Souper Japonais du vendredi 22 janvier 1999

Lieu: le Yamayu Santatsu, restaurant japonais à Bruxelles.

Phrase du Jour: "Si tu ramen ton naimi sushi, tempura plus." (Laurent S)

A la requête de madame T. Miss, juge d'instruction à Houtsiplout, et des participants à la réunion du 23 janvier 1999 de la chambre belgo-japonaise de gastronomie (qu'ils soient tous maudits jusqu'à la 37e génération, veaux, vaches, cochons, couvées y compris), nous, LS, trempons notre clavier dans l'encrier d'Electrabel pour dresser compte-rendu des événements survenus à la date susmentionnée.

Or donc, nos informateurs nous avaient communiqué qu'une vahiné vanillée bien connue du FICS et répondant au pseudonyme de Lolo projetait de rassembler les membres d'un groupuscule sectaire non recensé par la commission sénatoriale, les "Carabistouilleurs", afin de procéder à un sacrifice rituel en vue de se concilier les faveurs des divinités à la veille d'une téléportation vers une île du Pacifique. La cérémonie devait avoir lieu le 23e jour de l'année nouvelle, au lieu-dit Yamayu Santatsu à l'heure où l'ombre de la fée cathodique Vandermeersch se reflète dans les petites lucarnes.

A l'heure dite, au jour dit, au lieu annoncé, la grande prêtresse fit son entrée. Elle était accompagnée par son médecin personnel, Michou, connu de nos services pour user de son organe vocal afin de remplacer la sirène sur le véhicule d'intervention du service d'urgence qui l'emploie lorsque celui-ci rebondit sur le relief artificiel des routes de sa commune. Des sources concordantes font par ailleurs état de relations troubles qu'il entretiendrait avec des contacts allemands, Ul et Rika. L'auteur de ce compte-rendu accompagnait "undercover" les deux suspects précités. Déjà sur place, le sieur Ben frétillait d'impatience, muni de son gourdin à clous qui tintinambulait à tout va. La grande prêtresse prit place, de même que les trois disciples présents. Les autres initiés les suivirent de peu, Eric le Scrameustache accompagné par sa galaxienne Francine, bien décidée à se procurer la grille des horaires des parkings de la Cité ardente auprès de Michou, la luminescente Nathalie et l'e-consultant cyber-Renaut, Pierrette et François, déguisé en appareil photo japonais, et l'explorateur et gourmet Yves, arrivé à un train de sénateur. Marc et la Vice-Consule du Koweït, Christine Khot Khot Von Khudu, en instance de réaffectation à Hawaï ou au Pérou, vinrent fermer le cercle.

Rassemblés autour de leur mentor, les "Carabistouilleurs" se munirent alors de grimoires remplis de formules ésotériques rédigées dans un charabia hermétique au commun des mortels, sauf, évidemment, à la grande prêtresse et à son acolyte Yves, qui interprétèrent les textes sacrés à la plus grande joie des papilles gustatives des convives. Chaque disciple ayant trouvé sa voie, Lolo fit venir le Grand Chambellan, dans sa tenue d'apparat aux armes du Mondial de football 1998, noir comme l'encre d'un idéogramme. Celui-ci prit note des préparations et philtres à concocter, avant de s'éclipser. En effet, de l'autre côté du paravent, le chapitre bruxellois de la confrérie des adorateurs de la grenouille-qui-bondit-sur-les-tables venait d'ouvrir sa session, et réclamait son aide pour assurer l'approvisionnement de leurs libations.

En attendant que le Grand Chambellan dispose les mets, Ben divertit l'assemblée par un cours accéléré de cuniculiculture qui ravit Lolo, au point que celle-ci pense à le diffuser sous forme d'économiseur d'écran. Tout cela sous l'oeil de François, dont le déguisement d'appareil photo s'avérait fort fonctionnel à l'heure d'immortaliser de tels moments. C'est alors que, par vagues successives, les plats japonais commencèrent à fondre sur la table transformée en porte-avions carabistouilleur, le Perles à Rebours : d'abord les sushis, pour ouvrir des brèches dans les estomacs, suivis de près, de très près par des nouilles en bouillon qui s'emmêlèrent dans les hélices de l'appétit. Le coup de grâce fut asséné à coups de beignets et d'oeufs battus. Tapis dans l'ombre, François et Marc tentaient vainement de se dissimuler dans les volutes de cuisson de leur mets. En dépit de leur vaillante résistance, les systèmes digestifs furent enfoncés. Le ballet des baguettes se ralentit, et le calme vint après la tempête.

Comme dans toute secte qui se respecte, la grande prêtresse commença à parler sous. Faisant étalage de ses dons en matière de calcul mental, elle entreprit de calculer sa quote-part à la cérémonie, exprimée en euros, en francs belges et en yens. Très vite, ses disciples zélés prirent sa suite, et, en moins de temps qu'il ne faut pour allumer une calculatrice, la tablée bourdonna d'une activité intense et fébrile. On se serait cru dans une salle des marches, à voir virevolter billets, pièces, chèque, passant de mains en mains comme signe d'un pouvoir que l'on se transmet d'initié en initié. Il apparût alors clairement qu'Eric, jusque là fort discret, remplissait de facto le rôle de trésorier. Ses yeux scintillaient dans la pénombre à voir s'aligner devant lui les espèces sonnantes et trébuchantes. Il les rassembla, estima le coût final, et convia l'aubergiste à avancer son prix. O surprise, celui-ci réclama nettement moins que ce que les "Carabistouilleurs" s'attendaient à payer.

Ils décidèrent alors de délocaliser leur réunion pour vider la cagnotte ainsi constituée. Après quelques pas au jugé dans les rues bruxelloises qui avaient pris une forte teinte orange sous l'effet de l'éclairage public, le groupe aboutit dans la savane pour un dernier verre. L'hôtesse, aussi nipponne que l'aubergiste du Santatsu, vint prendre les commandes, très raisonnables, signe que la cérémonie précédente avait été un succès au-delà de toute espérance. Il revenait dès lors à la grande prêtresse de mettre un point final au rituel, en organisant une distribution de sous-bocks volants ciblée sur un disciple martyr. Ce dernier devoir accompli, le groupe quitta l'établissement avant de s'enfoncer dans la nuit, chacun son chemin, dans l'attente de la prochaine éclipse.


Texte : Laurent Schumacher, Photos sur le site du Schrameustache