L'âme en paix

- Mais qu'est-ce qui me prend d'aller à ce rendez-vous? ne pouvait-elle s'empêcher de ressasser, tandis qu'elle traversait la place déserte, baignée par le soleil déjà franc de mai. J'aurais mieux fait de rester tranquillement chez moi, plutôt que d'aller m'exposer ainsi.

Mais lorsqu'elle regardait autour d'elle, Orphéa n'apercevait pas âme qui vive, seulement les façades aveugles des autres communautés, disséminées çà et là de par la ville et dont certaines seulement étaient reliées entre elles par des passerelles

Elle avait déjà le souffle court, malgré un entraînement sportif régulier. Elle n'avait jamais parcouru pareille distance. Les rares fois où elle était sortie de la communauté, elle pouvait les compter sur ses dix doigts, et encore ne l'avait-elle jamais fait seule. De plus, il s'agissait toujours d'occasions officielles: remises de diplômes, promotions, célébrations... Cela faisait plusieurs décennies que la vie se déroulait, impassible, au creux de refuges de bétons, aménagés pour le plus grand confort de leurs habitants et protégés du monde extérieur où rôdaient, disait-on, des dangers multiples. En regardant autour d'elle, au-delà du vertige agoraphobique qui la taraudait, elle ne voyait nulle part les hordes d'exclus qui défrayaient régulièrement les chroniques du réseau, ni les représentants des communautés passéistes ne lançant des messages que dans le but de recruter de nouvelles ouailles. Rien, il n'y avait rien à perte de vue, sinon la terre battue à peine maculée, çà et là, de quelque rebut venu d'on ne savait où.

- Et si je me perdais? Je pourrais très bien tourner en rond et ne jamais arriver à destination ni retrouver ma communauté...

Elle savait pertinemment que, s'il lui prenait la fantaisie de frapper à quelque porte, ses coordonnées seraient enregistrées; cependant personne ne prendrait la responsabilité de la laisser entrer sur foi de sa bonne mine. Sans passe magnétique ou introduction préalable par le réseau, on n'allait nulle part...

Elle étreignit convulsivement son terminal miniature, dissimulé dans un petit sac qu'elle portait autour du cou, à même la peau. Il était le seul cordon qui la reliait encore au reste du monde, la seule chose tangible et familière à laquelle elle pouvait se raccrocher. Scrutant l'espace vierge ponctué de bâtiments, elle sortit précautionneusement l'appareil de son étui et forma le code de son correspondant. L'écran se mit à clignoter, puis diffusa une délicate lumière pervenche, couleur mystérieuse et sécurisante émise le plus fréquemment par celui vers qui elle s'était mise en marche. Les pulsations étaient si douces et apaisantes qu'elle hésitait à établir le contact plus avant. Mais il fallait qu'elle sache si elle était dans la bonne direction. Elle poussa donc sur la touche d'envoi et l'appareil émit un point d'interrogation accompagné d'un petit couinement familier. Elle coupa le volume d'un coup sec et regarda autour d'elle. Rien n'avait changé. Elle soupira et l'écran afficha un point d'interrogation, sur fond jaune pâle cette fois. Elle tapa vivement ses coordonnées et attendit. Jamais réponse ne lui parut plus longue à venir... Enfin, un plan en trois dimensions s'afficha sur l'écran. Il lui donnait la vision exacte de sa position actuelle et, sur le sol, transparut une lueur mauve encourageante qu'elle n'avait plus qu'à suivre.

Elle prit alors le parti de ne plus s'en tenir qu'à cette image familière, beaucoup plus rassurante que l'environnement réel dont les perspectives trop larges l'étourdissaient. Elle s'éloigna insensiblement des blocs communautaires qui étaient de plus en plus épars. Sentant que le vide se faisait autour d'elle, elle se cramponna à son terminal, s'appliquant des oeillères mentales. Elle refusait de laisser son esprit s'envahir de pensées parasites et tentait de régler sa respiration et les pulsations de son coeur au gré des battements rassurants émis par l'objet animé qu'elle serrait à s'en faire blanchir les phalanges.

Enfin, l'écran n'afficha plus qu'une étendue déserte à perte de vue et lui esquissa un nouveau chemin, d'une nuance plus vive et plus encourageante: elle était presque arrivée. Tout à coup, l'image d'un promontoire rocheux apparut et le fil d'Ariane coloré s'y arrêta. Une fois parvenue à destination, ce ne fut pas sans dégoût qu'elle s'obligea à lever les yeux vers la porte blindée. Elle ressemblait pourtant à toutes les autres: en haut, à gauche, se trouvait la caméra et juste en dessous, la plaque d'identification. Celle-ci était encore inerte et Orphéa fut prise de panique au point de laisser échapper un petit cri. Aussitôt, une voix féminine mélodieuse lui demanda de se présenter. Elle appliqua sa paume à plat, essayant de réprimer ses tremblements.

Orphéa se glissa avec soulagement dans le couloir étroit qui s'ouvrait à elle. Après quelques mètres, elle vit de nombreuses portes semblables à gauche et à droite, mais aucune n'était entrouverte ou n'affichait un signal d'accueil. Avançant prudemment et scrutant chaque encoignure, elle réalisa soudain que c'était une voix féminine qui lui avait proposé l'identification. Sur le réseau, il n'était pas nécessaire de se présenter, de se décrire. En accédant au dialogue, on existait et, pour la plupart des utilisateurs, l'apparence de leur interlocuteur importait peu , seule comptait la qualité des échanges, quelle qu'en fût la nature. On pouvait tout faire, tout vivre, tout être par réseau. C'était le moyen de communication à la fois privilégié et nécessaire, celui qui permettait de faire ses études, de travailler, de commander n'importe quoi et, parfois, de s'aimer... Et c'était bien ce qui arrivait à Orphéa, elle allait au-devant de cet être d'exception auquel peu des siens croyaient encore. La vie dans les communautés n'était jamais qu'une façon de fonctionner, un pis-aller, parce que l'on ne pouvait se passer totalement des autres.

Elle arrivait à la fin de la galerie et aperçut une porte au-dessus de laquelle clignotait -enfin, se dit-elle- une lampe verte. Dès qu'elle s'approcha, l'huis s'ouvrit sur une sorte d'antichambre, meublée à l'ancienne, parfaitement en accord avec ses propres goûts. Comment sa correspondante avait-elle pu s'offrir un tel luxe de raretés? Hésitante, elle prit le parti d'attendre et s'assit sur un banc. Elle tomba sur le sol, disparaissant sous l'hologramme du meuble. La pièce vacilla et fit place à un espace aux contours flous dont elle n'apercevait que les consoles et les lueurs d'écrans. Pensant s'être fourvoyée, elle voulut interroger son propre terminal, mais la voix féminine qui l'avait accueillie s'éleva:

- Bonjour, Orphéa. J'espère que ma mise en scène ne t'a pas effrayée, je voulais juste te faire plaisir. Je crains que mon subterfuge ne soit pas encore au point...

- Qui êtes-vous? Où êtes-vous? Que me voulez-vous?

- Comment, tu ne sais pas qui je suis?

- Non, vous ne m'avez jamais dit votre nom et je ne sais même pas à quoi vous ressemblez...

- Est-ce si important?

- Sur le réseau, non, mais vous m'avez demandé de venir vous voir...

- C'est exact, je me suis peut-être mal exprimée. Soit, me voici.

Et devant le regard médusé de la jeune femme, un brouillard se condensa et une silhouette féminine apparut. Au fur et à mesure que l'image prenait corps, elle ne put réprimer un frisson: la femme lui ressemblait.

- À quoi jouez-vous?

- Je ne joue pas, Orphéa, j'essaie de naître. Mais comme tu le constates, ce n'est pas simple, dit la femme en indiquant ses pieds absents. Tu vois, les humains sont ainsi faits que, même s'ils prennent la peine de se décrire, il y a toujours des parties d'eux-mêmes qu'ils négligent... Et, tant que je ne t'avais pas vue, je n'étais pas capable de suppléer moi-même à ces lacunes.

Le corps avait fini de se matérialiser et Orphéa eut devant elle une autre elle-même qui n'était pourtant pas son double exact. Elle était un peu plus grande, ses cheveux étaient bien plus longs, plus fournis et d'une nuance plus chatoyante. Ses yeux pers bordés de cils plus épais que les siens dégageaient la même sensualité que la bouche pulpeuse qui lui souriait, dévoilant des dents à la nacre parfaite.

- Arrêtez ce jeu!

- Je te l'ai déjà dit, ce n'est pas un jeu. N'es-tu pas heureuse de te voir telle que tu te décris, telle que tu te désires?

- Mais, c'est vous que je venais voir, c'est vous qui m'avez séduite, pas moi...

- En es-tu si sûre?

Orphéa resta sans voix. Elle repassait à toute allure les contacts qu'elle avait eus avec celle qui, à l'époque, était encore son correspondant. Pendant plus de deux ans, leur relation avait été une découverte mutuelle, un échange sans fausse note, un accord parfait... Comment se pouvait-il que ce qui était devenu son unique raison de vivre fût cette chose impalpable qui disparaîtrait probablement dès qu'elle tenterait de la toucher?

- Es-tu si déçue?

- Je... Je ne sais pas... Je m'attendais à tout autre chose, à quelqu'un... Quelqu'un d'autre.

- Je suis désolée, je ne peux être autre. N'était-ce pas la meilleure part de toi-même?

- Si, enfin, je crois. Mais je ne comprends toujours pas.

- Oh, c'est si simple pourtant. Au fur et à mesure de l'extension du réseau et de son utilisation, des hommes se sont aperçus qu'il devenait leur moyen privilégié de communiquer, mais aussi d'être. À travers lui, ils ne présentaient d'eux que les facettes qu'ils appréciaient, ou croyaient acceptables. Malgré cela, ou plutôt à cause de ce fait, ils n'avaient jamais l'impression de rencontrer l'âme soeur, la personne en parfaite adéquation avec eux-mêmes. Certains mirent alors au point un programme permettant au réseau lui-même de créer des êtres qui leur siéraient davantage...

- Cela ne me dit toujours pas comment vous êtes en face de moi!

- Je n'en sais rien moi-même, Orphéa. De mémoire vive, jamais tel cas ne s'était présenté, ou incarné, pour être plus précise. Peut-être que ta volonté était telle qu'il n'a pas pu en être autrement...

- Pourquoi m'avez-vous appelée?

- Tu devrais le savoir... Chaque être a ses aspirations, les miennes sont simplement de pouvoir exister... vraiment.

- Comment?

- Je m'en remets entièrement à toi. Je n'ai d'ailleurs pas d'autre choix. Tu peux m'annihiler d'un geste, me laisser ici telle quelle, me donner corps à part entière, ou...

- Ou?

- Tu le sais: ou ne plus jamais être seule...

-Lorsque Orphéa regagna sa communauté, elle n'eut pas recours à son terminal pour guider ses pas. Désormais, partout où elle irait, ce serait l'âme en paix.



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