Brouillard autour du Mont-Louis

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Tout d'abord, mettons soigneusement une chose au point. Tous les faits repris dans cet article sont corroborés par des déclarations ou textes publiés dans les media suivants: R.T.L., O.R.T.F., R.T.B. tant radio que télé, "La Meuse" (L.M.), "Le Vif" (L.V.), "Pourquoi Pas?", la "Libre Belgique", le "Soir" et "Paris Match" notamment. Il est bien évident que si certaines références peuvent être citées avec précision, d'autres - tout aussi authentiques - mais issues de la presse parlée ou télévisée, ne sont pas datées aussi techniquement dans la mémoire de l'auteur.

Vers la mi-juillet '84, la plupart des journaux belges annoncèrent le drame de la firme PEGARD: le refus gouvernemental d'autoriser l'exportation d'une aléseuse-fraiseuse vers l'U.R.S.S., alors qu'une machine identique avait pu être livrée sans problème en 1982. Les cocomicocoboys du COCOM (1) avaient cette fois estimé que la machine pouvait être utilisée à des fins militaires par les pays de l'Est.

En fait, il se dégageait bientôt des explications passablement nébuleuses fournies par le gouvernement, que la pierre d'achoppement se situait au niveau d'un tableau de commande électronique fourni par la firme allemande VOIHT, du fait de l'embargo décidé par les Français et les Américains sur l'exportation de matériel électronique de haute sophistication susceptible de permettre au gens d'en face de fabriquer des armes performantes, notamment des hélices de sous-marins silencieuses.

Bref, tollé quasi général de la presse et des syndicats, et faillite plus que probable de l'usine d'Andenne. Mais comment allaient réagir les Allemands, encore bien plus soumis que nous aux diktats franco-américains? (Vous trouverez les références de ce résumé dans n'importe quel journal de la dernière quinzaine de juillet '84).

Or donc, le samedi 25 août 1984, un aimable cargo français du nom de "Mont-Louis" prit le parti de couler poliment après s'être fait quelque peu tamponner par un vilain ferry allemand, le "Olau Britannia", dans un brouillard réputé infect. Rien là qu'un fait divers banal, comme il s'en produit plusieurs chaque semaine, notamment en Mer du Nord.

Ouais! Et pourtant, c'est ici que les bizarreries commencent.

Car si les media français et belges, avec un ensemble parfaitement touchant, minimisaient à qui mieux mieux l'accident - et encore, quand elles en parlaient! - R.T.L. (2) ne rata pas l'occasion, semblant jeter à plaisir de l'huile sur un feu qui couvait encore, ressassant l'événement à chaque édition de ses journaux parlés et télévisés (3). Elle révélait ainsi que GREENPEACE avait publié, moins de deux heures après la collision (4), l'existence de fûts d'hexafluorure d'uranium à bord du Mont-Louis. La bombe était lâchée, il fallut donc bien que les media nationaux se missent à lui emboîter le pas.

C'est ainsi que l'on sut (5) que le bateau français avait été heurté vers midi, par tribord, en plein milieu de sa coque, et que le navire abordeur, le "Olau Britannia", s'était dégagé vers 19:00h, à la suite de quoi le "Mont-Louis" s'était abîmé dans les flots.

"Abîmé" est en fait un bien grand mot: le "Mont-Louis" reposait par 15 mètres de fond - son flanc gauche bien en surface, même à marée haute - à quelques centaines de mètres de la passe normale, profonde de 40 mètres au moins. (6)

Ensuite (7), on apprit que la cargaison comportait 450 tonnes de gaz radioactif, "vraisemblablement originaire de la Hague", et quelques tonnes de matériaux divers, mais qu'il n'y avait aucun problème, que les fûts étaient parfaitement arrimés, et que l'épave restait sous surveillance permanente (Communiqué de la Compagnie Générale Maritime, C.G.M., propriétaire du "Mont-Louis").

Effectivement, il y avait tellement peu de problèmes que dès le 26 après-midi, la radio maritime belge mettait en garde tout bateau croisant au large des côtes nationales, leur enjoignant de ne récupérer aucun élément de la cargaison du "Mont-Louis", précisant qu'il existait une possibilité qu'une partie de cette cargaison contienne des produits radioactifs dans les barils jaunes portant la marque IMCO-7.

Tellement peu de problèmes que les marins du navire coulé avaient réclamé une prime de risque au départ du voyage...

On apprit enfin, en même temps, que le "Mont-Louis" remplaçait au pied levé son sister-ship, le "Borodine", fort opportunément tombé en panne au Havre. En fait, il semblerait que le "Borodine", habituellement chargé des transferts de matières fissiles de la Hague vers Riga, et équipé à cette fin, ait été victime d'une avarie qui aurait contraint la C.G.M. à transférer sa cargaison à bord du "Mont-Louis", un rafiot utilisé pour transporter des voitures en Scandinavie et en ramener des rouleaux de papier, et même pas pourvu de cloisons étanches transversales...

Il y avait vraiment si peu de problèmes que dès le 30.08 (8), on dut agiter le spectre d'une marée noire: les 545 tonnes de fuel et de mazout du "Mont-Louis" s'écoulaient lentement par les filtres à air des réservoirs (les vannes avaient sagement été fermées), formant une gigantesque flaque polluante de 800 mètres sur 200. Le record du Torrey-Canion, avec ses 250.000 tonnes, n'avait qu'à bien se tenir!...

Mais au point de vue hexafluorure, alors là, dormez en paix braves gens, la garde veille! Pas-de-problème, qu'on vous dit.

On n'en parlait même déjà presque plus, sauf pour signaler presqu'accessoirement qu'on allait quand même les récupérer. Chouette! Quelle belle initiative!

Le 3.09 (9), on nous confirma de nouveau qu'il n'y avait pas la moindre trace du moindre risque, à ceci près que les plongeurs chargés de l'étude de la récupération étaient spécialement équipés d'un matériel de protection, qu'un spécialiste des affections cutanées se trouvait en permanence à bord d'un bateau proche, et qu'un hélico de secours se trouvait en était en était d'alerte continue...

Cela devenait lassant à force d'être banalisé! Tout allait pour le mieux, mais on équipait spécialement les plongeurs. Il n'y avait aucun danger, mais il y avait en moyenne 5 navires et 3 avions autour de l'épave... Et cÏtera... Et personne ne s'inquiétait des moyens mis en Ïuvre pour banaliser cette histoire! Personne ne s'irritait de la volonté d'inquiéter au travers de termes rassurants!

Car de deux choses l'une: ou bien cette affaire était réellement banale, et ça ne valait pas la peine d'en faire un tel plat, ou bien c'était réellement grave, et on n'en parlait pas assez. En fait, tout se passait comme si on voulait tenir l'opinion publique en haleine, se réservant de la mobiliser le cas échéant. Comme si l'hexafluorure et la "marée noire" n'étaient qu'un paravent éventuellement amovible pour masquer tout autre chose...

Mais il y eut bien d'autres "curiosités" dans cette affaire. Admettons à priori qu'il y ait eu réellement une bonne raison de recueillir d'abord les fûts vides avant les conteneurs dangereux. Mais était-il bien indiqué que le ferry allemand se retire du "Mont-Louis" après l'avoir maintenu pendant sept heures à flot? Ne pouvait-on envisager, comme ce fut le cas pour "l'Andrea Doria", de solidariser les deux navires, le temps de récupérer à l'aise la cargaison? (Cette technique fut mise en pratique dans les années '70 dans la mer Baltique, lors d'un accident survenu entre un navire suédois transportant des matières chimiques et un bateau allemand, le "Merkatzee", si je me souviens bien. Les deux navires furent "soudés" durant quatre jours afin de vider le cargo suédois, et ce, par gros temps...).

S'il fallait envisager toutes les anomalies de cette aventure, la totalité d'une revue n'y suffirait pas. Alors, passons rapidement sur certains faits - comme tant d'autres se sont empressés de le faire avant moi - et contentons-nous de les citer un peu. Très peu.

Tout juste assez.

Passons donc avec enthousiasme sur le fait que le "Mont-Louis", en naviguant plein nord le long de la côte belge, remontait le Channel à contre sens! Quand on sait la densité de la circulation maritime dans ce coin, c'est tout simplement une forme de roulette russe.

N'insistons pas sur le contenu exact du fret du "Mont-Louis". Cela nous évitera de nous tracasser pour savoir s'il y avait bien trois fûts d'uranium recyclé (10) et de nous interroger sur ce qui se passe vraiment à la Hague.

Oublions gentiment les quarante-sept tonnes de matériel sophistiqué destiné au gazoduc sibérien, et réparties en quatorze caisses, dont deux ont été retrouvées, l'une en pleine mer, l'autre sur la plage de Wenduine. (11)

Ignorons froidement les affirmations du sénateur Van Ooteghem selon lesquelles le "Mont-Louis" transportait de l'armement sophistiqué français et de l'équipement de haute technologie à destination de l'U.R.S.S., assertions admises - à contre cÏur - par la C.G.M. en ce qui concerne le matériel destiné au gazoduc cité ci-dessus. (12)

Et, dans la foulée, laissons (prudemment) tomber les racontars surpris lors des journaux de diverses radios et télés (13), à propos des manÏuvres d'un camion envoyé spécialement à Ostende par l'ambassade d'U.R.S.S., sous couvert de valise diplomatique (14), afin de récupérer une caisse de matériel électronique de haute sophistication en provenance de DUCRETET-TOMSON et destiné aux pays de l'Est.

Quant à la présence depuis le 10 août d'un navire soviétique dans les eaux d'Ostende (15), nous n'en parlerons même pas, ce qui nous empêchera de signaler que, la veille ou l'avant-veille de la récupération du dernier fût, un cargo russe est imperturbablement passé - machines en avant, toutes - à moins de deux cent mètres du "Mont-Louis", au risque de le couler définitivement avec ce qu'il contenait peut-être encore...

Intéressons-nous plutôt aux circonstances de l'accident; croyez-moi, ça vaut le coup!

Je vous signale tout de suite que vous en trouverez d'abondantes références dans les media cités en tête, dans leurs publications de la fin août. Cependant, nous examinerons tout particulièrement le n° 81 de l'hebdomadaire "Le Vif", daté du 6 septembre, page 56.

Nous constaterons que, si le "Mont-Louis" ne disposait que du minimum requis pour la sécurité du voyage, il était par contre équipé d'une jeune journaliste française, Hélène Crié, dont l'interview, pour peu qu'on la lise en demi-teinte, va se révéler passionnante. Elle fut même soupçonnée d'avoir eu une part de responsabilité dans l'accident pour avoir cité plusieurs fois le mot "lapin (16)" à bord, chose traditionnellement honnie par tout marin qui se respecte. En fait, je crois plutôt qu'elle avait levé un méchant lièvre...

Selon elle, la cargaison n'était nullement dangereuse. Aux yeux des marins eux-mêmes, elle était seulement précieuse. Il y a donc gros à parier que la prime de risque réclamée par ceux-ci était seulement une entourloupette pour se faire de l'argent de poche.

Pour ce qui est de l'accident, il n'est pas dû à l'état du bateau, ni au personnel réduit, ni à son manque de qualification, ni à l'absence possible du timonier dans la cabine de pilotage, ni même au hasard!

Alors, faut-il chercher dans le fait que le Channel belge soit un peu différent du Channel anglais, lieu de passage habituel du "Mont-Louis" quand il exportait ses voitures vers la Scandinavie? Ce n'est qu'une supposition, mais elle amènerait à se demander une nouvelle fois ce que le bateau français faisait dans les parages de la côte belge, et à remarquer que la côte anglaise n'offre aucun haut-fond accessible aux bateaux, qui leur permettrait de conserver la coque hors de l'eau en cas de naufrage...

Faut-il alors chercher les causes dans le temps "très brumeux"?

Parce qu'il était brumeux, le temps, mon bon Monsieur! Même que la visibilité n'était que de 2.800 mètres ! (17) Même que le bateau était équipé de cornes de brume qui devaient mugir toutes les minutes (18)! Même qu'il y avait à bord deux radars infaillibles qui fonctionnaient 24 heures sur 24! Mais voilà, selon les termes mêmes de la C.G.M., "peut-être suffisait-il que l'officier de quart soit penché sur ses cartes tandis que son collègue regardait à la jumelle (19), mais du mauvais côté? (20)...".

Passionnant! Mais ça ne vaut quand même pas la photo publiée au sein de ce même article du "Vif", prise dans les quelques secondes qui ont suivi l'accident (21), et qui montre clairement les deux navires encastrés l'un dans l'autre, si clairement - malgré le brouillard - qu'on lit sans peine les noms des deux bateaux. Si nette que l'on voit distinctement sur le "Mont-Louis" les traces d'un impact perpendiculaire à sa coque, sans aucune déchirure due à sa progression au moment de l'impact. Comme s'il avait été arrêté au moment du choc...

Tout s'est donc passé comme si un accident qui semble loin d'avoir été inévitable - ou seulement dû au hasard - avait permis de mettre l'opinion publique en condition, en focalisant son attention sur un sujet épidermiquement sensible (l'atome), la "marée noire" étant nettement insuffisante, en citant tout juste assez certains faits rendus relativement anodins par le reste.

Mais PEGARD, dans cette histoire, me direz-vous? Qu'est-ce que ça vient faire là-dedans?

Ah! PEGARD, mon bon Monsieur! De drame en drame, d'indécisions nettes en affirmations définitives, de revirements flous en volte-face délicats, le gouvernement avait mené la firme au bord de la faillite. Tout ça, parce que les cocomicocoboys se méfiaient de l'usage militaire que les Soviétiques pourraient faire de ce fameux tableau électronique fourni par la firme allemande VOIHT. Car c'est interdit, n'est-ce pas, de fournir à l'U.R.S.S. du matériel électronique de haute sophistication! Et ne venez pas me dire qu'il en est de même pour des tubes de gazoduc, ni même pour des armes. Ce serait mesquin et démontrerait un esprit chagrin. D'ailleurs, ces matériaux étaient d'origine française, et il est bien évident que la transcendance de ces gens les sublime au-dessus des règles qui régissent le commun.

Il n'empêche que c'est dans les trois jours de la récupération par l'ambassade d'U.R.S.S. de cette bête caisse qui se trouvait bêtement à bord de ce bête "Mont-Louis", que le gouvernement belge autorisait l'exportation de cinq aléseuses-fraiseuses vers l'U.R.S.S. (22)...

Tiens! Vous avez dit "bizarre"?...

Moi aussi.

Alors, imaginez un instant, rien qu'un instant seulement, mon bon Monsieur, qu'il y ait des administrateurs communs au groupe VOIHT et à la compagnie "OLAU LINES", qui dépend de ce groupe, et qui est propriétaire du ferry "Olau Britannia"...

Ah? Vous avez vérifié? Et c'est juste! Tiens tiens!

Moralité.

La morale de cette histoire, c'est que, comme disait Lavoisier, "Rien ne se perd, rien ne se crée". Ce que mon boucher exprime avec un solide bon sens en constatant que "La vengeance est un plat qui se mange froid".

Vous vous souvenez que, moins de deux heures après la collision, GREENPEACE attachait le grelot en publiant le connaissement exact du "Mont-Louis"?

Eh bien, un an plus tard, à deux ou trois jours près, le "Rainbow Warrior" explosait en Nouvelle Zélande, coulé on ne peut plus maladroitement par les vrais faux époux Thurenge, du S.D.E.C.E.

Il y a de ces coïncidences...

Paul ROUELLE
Janvier 1985.

(1) COCOM: Coordinating Committees, comité consultatif siégeant à Paris, et chargé de contrôler les exportations de matériel stratégique vers les pays communistes.

(2) R.T.L.: "La plus grande des radios libres", selon sa publicité. En tout cas, la seule grande chaîne privée et sans rapport avec les gouvernements directement impliqués dans l'affaire.

(3) Depuis le samedi 25 au moins dans l'édition de 18:00h; selon certaines sources, déjà depuis 16:00h. Les autres radios, pour autant que j'ai pu vérifier, n'ont commencé à en faire état que le dimanche 26 à midi... Alors que R.T.L., depuis le début, mentionnait les affirmations de GREENPEACE à propos du dangereux chargement im-mergé, il n'en fut pas question ailleurs avant le lundi matin!

(4) A.F.P., 25.08.94, L.M. 3.09.

(5) L.M., 27 et 28.08, entre autres.

(6) L.M., 27 et 28.08.

(7) L.M. 27.08.

(8) L.M.

(9) L.M.

(10) L.M. 3.09. A l'encontre de toutes les conventions internationales!

(11) L.M. 25.09.

(12) L.M., 30.09 - B.R.T., 29.09.

(13) R.T.B. - R.T.L. - O.R.T.F., les 29 et 30.09, notamment.

(14) Ca, par contre, c'est parfaitement légal: un véhicule et son contenu peuvent être définis sous statut de "valise diplomatique" avec l'accord du pays d'accueil.

(15) L.M., 13 ou 14.08.

(16) Une vieille superstition interdit aux marins de prononcer le mot maudit de "lapin" en souvenir de l'époque où les navires en bois emportaient un clapier comme réserve de viande fraîche. Plus d'un navire est allé par le fond parce que la viande fraîche avait rongé la coque...

(17) Distance largement suffisante pour permettre à deux rafiots de la taille des protagonistes de s'éviter. Renseignement fourni par un marin confirmé.

(18) Marrant: ni Hélène Crié, ni personne d'autre, n'ont jamais fait mention de leur fonctionnement...

(19) A la jumelle, par un tel brouillard! Ben tiens!

(20) A propos, savez-vous pourquoi le capitaine du navire qui rentre au port met sa main horizontalement juste au-dessus de ses yeux? Parce que s'il la mettait verticalement, il ne verrait plus rien. C'est le même principe...

(21) Et là, j'ai une source digne de foi, mais qui s'est sentie "obligée" de garder l'anonymat... Un Monsieur qui travaille aujourd'hui à la RTBf., et qui m'a confirmé qu'il y avait bien un hélico qui attendait le crash...

(22) L.M., 17 et 18.09.

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