A mes Amis Jacques et Marko,
le Compagnon et le Trouvère,
à Malika,
la Reine du Vent.
P.R.
Si, en France, tout finit par des chansons, il n'est pas rare, chez nous, que tout commence par une blague. Permettez-moi donc, chers Amis, de vous raconter une bien bonne en manière de début de ces quelques mots. Deux Messieurs font une croisière bord d'un transatlantique, et, à force de se côtoyer, ils ont fini par faire connaissance. C'est ainsi qu'un beau soir, le long de la rambarde, ils se présentent mutuellement.
- Cher Ami, je m'appelle Isaac Goldblum, et, comme vous pouvez vous en douter, je suis Juif.
- Eh bien moi, je m'appelle Marko Sintì, et comme vous vous en rendez compte, je suis Gitan.
- Vous êtes Gitan? Mais c'est formidable, ça! Alors, vous voyagez?...
- Oh que oui! Pour ça oui, je voyage...
- Moi aussi. Je vais passer quinze jours au Brésil.
- Moi, je vais m'y installer définitivement.
- Définitivement? Si loin?
- Si loin de quoi?J'en vois parmi vous qui froncent les sourcils... Qu'y a-t-il donc de comique là-dedans?
Rien.
Je ne vois pas ce qu'il y a de comique à exprimer comme cela le fait que l'on n'a pas de pays, que l'on n'a jamais eu de pays, face à l'un de ceux qui ont reconquis le leur à la force des armes.
Si loin de quoi?...
De ces hauts plateaux du Pamir, d'où les tribus sont parties il y a plus de onze cents ans déjà. Onze cents ans de traversée du désert, sans Moïse ni Yahweh? De ces pays d'où l'on vous chasse, quand on ne vous force pas à rester? De ces contrées où le bout du chemin est toujours au delà de l'horizon, quelque part dans le rêve? De ces campagnes et de ces villes où les gens vous fuient pour mieux vous montrer du doigt? De ces routes dont la poussière qui vous entoure est comme un remords permanent d'une faute indéfinie que vous êtes perpétuellement entrain de commettre?
Et pourquoi fuir, d'ailleurs, pourquoi fuir un pays où vous n'avez rien, puisque vous n'êtes rien?
Mais j'en vois qui froncent - cette fois - les deux sourcils: ne voilà-t-y pas qu'il se mêle de prendre parti pour les Gitans, ces gueux, ces pouilleux, ces menteurs, ces voleurs?
Oui... Bien sûr. Les Gitans sont voleurs, et même chapardeurs. Et moi, je suis dentiste. Allez donc demander à un mutualiste prolétaire ce qu'il pense des dentistes, ces menteurs, ces voleurs, qui vivent sur le dos des pauvres gens qui ont mal!
N'est-ce pas?
Bien. Et si l'on redevenait sérieux quelques instants, le temps de ces quelques mots? Si nous parlions un peu en gens sensés, sans a priori? En Carabistouilleurs, en quelque sorte?
C'est vrai, que les Gitans sont chapardeurs, ils le sont dans l'âme. Et c'est vrai qu'ils ne disent pas toujours la même vérité que la vôtre, et même que - souvent - ils disent une vérité que vous ne voulez pas entendre. Mais n'y a-t-il donc que ça chez eux? Y a-t-il significativement plus de chapardeurs et de faux jetons chez eux qu'ailleurs? Dans un pays où il est de tradition bourgeoise - donc respectable - de tout faire pour cacher la tache de la brebis galeuse de la famille, et de faire tout autant pour montrer l'autre du doigt - l'autre, vous savez, celui qui n'est pas clair -, y en a-t-il un parmi vous pour me soutenir sans rire qu'il y a statistiquement plus de fripouilles chez eux que chez nous? Pour m'affirmer en conscience que leurs larcins ne sont jamais anormalement médiatisés?
Oui ? Il y en a un? Bien. Que celui-là m'explique donc ce qu'est un Gitan. Et qu'il m'explique surtout ce qu'il en est de ces tribus gadjin d'origine hongroise, polonaise et baltes, qui se sont plus ou moins sédentarisées dans les Vosges, et qui ont eu vite compris le parti qu'elles pouvaient tirer de suivre les nomades dans leurs pérégrinations...
Ca ne fait rien, ce sont tous les mêmes, des brigands sans foi, ni loi, ni toit. Tous dans le même sac.
Ouais. Je ne suis pas franchement persuadé que Jean-Marie Pfaff, Freddy Mertens, Daniel Guichard, Manitas de Plata, Django Rheinard, Georgyï Cziffra, Raoul des Vaux de Folletier et l'actuel Porte-Parole du Gouvernement Fédéral Allemand, pour n'en citer que quelques-uns, je ne suis pas persuadé que ces Messieurs partagent cet avis, eux qui savent de quoi on parle.
Mais au fait, qu'est-ce qu'un Gitan, un Tzigane, un Manouche, un Rom, un Sintì, un Kalderash, un Coppersmith, un Ursitorì ? Un Bohémien, un Romanichel? Ce sont les Gens du Voyage, les Seigneurs de la Route, les Fils du Vent. Ce sont d'extraordinaires musiciens, parfois des rétameurs, des vanneurs, des rempailleurs, des chaudronniers, des forgerons, des éleveurs de chevaux, parfois même des montreurs d'ours. Ce sont des gens qui vivent leur légende, qui vivent dans nos rêves et nous dérangent parfois dans la réalité. Ce sont des gens d'ailleurs...
D'ailleurs, mais d'où? On a longtemps raconté n'importe quoi, et il faut bien reconnaître que les intéressés ont souvent entretenu avec une certaine malice les âneries que l'on débitait sur leur compte.
Les premiers, ceux qui arrivèrent chez nous en 1424 avant de gagner Paris en 1426, cinq ans avant le barbecue de Rouen, on les disait égyptiens, et nous allons savoir pourquoi. Alors, ils sont devenus les émissaires du Grand Cophte, les mandataires du Sultan du Nil. Et ça a marché. Leur chef fut fait marquis.
Les suivants, ceux qui arrivèrent vers 1429, ceux-là venaient de la part du Duc de Bohème, dont ils présentèrent d'authentiques lettres patentes qu'ils avaient obtenues en se présentant... comme émissaires du Bey d'Egypte. Et ça a marché. Leur chef fut même fait comte.
L'ennui, c'est que quand il s'est trouvé dans nos contrées plus de deux mille de ces émissaires, légats et mandataires de sommités exotiques, on a commencé à se poser des questions. Et ça a moins bien marché.
Alors, ils devinrent les descendants d'une tribu maudite venue de quelque part, on ne sait trop où, et qui payaient la faute de leurs ancêtres. Ils firent pitié, et ça a parfaitement marché.
Ils devinrent même les cousins d'Ahasverus et d'Isaac Laquedem, les Juifs Errants. Eux, ils ne refusèrent pas à boire au Divin Condamné, ils ne posèrent pas le cul sur le seuil au passage de la première procession chrétienne. Non, ce fut l'un d'entre eux qui - sans savoir - forgea les clous de la Passion, ces clous qu'un rouge-gorge essayera vainement d'arracher durant l'agonie du Sauveur. Le forgeron et tous ses descendants furent punis, condamnés à errer jusqu'à la fin des temps, et - je ne sais trop pourquoi - cela me paraît déjà une sorte d'injustice, peut-être même déjà un délit de sale gueule.
Légendes, bien sûr, que tout ceci, au même titre que celle du rouge-gorge. Bien sûr.
Voire. Je n'apprendrai rien à personne en rappelant qu'une légende, ce sont des choses qui doivent être lues. Sous-entendu: entre les lignes... Voyons donc ce qu'il en est, et pour commencer, que savons-nous aujourd'hui de l'origine réelle de ces gens que - pour la facilité de l'exposé - je regrouperai sous le nom générique de Gitans.
Je vais probablement déjà vous surprendre - soyons francs, si vous lisez cette page, c'est un peu pour cela - je vais vous surprendre en vous disant que l'immigration des Gitans dans nos contrées constitue très vraisemblablement la dernière grande invasion Indo-Européenne. Des gens très sérieux ont passé leur temps à analyser la sémantique, la grammaire et le vocabulaire de la langue romani et de ses cousines, ainsi que leur évolution dans le temps et dans l'espace, pour les comparer avec les dialectes connus. Cette étude - qui a pris plus de quarante ans - s'est avérée particulièrement riche, non seulement en tant que méthode originale d'enquête scientifique, mais surtout pour la connaissance des Gitans. On a ainsi pu retrouver à coup sûr leur lieu d'origine et reconstituer leur parcours jusque chez nous.
Actuellement, il ne fait plus aucun doute que les Gitans sont partis vers l'an 800 des plaines de l'Inde, et avant cela, des hauts plateaux du Pamir, dont sont issus leurs lointains cousins: nos Celtes, Cimbres et autres Mérovingiens. Il semble bien qu'il s'agissait, au départ, d'une ethnie fière et noble, un peu à la manière des Touareg, une ethnie comportant divers groupes économiques au sein d'un seul groupe social: bergers, éleveurs, artisans, fabricants, etc., mais chez eux, sans qu'aucun de ces métiers donne une quelconque primauté sur les autres. Curieusement, et cela devrait avoir une signification, ces gens avaient déjà la bougeotte et, au lieu d'envoyer les pâtres dans la montagne à la belle saison, c'était toute la tribu qui se déplaçait avec armes et bagages.
Armes... Le mot est malheureux: il n'y avait pas de soldats, chez eux, et ce qui devait arriver arriva... Des conquérants dont nous ne saurons jamais le nom envahirent leurs hauts plateaux et les réduisirent en esclavage pour les vendre dans les régions des plaines. Cela dura environ trois cents ans, trois cents ans de misères et d'humiliations, qui, petit à petit, détruisaient leur âme - on dirait aujourd'hui leur identité...
Et puis, il y eut l'une ou l'autre goutte qui fit déborder le vase, ce fut trop. Alors, tels certains autres, quelques millénaires bibliques avant eux, ils ont fui un pays où ils n'étaient que des parias, des Intouchables. Ils sont partis sans qu'aucun Dieu ne les y convie ni ne les guide, ils sont partis tout simplement parce qu'ils ne pouvaient plus vivre. Ils sont partis à la suite de ces gens dont le souvenir n'était pas perdu pour tous et dont certains disaient qu'ils avaient trouvé un autre monde derrière le soleil couchant. Ils sont partis loin derrière ceux qui - plus ou moins mâtinés de Ligures, de Basques, d'Etrusques, voire de Fomorés! - derrière ceux qui sont toujours aujourd'hui nos ancêtres...
On a retrouvé leur premier lieu de séjour - vers le 10e siècle - en Thrace, là où ils s'amalgamèrent plus ou moins avec une population et une secte dont les noms sont curieux. La population en question occupait une région déjà connue des Grecs anciens, qui la nommaient la "Petite Egypte"... Cela aussi devrait évoquer quelque chose, d'autant plus que ses habitants, nomades ou sédentaires, s'appelèrent bientôt "Egittanoï". La secte était celle des Atsinkanoï... Egittanoï, Atsinkanoï... Gitans, Tziganes. Nous y sommes. Vous voyez bien, que les légendes ont quelque chose à dire...
Puis les Gitans vinrent chez nous, et je vous en ai déjà touché un mot. Je pourrais vous parler de l'effet que les premiers nomades firent sur les populations autochtones, sidérés de voir surgir ces gens bariolés que rien n'arrêtait si ce n'est le temps d'un repos. Il suffit d'assister à un pèlerinage à Banneux ou aux Saintes-Marie pour s'en faire une excellente idée: rien n'a vraiment changé. Je préférerais plutôt vous entretenir un peu de l'âme gitane, de ce qui fait d'eux ce qu'ils sont aujourd'hui.
Ce sont des gens complexes, difficiles à cerner, pour autant qu'on ait réussi à les approcher. Ce sont des gens nobles et fiers, et pourtant souvent humbles et parfois étrangement soumis. Ce sont des gens qui savent ce qui leur appartient, mais qui n'ont guère de notion de votre propriété. Ce sont des gens qui savent vous charmer tout autant qu'ils savent vous mépriser. Pourquoi? Peut-on seulement trouver une raison?
Pour ma part, je le pense; je crois que c'est au départ de phénomènes à la fois historiques et psychologiques qu'ils sont devenus ce qu'ils sont, et, avant de vous parler un peu des Gitans modernes, pour mieux les comprendre, je crois qu'il convient d'approcher un peu cet aspect des choses.
Tentez donc un instant d'imaginer ce qu'est aujourd'hui un Intouchable dans le système de castes en vigueur aux Indes, un Intouchable, un Paria, celui que l'on n'ose même pas approcher de crainte de se souiller, cette sorte de sous-humain, d'untermensch comme aurait dit l'autre, que l'on ne tolère qu'afin de lui imposer les besognes les plus avilissantes...
Et puis, imaginez aussi - vous en connaissez certainement - des paysans et des bergers fiers de vivre dans leurs montagnes, jouissant posément, sereinement, de leur liberté en nous donnant l'exemple même de la vie sage et paisible que toute une génération récente a idéalisée.
Maintenant, tâchez de vous représenter ce que serait la vie de ces agriculteurs et de ces éleveurs s'ils étaient brutalement transposés en Inde et devenaient Intouchables... Je vous laisse rêver.
Je ne doute pas que vous comprendrez qu'alors, quand on est déporté, prisonnier, dans un pays hostile, il faut survivre, plier pour survivre, s'humilier pour continuer à exister, voler pour manger...
Et puis un jour vient la rébellion, et la fuite. On emballe le peu que l'on a, on s'y attache comme à la prunelle de ses yeux, et on part. On part à la poursuite de ce soleil qui a jadis guidé les anciens. On chemine sans jamais se fixer, car on n'a pas le goût de s'imposer, l'envie de conquérir. On erre dans l'attente du jour suivant... "Ca ira mieux demain!", "L'an prochain... quelque part". Et à force, on se détache de tout ce qui est sédentaire. On ne comprend plus ceux qui ne bougent pas et qui vous rejettent parce que vous n'êtes pas comme eux. On passe dans des pays dont les gens ne savent pas s'en aller, où les gens s'accrochent au lopin de terre dont ils font leur vie, alors que soi-même, on ne connaît plus que la route, on ne vit plus que le voyage, lointain héritage des ancêtres des plateaux. Et on se rend compte que tout ce qui est important, tout ce que l'on a, on l'a sur soi. On se rend compte qu'on est libre... On se rend compte qu'à force de n'être rien nulle part, on est chez soi partout.
Quand on a connu l'aventure des terres immenses, vécu au gré du soleil et de la pluie sur les chemins sans fin, quand on a fait de la couleur et de la musique sa façon d'être, quand on a fini par se détacher de tout à force de n'avoir rien, comment ne pas concevoir un certain mépris pour ces gens obscurs, sortes d'insectes vivant au ras d'une terre humide, prêts à se battre pour une poule que l'on ne veut pas vendre à l'étranger de passage? Comment accorder quelque valeur et quelque respect à ces choses misérables qui vissent les gens à la terre, quand on est soi-même libre, quand on a su se libérer de leur condition?
Mais, quelque part au fond de soi, on a gardé la crainte instinctive d'être repris, de redevenir le sujet de quelqu'un, la peur de devoir rester et de ne plus jamais pouvoir espérer rejoindre l'horizon... Alors, comment ne pas redevenir humble et soumis, quand le seigneur du lieu devient nerveux parce que ses volailles prennent la clef des champs?
Ne croyez pas que je vous expose tout ceci afin d'excuser le comportement parfois arrogant et souvent chapardeur des Gitans, ce n'est certainement pas le cas. J'aimerais seulement que vous compreniez un peu mieux son origine, ce qui est souvent l'occasion d'un regard neuf. Et puis aussi que vous sachiez, quand vous voyez une vieille Gitane arborer une quincaillerie dorée que vous jugez déplacée, que ce n'est guère par orgueilleux souci de clinquant ni de bimbeloterie: c'est en fait le patrimoine de la famille qu'elle porte ainsi sur elle. Pour être toujours prête au départ.
Mais il est temps de parler des Gitans d'aujourd'hui. Pas seulement de ceux qui font partie d'un univers romantique proche du fantasme, et que nous connaissons tous parce qu'ils font partie de la vie artistique ou du show-biz, mais surtout des Gitans de la rue, des Gitans de tous les jours. Je pourrais vous en parler pendant des heures sans épuiser le sujet; je vais donc tenter de restreindre à quelques points caractéristiques.
Naguère, le Gitans exerçaient une foule de petits métiers qui, sans les faire admettre vraiment par les populations, les rendaient indispensables. Des métiers que j'ai cités: rétameurs, chaudronniers, rempailleurs, etc... Aujourd'hui, la société de consommation forcenée a détruit ces professions qui convenaient si bien au nomadisme et, bien moins encore qu'hier, les Gitans ne trouvent plus de place dans notre société. Alors, ils deviennent ferrailleurs, à la place de chaudronniers. Ils deviennent forains, c'est toujours du voyage, n'est-ce pas? Ils deviennent... Rien. Ils disparaissent. Ou ils partent...
Mais que peut-on y faire? Comment assurer quelque chose qui soit à la fois de l'intégration et du nomadisme? C'est impossible, n'est-ce pas, mon bon Monsieur. Oui, c'est tout aussi impossible que pour les bateliers, par exemple, pour qui on a conçu des écoles et des possibilités de cours dans des établissements différents selon les besoins des déplacements. C'est tout aussi impossible que pour les forains, pour qui on a réalisé des lieux de culte mobiles, avec desservants itinérants...
Que peut-on y faire, n'est-ce pas? Quand on dépense chaque année sur l'ensemble du territoire un nombre de centaines de millions qui vous feraient dresser les cheveux sur la tête pour accueillir selon les Droits de l'Homme des gens dont certains ne se contentent pas toujours de voler des poulets, en ayant soin de respecter scrupuleusement leurs coutumes, comment trouver les 70 ou 80 millions qui permettraient à des gens qui sont chez nous depuis près de six cents ans de vivre tout simplement décemment?
Comment autoriser à vivre normalement des gens qui, il y a quelques années encore, en France, devaient se présenter toutes les 48 heures au commissariat de police le plus proche pour y faire viser leur "carnet de nomades", alors que le type qui a rectifié toute sa famille après avoir violé un troupeau de religieuses ne doit se présenter que tous les mois? Et encore, seulement quand on y pense.
Et comment ne pas penser à cette réflexion de Delon, dans "Le Gitan", qui vient d'être soigné par un vétérinaire juif: "Ils ont des cliniques pour leurs chiens, mais nos femmes accouchent sur des décharges"...
Et pourtant, j'aime pas Delon.
Mais comment les aider, quand on sait que le seul chef d'état qui ait réellement fait intelligemment quelque chose pour eux s'appelle... Pinochet! Ce Monsieur, pour qui je n'éprouve par ailleurs pas la moindre trace de sympathie, ce Monsieur s'est rendu compte qu'il était plutôt déraisonnable de tenter d'industrialiser rapidement un pays qui fait plus de deux mille kilomètres de long sur deux cents maximum de large, et dont les deux tiers sont en pleine montagne. Et pourtant, il avait envie - croyez-moi ou non - d'apporter un certains nombre d'améliorations à la vie de ses populations de l'Altiplano. Alors, il s'est souvenu de ce que certaines populations nomades, habiles aux petits travaux et à l'élevage des chevaux, il s'est souvenu de ce que ces gens avaient connu jadis les hauts plateaux... Et, plutôt que de les détruire comme un de ses confrères une quarantaine d'années plus tôt, il les a accueillis, il leur a fait aménager le plus grand camp d'accueil au monde, près de Santiago du Chili, où les Gitans paient l'équivalent de 80 francs belges par nuit pour passer autant de temps qu'ils veulent sur un site propre à leur caravane, site doté de l'électricité, de l'eau courante, des égouts, et même de la télévision. Lui, il ne s'étonne plus de ce que les péons, au fin fond de la Cordillère, soient le plus souvent correctement vêtus, disposent de meubles et d'ustensiles de cuisine en excellent état... Il ne s'étonne pas non plus de voir refleurir un élevage équin de qualité dans de petits patelins perdus, et de constater que les échanges s'accroissent... Il ne s'étonne même pas de voir, finalement, les gosses bien nourris...
Et pourtant, j'aime pas Pinochet.
Je vous parlais, il y a un instant, d'un confrère de ce Monsieur. Un type bizarre avec une voix rauque, une mèche rebelle et une drôle de moustache. Ce serait peut-être l'occasion de s'attarder un instant sur l'attitude de ce personnage à propos des Gitans... Savez-vous que l'Holocauste, la Shoah, a coûté la vie à plus de 6 millions de Juifs sur une population évaluée à 60 millions. Dix pour cent, c'est atroce. Et savez-vous aussi que, sur une population occidentale évaluée à 8 millions et demi, les Gitans ont connu près de 2.500.000 morts, qui ne furent pas le seul fait des nazis? 34%... Ca se qualifie comment, ça? Et personne n'en parle, comme s'ils faisaient horreur, comme si leur seule évocation générait une terreur superstitieuse! Je vous mets au défi de trouver un seul nom gitan sur un monument aux morts!
Pouvez-vous imaginer que la répulsion qu'ils inspirent ait été telle que, dans plusieurs camps de concentration où ils étaient tenus à l'écart des Gitans, les Juifs en profitaient pour les insulter?
Savez-vous que, bien plus que sur les Juives, c'est sur les Gitanes que Mengele a fait ses plus atroces expériences, parce qu'elles étaient aryennes et donc que l'enseignement que l'on retirait de leurs tortures profiterait mieux aux femmes de la race des seigneurs... Ce sont des Gitanes que Mengele et quelques autres sinistres crapules de son espèce faisaient violer, puis exécuter à différents stades de leur grossesse pour étudier la formation et l'évolution des embryons humains...
Et pourtant, lors d'une émission de Frédéric Mitterrand consacrée à l'Holocauste oublié, j'ai entendu une phrase qui m'a bouleversé. C'était Raoul des Vaux de Folletier, si ma mémoire est bonne, qui l'a prononcée en présence d'un journaliste de Ha'Aretz, fort mal à l'aise: "Nous non plus, nous n'avons pas oublié. Mais nous, nous avons pardonné"...
Et croiriez-vous qu'il existe encore aujourd'hui un camp d'extermination à l'usage des Gitans, et qu'il fonctionne, dans un pays européen libre, un pays qui nous fait un peu trop souvent leçon de sa réussite? J'ai bien dit un camp d'extermination, et je sais ce que ce mot veut dire. Il est situé à Berne, en Suisse; il est géré par Caritas Catholica et je tiendrai à votre disposition tout à l'heure son adresse exacte et le nom du personnage qui le dirigeait en 1982. Bien sûr, il n'est pas marqué à l'entrée: "Camp de la Mort". Non, il est inscrit: "Centre d'accueil pour enfants nomades". Et en effet, on y accueille des enfants que l'on est allé chercher de force dans les familles afin de leur éviter l'errance perpétuelle; on leur y donne tout le confort, la qualité et la rigueur de l'éducation à la suisse. Bref, on leur donne toutes les chances d'insertion sociale. Toutes, sauf une: quand ils en sortent, il sont tous stérilisés. Pour ceux qui donnent encore un sens aux mots, stériliser veut bien dire empêcher toute descendance, non? Cela signifie donc exterminer petit à petit une population.
Mais la Suisse n'a pas le monopole de l'horreur, et ceux qui ont vu à la télé l'extraordinaire reportage d'Anne-Marie Tiberghien ont - je l'espère - eu le coeur serré. Car la disparition de Ceaucescu, en Roumanie, n'a guère mis fin à une coutume locale: celle de concentrer les Gitans dans un village artificiel et de brûler sous leurs yeux leurs verdines en même temps que l'on tue leur chevaux... Pour mieux détruire leur âme, à défaut de les supprimer physiquement. Quel raffinement!...
Mais nous n'allons pas refaire le monde, n'est-ce pas? En tout cas pas moi. Alors, puisque vous êtes venu me lire dans l'espoir d'un peu d'insolite, voyons un peu ce que nous pouvons trouver à leur sujet.
Savez-vous que, bien longtemps avant que le marquis de Baroncelli ne les découvre, les Gitans décrivaient avec précision la disposition des corps des Saintes Marie dans la crypte de "l'Ile du Rhône" où elles reposaient avec Sainte Sara... Sara la Noire, la sainte qui n'existe pas...
Savez-vous qu'une Gitane, une vraie, peut tout montrer de son corps sauf ses jambes? Et que les films qui nous les montrent tournoyant au son d'un flamenco endiablé, la jupe haut relevée sur des gambettes souvent attrayantes, ces films ne sont que des fumisteries? Une vraie soirée gitane, pour les quelques rares élus qui ont pu y participer, vous montrera des filles de toute beauté, serrées dans des robes jusqu'aux talons, en train de communier avec la musique, les seins nus.
Savez-vous que le flamenco, précisément, musique essentiellement andalouse, typiquement andalouse, image même de l'Andalousie, est en fait une musique parfaitement gitane? C'est la musique qui rythmait à la fois les soufflets de la forge et les coups de marteau des forgerons et des maréchaux-ferrants que les Gitans ont fait connaître aux Ibères.
Savez-vous que les Gitans n'ont pratiquement jamais le vertige, et que pour cela, ils furent souvent employés par les Compagnons pour réaliser les voûtes des cathédrales ogivales et flamboyantes? Un art d'envoûtement pratiqué par un Gitan pendant que son frère andalou inquiète le bon peuple en maîtrisant le fer et le feu comme n'ont jamais su le faire les alchimistes... Etrange, n'est-ce pas?
Plus étrange encore cette similitude entre les Indiens d'Amérique du Nord, qui ne connaissent pas non plus le vertige, dont on sait qu'ils viennent aussi d'une migration d'origine asiatique, et qui pratiquent les mêmes signes de piste que les Gitans européens...
Etrange aussi ce respect et cette attirance qu'ont les Gitans pour la Belgique et pour les Belges, qui sont les seuls a avoir jamais réussi à s'intégrer réellement à des familles gitanes. Etrange, ce nom de Rom que se donnent les Gitans, qui veut dire "Homme par excellence", exactement la même chose que le premier vocable dont nous tirons notre nom actuel: "Fir Bolg"... Ce nom d'une peuplade indo-européenne au sein des Tuatha de Danann qui envahirent nos contrées à la lointaine époque des grandes migrations.
Etrange... Non, il y en aurait trop, trop de choses à dire, d'histoires à raconter, de parallèles à établir... comme cette bonne vieille coutume qui consiste à affirmer devant les enfants que "c'est le petit doigt qui l'a dit", et qui est d'origine gitane. Trop de choses à dire sur leurs cultes, sur leurs coutumes sociales... Simplement savoir qu'à l'instar des Celtes du bon vieux temps, ils vivent toujours en gynécocratie: la femme a tout pouvoir, et même parfois plus que l'homme.
Et pourtant, j'aime pas Miet Smet.
Trop de choses à dire... Une dernière, simplement. C'est que pour vraiment connaître les Gitans, il faut avoir été dans la détresse, et que, quand on y est, un Gitan ne vous laisse jamais tomber, quoi qu'il lui en coûte.
Merci de votre attention.
Paul ROUELLE
Janvier 1994.