Un Discours d’Alfred de Musset (1)

Mes chers amis,

Je suis très heureux d’être parmi vous ce soir. Si vous trouvez que mon costume n’est pas de la dernière mode, c’est que j’ai vécu à une époque que même les plus anciens d’entre vous n’ont pas connue. Je suis né le 11 décembre 1810 au 33 rue des Noyers (actuellement 57 boul. St Germain) en plein coeur de Paris. Je suis issu d’une famille d’écrivains et d’artistes. Mon père publia de nombreux ouvrages e.a. sur le philosophe Jean-Jacques Rousseau. Mon grand’père écrivit des poésies. Après mes classes secondaires au lycée Henri IV, j’ai commencé le droit, puis la médecine mais je m’intéressais surtout à la musique et à la peinture. J’étais d’esprit très indépendant et fantasque. J’ai écrit mes premiers poèmes à 17 ans et à 20, j’ai connu un certain succès avec la publication de mes “Contes d’Espagne et d’Italie” qui décrivaient de manière très colorée deux pays où je n’avais jamais mis les pieds.

On me considérait alors comme un enfant prodige, mélange de chérubin et de Rimbaud. J’avais les yeux bleus et de longs cheveux blonds. Avec ma redingote à col de velours, mon pantalon collant et mon chapeau haut de forme penché sur l’oreille, je fréquentais les prostituées alors que toutes les jeunes filles du faubourg St Germain ne rêvaient que de moi. Je tombais amoureux comme on s’enrhume et j’écrivais surtout et sans cesse des vers d’amour. Bref, je menais la vie d’un dandy parisien, fréquentant les cafés à la mode et connaissant de multiples aventures amoureuses. En mai 1833, ma première pièce, “Les Caprices de Marianne” fut publiée dans la Revue des Deux Mondes. C’est alors, au cours d’un dîner offert aux collaborateurs de cette Revue, que je fis la connaissance de George Sand. C’était en juin 1833. Elle avait 28 ans et moi 23. Elle s’était déjà fait connaître par deux romans que j’avais lus. Le 24 juin, je lui ai adressé les quelques vers que voici:

Sand, quand tu l’écrivais, où donc l’avais-tu vue,
Cette scène terrible où Noun, à demi-nue,
Sur le lit d’Indiana s’enivre avec Raimon?
Qui donc te la dictait, cette scène brûlante
Où l’amour cherche en vain, d’une main palpitante,
Le fantôme adoré de son illusion?
As-tu rêvé cela, George, ou t’en souviens-tu?

(“Après la lecture d’Indiana”).

Sand me répondit le même jour par une lettre pleine d’admiration et une invitation à venir la voir. Je me suis rendu au 19 quai Malaquais. George me reçut dans sa tenue célèbre: robe de chambre ouverte en soie jaune et résille espagnole. Elle m’offrit du fin tabac d’Egypte et s’assit à terre sur un coussin pour fumer une longue pipe en cerisier de Bosnie. Nous nous passions la pipe et en tirions de longues bouffées silencieuses. Je me suis agenouillé à ses pieds et j’ai caressé ses babouches turques dont j’admirais les broderies orientales. George avoua son attachement à “cet enfant malheureux et à ce qu’il aurait pu être”. Dans les derniers jours de juillet, la dame brune du quai Malaquais reçut par la poste les premières lettres de son enfant malheureux. C’est alors que nous devinrent amants. Je ne savais pas que nous allions devenir des amants aussi célèbres que Samson et Dalila, Antoine et Cléopâtre, Roméo et Juliette, Louis et Elsa. D’août à septembre de cette année 1833, je me suis intimement lié au groupe d’écrivains et d’artistes qui fréquentaient le 19 quai Malaquais et j’ai mené auprès de ma nouvelle maîtresse une vie gaie et heureuse en renonçant temporairement à mes habitudes d’homme du monde débauché.

Le 12 septembre 1833, c’est en amants que nous sommes partis pour l’Italie en passant par Lyon, Marseille, Gênes, Livourne, Pise, Florence et finalement Venise où nous sommes arrivés le 30 septembre. La gondole nous amena à l’hotel Danieli et on nous donna une chambre avec vue sur la Douane de mer. C’était la chambre no13. Les choses n’allaient déjà plus du tout. George, malade comme un chien, se refusait à moi et, exaspéré, je me mis à courir les bistrots et les filles qui ne font défaut nulle part. Je visitais théatres et bordels en compagnie du consul de France qui me servait de guide. Un soir, ou plutôt un matin, la situation se renversa. George était rétablie et je rentrai le visage en sang, ayant passé une partie de la nuit à me battre. George dut me coucher. Je ne me relevai pas. Une fièvre, typhoïde peut-être, s’était emparée de moi. George fit venir le médecin qui s’était déjà occupé d’elle. Il s’appelait le docteur Pagello. Il avait 26 ans. Le reste, vous l’avez déjà deviné. Des milliers de livres ont été écrit sur les amants de Venise.

Et quels amants! Pendant des nuits et des nuits de délire et de convulsions, George Sand et Pagello me soignèrent avec dévouement. Veillant ensemble sur leur malade endormi, ils échangeaient quelques paroles en italien et leurs mains s’effleuraient. De temps en temps, George sortait sur le balcon pour fumer un cigare. Une nuit, dans mon délire, je les ai vus boire leur thé dans la même tasse. Et un beau soir, recrue de fatigue et de détresse, George eut envie de Pagello. Sans doute voulait-elle avec lui se venger de moi qui l’avais blessée. Je finis par guérir et nous vécûmes à Venise encore quelques semaines tous les trois. Le 29 mars 1834, je confiai George à l’amour de Pagello et je rentrai à Paris. Nous nous sommes écrit alors des choses sublimes et ridicules, des passages de lettres que des dames enivrées et des jeunes gens hors d’eux ont applaudis pendant un ou deux siècles dans des salles de spectacle surchauffées. Le 24 juillet, George Sand à son tour quittait Venise pour Paris, toujours flanquée de Pagello qui allait bientôt la quitter. A Paris, nous nous sommes revus en amis. Au milieu d’amis. Nous sommes même redevenus amants. Il y eut encore de bons moments mais aussi des scènes de jalousie et des alternances de plus en plus rapides de larmes, de ruptures, d’insultes, de baisers éperdus et de billets passionnés. L’enfer s’ouvrait de nouveau. Au temps de Pagello, j’avais écrit les lettres les plus déchirantes. Maintenant, c’est George qui poussait de véritables cris d’agonie. C’est elle qui partit la première. Le 6 mars 1835, elle s’enfuit à Nohant en cachette.

Elle aura plus tard de nouvelles aventures. Avec Liszt, Chopin et Flaubert. De mon côté, je ferai d’autres rencontres. Toutes aboutiront à des séparations. En 1852, j’ai été élu à l’Académie Française. C’était 17 ans après ces amours funestes. Je n’écrivais plus depuis 10 ans. J’étais ruiné, couvert de dettes, usé par l’alcool. J’étais au fond du désespoir ayant perdu à jamais le génie qui illumina ma jeunesse. Je suis mort en 1857 à 46 ans. Trente personnes à peine suivirent mon enterrement au Père Lachaise.

Mes chers amis, ce soir, avec “cette voix du coeur qui seule au coeur arrive”, je vous ai raconté ma vie qui, bien que courte, fut une longue crise. C’est cette crise difficile à surmonter qui a fait “de l’enfant que j’étais un homme”. Merci d’avoir écouté mon récit. Je vous demande à présent et je demande aux hommes de ce siècle et de tous les siècles: si par hasard, ce récit tombe entre vos mains, ne souriez pas, ne haussez pas trop les épaules. Mes chers amis, si des nombreux vers que j’ai écrits vous n’en retenez que deux j’aimerais que ce soit ces deux-ci: “Rien ne nous rend si grand qu’une grande douleur”(2) - “Et vous aurez vécu si vous avez aimé”(3). En septembre 1840, je suis retourné en forêt de Fontainebleau où George et moi nous étions promenés au début de nos amours. Je revis aussi de loin George Sand au théatre par hasard. Elle riait. Je la trouvai belle. Cette nuit-là, rentré chez moi, j’ai écrit d’une traite “Souvenir” un poème de 46 strophes dont voici les trois dernières:

La foudre maintenant peut tomber sur ma tête;
Jamais ce souvenir ne peut m’être arraché!
Comme le matelot brisé par la tempête,
Je m’y tiens attaché.

Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent,
Ni ce qu’il adviendra du simulacre humain,
Ni si ces vastes cieux éclaireront demain
Ce qu’ils ensevelissent.

Je me dis seulement: “À cette heure, en ce lieu,
Un jour je fus aimé, j’aimais, elle était belle.”
J’enfouis ce trésor dans mon âme immortelle
Et je l’emporte à Dieu.

Maurice Devroye

1. Discours fictif lu lors de la réunion du Club Français du Mardi le 6 mai 1997. Le CFM est à l’adresse suivante: http://users.skynet.be/sky35213/fardeus.htm
Ce texte plagie en les remaniant fortement les derniers chapitres de “La douane de mer” de Jean d’Ormesson.

2. La nuit de mai, 1835.

3. À qui rêvent les jeunes filles, 1833.