Créatrice de BD: le péché originel? 

Autopsie d'un malaise 

in/ Préam-Bulle. N.34 - Mars 1998, p.3

Créatrice de BD: le péché originel?
Autopsie d'un malaise
in/ Préam-Bulle. N.34 - Mars 1998, p.3

    Préambule de Jean Auquier

    Généreusement, on ne leur accorde le droit d'exprimer une opinion politique par le vote que depuis 50 ans. La honte. Ce droit, elles ne l'ont d'ailleurs obtenu qu'en montrant leur poids et leur force. Qu'elles aient dû en arriver là nous gênent bien un peu mais bon, tout est bien qui finit bien, non? Que nenni. Il semblerait que certains n'aient toujours pas compris. Et si les femmes étaient toutes des emigrées?                                        (J.A.) 


     
    Pas toujours simple en effet d’être héroïne de BD. Toujours minoritaires, les femmes dessinées dans les bulles doivent parfois faire mieux que les héros pour avoir droit de papier. Que dire alors du statut des créatrices de BD? Elles n’ont rien à leur envier: elles parcourent le même chemin semé d’épines.

    La BD est-elle définitivement en brouille avec la gent féminine? Autopsie d’un malaise.

    Au festival de BD de Colomiers, en novembre dernier, je faisais une conférence sur l’image des femmes dans la BD. J’y rencontrai Chantal Montellier et Jeanne Puchol qui venaient témoigner de leur expérience de créatrices. À un public comme de coutume très majoritairement féminin, je rappelle volontiers une anecdote bien réelle : un journaliste m’a un jour demandé à qui je m’identifiais dans Tintin et je lui ai répondu «Milou », preuve s’il en était besoin qu’il n’y a pas de personnages féminins auquel une petite fille puisse s’identifier dans la vénérable BD d’Hergé. Jeanne Puchol évoqua le journal Vaillant qu’elle lisait, enfant, bien davantage que les magazines destinés aux petites filles, phénomène courant et à propos duquel on pourrait longuement disserter... Quel rapport y a-t-il entre ces deux anecdotes banales et les femmes et la BD? Monsieur Molina, adjoint aux affaires culturelles de la bonne ville qui nous accueillait, en fit un raccourci pour le moins étonnant. Concluant presque deux heures de conférence et de débats, il nous avertit de sa volonté de faire « un bon mot » et nous tint à peu près ce langage : « Puisque vous, dit-il en me désignant, vous identifiez à Milou et Mme Puchol, lisant Vaillant, s’identifiait sans doute à Pif, peut-on en déduire pour autant que vous êtes des chiennes? ».

    L’incident aurait pu être clos et on aurait pu mettre au placard cette anecdote d’un rare sexisme et d’une rare bêtise, comme le fait d’un olibrius isolé et ne reflétant en rien la façon dont les vrais amateurs du 9ème art considèrent les femmes bédéistes.

    C’était sans compter sur la venue du festival BD d’Angoulême, qui fait l’objet d’un grand battage médiatique... C’est ainsi que même le très sérieux Monde lui consacre un encart spécial et notamment une double page intitulée: 25 ans de BD en 25 albums. Cet article était signé par Yves-Marie Labé et Christophe Quillien qui ont interrogé 9 spécialistes de BD... tous masculins. Grâce à leurs avis éclairés, nos deux journalistes ont donc retenu 25 albums « tout en sachant que la loi du genre conduit nécessairement à des choix déchirants, voire à des oublis volontaires » . Et devinez qui furent les grandes oubliées? Les créatrices de BD, pardi! Pas une n’était présente dans cette sélection, pas même Claire Brétecher, seule femme à avoir eu la faveur du jury du Festival d’Angoulême, en 1983.

    C’est Chantal Montellier qui me fit part de son écoeurement lorsqu’elle découvrit cet article. Elle me transmit un fax envoyé à la rédaction du Monde pour s’insurger contre la négation du « fait féminin » en BD (et cosigné par Jeanne Puchol, Nicole Claveloux et Catherine Beaurez) ainsi que la réponse d’Yves-Marie Labé.

    Réponse édifiante dont voici la perle: « Je suis désolé de ne pas être politiquement correct et de ne pas avoir glissé un auteur femme dans la liste de 25 albums sélectionnés sur une production en vingt-cinq ans de quelques 8.000 à 10.000 albums. Je n’aime pas les alibis, par principe et par conviction. Mais la prochaine fois, je [...] promets de trouver une « auteuse » de BD mère célibataire, juive, noire, homosexuelle et si possible végétarienne. Comme cela, toutes les minorités seront représentées d’un seul coup, et surtout la minorité qui est une majorité et, comme le disait le Grand Timonier, qui représente même « la moitié du ciel.»

    Pour paraphraser Jannin, je ne vous poserai qu’une question:  Vous trouvez ça drôle?

    D’aucuns pourront peut-être déplorer le cruel manque d’humour des femmes (ou faut-il écrire de La Femme?), mais ne seront-ce point les mêmes qui s’étonnent qu’elles aient « encore » besoin d’écrire des livres sur les femmes dans la BD, de leur consacrer des conférences ou des expositions, mais aussi d’avoir leurs journées, leurs maisons et associations, leurs refuges, même, lorsqu’il s’agit de femmes battues... Mais comment pourra-t-il en être autrement tant qu’une petite moitié algébrique de l’espèce humaine continuera à parler au nom de l’humanité tout entière en niant purement et simplement qu’il existe une autre moitié, majorité encore trop souvent réduite au silence, en BD comme ailleurs.


 

 © Dessin de : Jeanne Puchol
Texte © de : Annie Pilloy


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