Antoine 

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Dessin: ©VORO (Vincent Rioux).  Scénario: © Annie Pilloy


Suite...

N.B. : par la suite, la version de l'histoire contée par Antoine sera en partie démentie par les images. Il prétendra avoir été courageux et avoir dominé la situation, alors que dans la "réalité", les lecteurs verront qu'il en a été un peu différemment.

- Ah, tu sais, Pilgri, les fantômes, il en faut plus pour me faire peur.

- Non???

- Je t'assure! Bon dieu où c'est-y que j'ai mis ma clef?

- Mais enfin Antoine, sous le pot de géranium, comme d'habitude!

- T'as raison, crevind'ju! Vraiment trop picolé, moi! Allez, rentre, j'vas nous faire un bon café et te raconter mon histoire!

- Volontiers! Pendant ce temps j'allume une flambée.

C'est donc confortablement installé devant la cheminée, une tasse de café fumant à la main, qu'Antoine conta à son ami le Nutton son histoire de fantôme.

- C'était quand j'étais jeune. A l'époque, je courtisais la Marie Fringante...

- Ah oui, la belle Marie que tant d'hommes convoitaient!

- Ouais, et même qu'elle avait un faible pour moi...

- La preuve, c'est qu'elle a fini par se marier avec Charles, fait Pilgri d'un air moqueur...

- Ouais, ouais, et tout ça, c'est à cause du fantôme justement!

- Allons bon!

- Je t'assure, je n'ai jamais pu arriver à un rendez-vous que j'avais avec la Marie à cause de lui... Ou plutôt, j'y étais, mais elle ne m'a pas vu...

- Tu m'intrigues, là, Antoine. Je suis toute ouïe!

- Ben voilà... On s'était donné rendez-vous près des ruines du château de Frimont, tu sais, à la Fontaine aux fées... C'était par une belle nuit d'été et de pleine lune comme celle-ci. Très impatient, j'étais arrivé le premier. En chemin, j'avais cueilli un plein bouquet de fleurs des champs pour les offrir à la Marie. Je m'étais assis sur la pierre plate devant la fontaine et, pour que mes fleurs restent fraîches, je les ai mises dans le petit bassin. J'étais en train de me rouler une cigarette quand tout à coup, j'ai entendu une voix derrière moi: "Oh comme c'est gentil à vous d'avoir pensé à mon anniversaire". Un peu étonné tout de même, je me retourne et je vois une fille magnifique qui aurait fait pâlir de jalousie même la Marie. "S'cusez, mademoiselle, que je lui dis, je vous aurais volontiers fait ce petit plaisir si j'avais su, mais ces fleurs sont pour ma bonne amie". Voilà pas alors que la belle fille se change en la plus immonde sorcière qu'il m'ait jamais été donné de voir...

- Et t'en as vu beaucoup, des sorcières?

- Ben heu, non... Enfin, à part la rebouteuse qui passe pour en être une, non... Mais dis, tu me cherches, là?

- Non, non, j'essaie juste de m'imaginer à quoi pouvait bien ressembler cette affreuse créature, c'est tout...

- Mouais... Je m'étais donc levé, pas que j'aie vraiment peur, mais pour pas lui laisser croire que son tour de passe-passe m'intimidait, et je lui demandai qui elle était. Là-dessus, elle se retransforme en innocente créature à faire se damner le bon dieu et elle me dit: ì Mais enfin, tout le monde me connaît dans la région... Je suis Madeleine de Noblecourt, la fille du dernier châtelain de Frimont î. Mon cerveau se mit à tourner à toute allure et je me souvins de l'histoire que ma grand-mère me racontait à la veillée: Madeleine, promise en mariage à un vieux baron, avait préféré vendre son âme au diable plutôt que de devoir l'épouser. On raconte que, de ce jour, elle avait pu prendre à volonté une apparence répugnante, ce qui, naturellement, découragea son soupirant... mais aussi tous les autres. Car le vieux baron, qui faillit en périr de terreur, s'empressa d'aller raconter par tout le pays ce qu'il avait vu. Et comme la Madeleine ne pouvait racheter son âme au diable que si elle trouvait un homme qui veuille d'elle et qui soit capable de passer sa nuit de noces avec elle sous sa forme hideuse, elle mourut fille, tellement vieille qu'elle ressemblait pour de bon à une sorcière!

- Pas facile en effet de trouver chaussure à son pied dans ces conditions!

- A qui que tu le dis...

- Non, Antoine, ne me dis pas que...

- Ben si... J'l'ai fait... Mais je te jure que c'était par pure charité chrétienne. Madeleine m'expliqua que depuis que les paysans du coin avaient bouté le feu au château des Noblecourt en espérant se débarrasser de son esprit qui le hantait, elle était condamnée, à chaque pleine lune, d'attendre un homme qui veuille enfin bien l'épouser et ainsi la délivrer de sa malédiction et accéder au repos éternel...

- Diable!

- Tu ne crois pas si bien dire! Bien sûr, j'avais fait mine de ne pas comprendre où elle voulait en venir, mais elle me regardait d'un air si implorant et si navré que j'ai pas eu le coeur à résister... Après tout, c'était pour le salut de son âme... Je lui ai donc dit que je voulais bien essayer de faire mon possible, mais que je ne lui promettais rien.

- Hé hé...

- Quoi donc?

- Rien, rien, j'essaie juste d'imaginer la scène!

- Ne prends pas cette peine, ça pourrait fatiguer ta petite tête de lutin à la manque! Laisse-moi poursuivre... Une fois que j'ai eu donné mon accord, elle me prit par la main. Tout à coup, le château de Frimont resurgit devant nous dans toute sa splendeur. J'en restais bouche bée... Madeleine, sans tenir compte de ma stupéfaction, m'y entraîna d'un pas alerte. Lorsque nous en franchîmes la porte, j'entendis les bruits d'une grande fête et, foi d'Antoine, tout était près pour nos noces... Madeleine était plus belle que jamais, dans ses atours de mariée, quant à moi, je me suis retrouvé affublé d'un habit de prince... Elle me présenta à son père, mais contrairement à ma ì promise î que je pouvais toucher, je passai à travers la main qu'il me tendait. J'étais bel et bien entouré de fantômes... Qu'à cela ne tienne, les mets que l'on me servit étaient bien réels et je ne rechignai pas à les déguster et à quelque peu abuser du nectar qui m'était servi, pensant que j'en aurais bien besoin pour honorer le contrat que j'avais passé avec Madeleine. Minuit sonna et toute la fête et les invités s'évanouirent dans l'air comme un banal brouillard. Le château, silencieux et froid, était pourtant toujours bien solide sous mes pas... qui par contre étaient quelque peu hésitants lorsque je gravis les escaliers menant à la chambre nuptiale. Je m'assis sur le lit à baldaquin tandis que Madeleine disparut un instant ì pour me faire belle î, dit-elle, en riant et traversant le mur... Malgré mon état d'ébriété avancée, j'avalai péniblement ma salive. Les choses ì sérieuses î allaient commencer... Je fus néanmoins bien soulagé que ma ì femme î ait encore conservé son aspect plaisant lorsqu'elle revint, dans le plus simple appareil... Elle s'assit à côté de moi sur le lit et me tint ce discours: ì Afin que tu puisses accomplir ta mission, je te conseille dès à présent de fermer les yeux et de me laisser faire î. J'opinai du chef, m'étendis sur la couche et serrai les paupières le plus fermement que je pus... Je sentis alors des main crochues parcourir mon corps et je dus faire appel à toutes les ressources de mon imagination pour honorer ma ì femme î et ma promesse... Dès que ce fut fait, je tombai dans un profond sommeil dont je ne sortis que le lendemain. Le soleil était déjà haut dans le ciel et j'avais une gueule de bois comme j'en ai rarement connu depuis. J'étais nu et j'avais l'impression d'être passé sous la charrue du père Martin. Pas que l'impression, d'ailleurs...

Antoine ouvrit théâtralement sa chemise pour montrer les cicatrices qui balafraient encore son torse et son dos.

- Ben dis donc! Je vais finir par devoir te croire, moi...

. C'est ça, c'est ça... Attends un peu, veule petit être incrédule, j'm'en vais t'en chercher une autre de preuve, moi!

Antoine revint avec un morceau de parchemin fripé et le tendit au Nutton.

- Voilà ce que j'ai retrouvé, serré dans mon poing, tu me crois à présent!?!

- Tu sais bien que le petit peuple des forêts ne sait pas lire, Antoine!

- Ben je vais te le lire alors: ì Cher Antoine, mon cher mari, je ne sais comment je pourrais jamais vous remercier de m'avoir délivrée de ma malédiction. J'espère que vous ne souffrirez pas trop de cette aventure et surtout que vous me pardonnerez... î

- De quoi?

- Comment, ça, de quoi?

- Antoine, j'ai beau ne pas savoir lire, je vois quand même qu'il y a plus d'écrit que ce que tu viens de dire...

- Ouais, mais ça, c'est pas tes affaires! rétorqua Antoine d'un air renfrogné.

- Ah bon...

Les deux amis contemplèrent en silence le feu qui mourait dans la cheminée. Les premiers oiseaux chantaient et Pilgri devait s'en repartir avant l'aube. Antoine le raccompagna sur le pas de la porte.

- Bien, dit le Nutton, merci pour ton histoire.

- Y a pas de quoi, dit l'homme, pensif.

- Je peux te poser une dernière question?

- Vas-y...

- Pourquoi tu ne t'es jamais marié, Antoine?

- Espèce de graine de vermine... Disparais de ma vue avant que l'envie ne me prenne de t'écraser sous ma chaussure, rugit Antoine.

Et Pilgri s'éclipsa dans les premières vapeurs de l'aube, ne laissant dans son sillage que le son de son rire cristallin qui résonna aux oreilles de l'infortuné humain tandis qu'il cherchait vainement le sommeil et l'oubli...