à vingt personnes s'assirent qui sur ses branches les plus fortes, qui à ses pieds.

- Tu étais parti sans prévenir tes parents? Sans essayer de les emmener?

- Oui... Dès le début ils s'étaient montrés aussi hermétiques à l'appel de la nature que ton père l'est à l'évocation du passé. Je n'avais donc d'autre solution que de les quitter... Je n'oublierai jamais le regard inquiet de ma mère lorsque je m'apprêtai à partir, nanti de mon paquetage et mon petit arbre dans les bras. Mais elle ne prononça pas un mot...

- Tu avais pris ton petit arbre?

- Naturellement. Lui aussi bourgeonnait...

- Et c'est lui qui est dans la cour? interrogea Lara en désignant du menton le pommier solitaire.

- Oui, c'est lui. Bon, je continue... Nous étions donc prêts à rester là tout le temps qu'il faudrait. Et pourtant, aucun de nous ne savait ce qui allait se produire. La nuit tomba et c'est sans peine que je trouvai le sommeil, comme tous mes compagnons. Et c'est ici que personne ne veut croire la première génération...

Lara dévisageait son grand-père avidement, mais elle ne pouvait deviner aucune de ses pensées. Elle se rappela doucement à lui.

- Mais moi je te crois, tu le sais bien... Raconte-moi...

- Et bien, nous avons... dormi. Nous ne savons pas combien de temps, mais sans doute bien plus d'une nuit. A mon réveil, je me sentais frais et dispos malgré les innombrables cauchemars qui m'avaient hanté: visions de chaos, d'hommes pris de panique qui couraient en tous sens, tels des fourmis,... Mais mes rêves s'étaient achevés en de vertes et vastes forêts au-dessus desquelles je planais interminablement. Je retenais encore les dernières bribes de mes songes sous mes paupières closes lorsque quelqu'un cria. J'ouvris enfin les yeux, puis me les frottai vigoureusement: rien de ce qui avait été la ville n'existait plus. Nous nous trouvions sur une colline élevée, au pied de mon tilleul et, de loin en loin, on apercevait d'autres îlots végétaux. A nos pieds, la terre qui descendait en pente douce semblait avoir été retournée comme pour les labours. Il n'y avait plus rien. Plus un pan de building, plus une grille d'usine, plus le moindre fragment d'asphalte: RIEN. C'était à n'y rien comprendre et aucun d'entre nous n'y comprenait rien! En observant mieux, nous vîmes à nos pieds de minuscules feuilles poindre du sol... et partout, la terre exhalait une persistante brume verte.

- C'est incroyable! Tout avait disparu comme par enchantement. Mais où étaient passés tous les autres gens?

- Sans doute enfouis avec les vestiges de ce qu'ils nommaient la civilisation.

Lara resta un long moment songeuse puis dit, comme à elle-même:

- C'est donc comme ça que notre monde est né?

- Oui, ma chérie. Nous autres, hommes, n'y avons été pour rien, vois-tu. Nous nous sommes simplement laissé guider par les événements. Si nous ne reconnaissions plus rien de l'ancien monde, nous nous trouvions à l'aube de celui auquel nous avions si fort rêvé. Ca n'a pas été facile pour autant. Il nous a fallu nous organiser... Mais c'est une autre et bien longue histoire...

- Dis, grand-père, aucun d'entre vous n'a jamais cherché à retrouver des vestiges de cette civilisation?

- Tu sais, au début, il y avait trop à faire pour arriver à survivre... Et puis, c'était un peu tabou de parler et même de penser à avant. Je t'avoue qu'un peu avant ta naissance, j'avoue que j'ai fait des investigations en ce sens. J'y ai même consacré cinq ans de ma vie, errant de village en village, creusant au coeur même des grandes forêts. J'en avais assez de tous ces jeunes blancs-becs qui ne croient que ce qu'ils voient et qui prétendent que nous apportions des preuves à ce qu'ils appellent nos légendes.

- Et tu n'as rien trouvé?

- Rien du tout, petite fée... Pas même à cinquante mètres de profondeur.

- Ca doit être plus bas, alors...

- Parfois, je me le demande... Il y avait des histoires que j'aimais bien quand j'étais petit. Elles parlaient de gens venus d'une autre planète et qui voulaient détruire la Terre. Certains, même aujourd'hui, préfèrent croire à de telles balivernes plutôt que d'accepter la réalité d'un simple règlement de compte à l'échelle terrestre... Voilà, Lara, je t'ai dit tout ce que je sais, soupira le vieil homme. C'est bien peu de chose en somme.

- Peu et beaucoup à la fois... Mais je me demande toujours pourquoi je fais des cauchemars où je vois cet horrible passé. Où j'ai même l'impression d'y vivre réellement, l'espace de quelques trop longs instants.

- Parce qu'il faut que les hommes se souviennent, Lara, et qu'ils ne peuvent vraiment bien se souvenir que de ce qu'ils ont réellement vécu...

- Mais pourquoi moi?

- Pourquoi pas?...



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